LA DECLARATION DU 10 SEPTEMBRE
n'est comparable à celui-là. Ceux qui le firent se seraient montrés héroïques dans leur abnégation, si leur amour-propre, par un secret détour, n'avait conservé un culte intime et fidèle aux idées qu'ils paraissaient désavouer publiquement par docilité au Pontife romain. Mais, bien qu'imparfaite, leur obéissance n'en avait pas moins son mérite et ses heureux effets. Et c'est ainsi qu'opina Garibaldi, dès le premier instant. En envoyant à Rome les journaux où était publiée la déclaration du 10 septembre, l'internonce mandait au cardinal secrétaire d'Etat : la pièce « pourrait être conçue en termes plus entièrement approuvables » ; telle quelle, elle n'en aura pas moins pour résultat de « mettre fin aux divisions funestes » que V Avenir semait^ parmi le clergé de France et d'ailleurs ; elle « montrera aussi quelle force garde, dans l'Eglise catholique, la parole de son chef suprême' ». En trois mots, on ne pouvait mieux marquer la portée de l'acte souscrit parles pèlerins de Dieu et de la liberté.
Lamennais a écrit dans les Affaires de Rome :
1 Arch. de la Nonc. de Paris. Dépêche du 12 septembre i83'j.
2l8 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE
« Ce fut pour moi un jour heureux et doux que celui où je pus, Tâme tranquille, rentrer dans une vie moins agitée. Certes aucune pensée de nouvelle action ne se présenta même vaguement à mon esprit. C'était bien assez de combats, assez de fatigues. Rome me rendait le repos; et j'en embrassais l'espérance avec une joie que je me serais presque reprochée, s'il ne s'était offert à moi sous la forme d'un devoir. Retiré loin de Paris, à la campagne, y vivant au sein de la nature, dont Tattrait toujours si puissant le devient davantage encore quand on a vu de près les passions des hommes et les bruyantes misères de la société, nul regret, nul désir, nul ennui n'y vint un seul instant troubler la paix de mes solitaires heures d'étude. Cette paix cependant ne devait pas être de longue durée. Certaines âmes malheureuses recèlent dans leurs tristes profondeurs des animosités que rien ne calme, de secrètes haines honteuses d'elles-mêmes qui éclatent dès qu'elles peuvent se couvrir d'un prétexte de zèle. A peine notre déclaration avait-elle paru, que déjà Ton murmurait à voix basse des paroles de défiance et de mécontentement. Elle n'était pas assez complète, assez explicite; elle rappelait trop le silence respectueux des jansénistes. Des intrigues s'ourdirent, on sema la calomnie, on inquiéta les âmes
L\ DECLARATION DU K) SEPTEMBRE J-ig
timorées par des charitables impostures dites sur le ton de la douleur... Puis vinrent les provocations directes, les insultes, les outrages publics. »
Cette page accusatrice, fière et poétique, laisse dans Tàme une émotion contre laquelle on a peine à se défendre. En entendant cette plainte d'une victime, on se demande si vraiment Lamennais n'aurait pas été poursuivi, à ce moment décisif de son existence, par une implacable injustice. Mais l'étude attentive des faits tempère ces craintes.
Quel est le sens précis que donnaient, à l'acte de soumission du lo septembre, ceux qui le souscrivirent ? Dans les Affaires de Rome et ailleurs, Lamennais a expliqué qu'il avait bien pu faire au pape le sacrifice de sa propagande, mais non celui de ses opinions. Cette distinction entre l'action et la doctrine — si elle n'est pas antérieure — date du jour même où l'encyclique arriva à Munich. De cette ville, le 3i août i832, Lamennais écrivait à un prêtre florentin de ses amis : « Nous devons abandonner toutes les œuvres dont nous avions jeté les fondements, et demeurer dans l'inaction aussi longtemps qu'il plaira à la divine Providence, qui conduit selon des vues bien supérieures aux nôtres \ »
1 Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre à l'abbé Rambaldi.
Sous la plume d'un écrivain aussi averti que Lamennais, ces expressions laissent suffisamment entrevoir la pensée cachée. Plus clairement, il écrivait à Vitrolles un peu plus tard* : « Notre ami de Goriolis a eu très fort raison de vous dire que je n'étais pas le moins du monde ébranlé dans mes opinions, que je n'en abandonnerais aucune et qu'au contraire j'y tenais plus que jamais. La lettre du pape, qui n'a aucun caractère dogmatique, qui n'est aux yeux de tous ceux qui entendent ces choses qu'un acte de gouvernement, pouvait bien m'imposer momentanément l'inaction, mais non pas une croyance; et ma déclaration... n'implique non plus que la cessation des travaux que j'avais commencés pour l'affranchissement des catholiques en France. »
Avec plus de fougue, comme il convenait à son âge, Montalembert expliquait dans le même sens, au comte Hzemowski, l'état d'âme où l'encyclique Mirari vos avait mis les pèlerins de Dieu et de la liberté. La lettre est datée de Munich : « Sans adopter aucune des opinions exprimées dans cet acte, le plus funeste des annales de l'Eglise, nous rentrons dans le silence, reconnaissant que ce n'est pas à nous qu'il appartient de sauver
* Corr. inéd. entre Lamennais et Vitrolle, p. aaS. LeUre du i5 novembre iSSa. Dans le même sens, voir la lettre écrite par Lamennais à Guéranger [Mois littéraire, avril 1911).
L\ DECLARATION} DU lo SEPTEMBRE IXI
ce que le pape et les évêques veulent perdre.
... Il faut que tous les cœurs catholiques, tous les cœurs généreux, se serrent Tun contre l'autre dans ce cruel moment, afin d'éprouver quelque consolation dans une mutuelle attente de jours plus beaux, même pour cette pauvre terre. Nous avons le droit d'espérer que 1 on ne verra pas toujours l'épouse du Christ briser entre les mains de ses fils les armes qui lui assuraient la victoire, ni tendre une main reconnaissante à leurs bourreaux*. »
Tels étaient les sentiments qui bouillonnaient dans ces âmes troublées. La révolte grondait sous la protestation de leur obéissance. Et comme s'il n'avait pas suffi de leur orgueil personnel, pour amasser au fond de leur cœur une réserve secrète de mépris pour l'encyclique, des amis leur écrivaient de Rome :
« Je puis vous assurer que cette lettre a été accueillie ici avec un profond dégoût. Plusieurs en ont blâmé l'à-propos, d'autres la doctrine, les plus clairvoyants ont été choqués des contradictions et des méprises qui y fourmillent. Tous en ont censuré le style tout-à-fait indigne du chef de l'Eglise. A présent personne n'en parle, elle est morte presque dans sa naissance et elle passera inaperçue... Le cardinal Micara a blâmé haute-
1 Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du i<"' septembre iSj2.
ment Tencyclique, ainsi que tout ce qu'il y a dans Rome d'hommes sages. Les jésuites en triomphent. * »
Ces confidences d'amis se disant bien informés, Lamennais les croyait au pied de la lettre, il les répétait mot pour mot à ses disciples inquiets. Dans cette atmosphère factice, créée par l'imagination et l'amitié, l'illusion des désirs et la sympathie des confidences, les textes de la lettre pontificale s'atténuaient jusqu'à disparaître. En face d'un acte discuté, à Rome même, par les gens les plus éminents, quelle attitude prendre, sinon de se taire, par respect et par discipline, et d'attendre le triomphe certain des idées étouffées un moment par un pape mal inspiré ?
Au milieu d'une bataille d'idées qui durait depuis deux ans sans rien perdre de son ardeur, il eut été héroïque de garder dans le secret des cœurs la conscience d'une orthodoxie irréprochable. Plus celle-ci avait été contestée, plus elle l'était depuis l'encyclique, et par les feuilles de toute nuance, plus le besoin était vif de répéter partout que les doctrines de V Avenir étaient hors de cause. Et on en donnait plusieurs raisons estimées péremptoires. Les propos, qui alimentaient d'abord
i Arch. Vat. Dossier Lamennais . Lettre du 4 sept. i832.
LA DECLARATION DU lO SEPTEMBRE 'iJi'i
les discussions privées, au hasard des rencontres, finirent par s'étaler dans les journaux.
A mesure que le temps s'écoule dans les rêveries solitaires de la Chênaie, par le contraste même avec la vie dévorante de journaliste qu'il a menée pendant plus d'une année, Lamennais s'aigrit et s'exalte chaque jour davantage.
« Le catholicisme était ma vie, parce qu'il est celle de l'humanité, écrit-il à la comtesse de Senfft; je voulais le défendre, je voulais le soulever de l'abîme où il va s'enfoncant chaque jour ; rien n'était plus facile. Les évoques ont trouvé que cela ne leur convenait pas. Restait Rome; j'y suis allé et j'ai vu là le plus infâme cloaque qui ait jamais souillé les regards humains. L'égoût gigantesque de Tarquin serait trop étroit pour donner passage à tant d'immondices. Là, nul autre Dieu que l'intérêt ; on y vendrait les peuples, on y vendrait le genre humain, on y vendrait les trois Personnes de la Sainte Trinité — l'une après l'autre ou toutes ensemble — pour un coin de terre, ou pour quelques piastres'. »
L'encyclique de Grégoire XVI « ressemble au son des cloches qui disent tout ce qu'on veut ». Mais pour qui sait entendre, « le
^ Forgues, II, p.aSi. Lettre du i"^"" novembre i832.
22/i LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
bourdon de Saint-Pierre » vient de sonner afin de « convoquer les peuples à l'office solennel du despotisme gallican, protestant et grec ». Et précisément parce que cela est horrible, « Dieu a ses desseins' ». L'Europe va voir une « belle procession » de souverains qui s'en iront, leur trône perdu ; a Andate, dunque, e buoii viaggio' ». « Adieu le passé, adieu pour jamais; il n'en subsistera rien. Le jour de la justice est venu, jour terrible où il sera rendu à chacun selon ses œuvres ; mais jour de gloire pour Dieu qui reprendra les rênes du monde, et jour d'espérance pour le genre humain, qui, sous l'empire du seul vrai Roi, recommencera de nouvelles et plus belles destinées ^ » En attendant, prendre patience, laisser s'accomplir les destructions nécessaires, et demeurer persuadé que les idées du journal disparu, loin de périr, « resteront comme le germe d'un meilleur avenir^ ».
Donc, un indicible mépris pour ses juges de la Ville éternelle, un appel convaincu aux événements qui vont lui donner raison, la résolution d'attendre dans le repos l'heure
1 Forgues, II, p. ih'i. Lettre du i3 novembre i832. - Ibid., p. 248. Lettre du 9 octobre i832. •* Ibid., p. 262. Lettre du 1'^'' novembre i832. * Ibid., p. 253. Lettre du i3 novembre i832.
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vengeresse : c est à quoi se réduit la soumission du principal signataire de la déclaration du lo septembre. Et c'est ce qui explique comment Lacordaire, après quelques mois d'hésitation, finit par quitter la Chênaie (il décembre i832). A vrai dire, le plus ardent des rédacteurs de VAi^enir démêlait assez mal la portée de l'encyclique; mais, comme en témoigne sa lettre d'adieu, ses « pensées sur l'Eglise et sur la société » divergeaient chaque jour davantage de celles du maître '. La rupture s'imposa comme un devoir de conscience et d'honneur.
Lamennais la considéra comme « un mystère » qu'il valait mieux ne pas sonder, une conséquence de l'esprit inquiet et de la sécheresse d'âme de son ancien disciple-; l'idée ne lui vint pas de chercher là une leçon. N'avait-il pas, pour se rassurer luimême sur le chemin qu'il tenait, la fidélité de ses compagnons de route, Montalembert, de Goux, Rohrbacher et Gerbct ?
Un journaliste ultramontain de Fribourg était plus difficile dans ses exigences. Ayant l'occasion d'enregistrer des désaveux d'erreur, très explicites et très complets, signés par
i Lamennais à Montalemhert, p. 29. Leltre du 2 décembre i832. Lamennais envoya à Montalembert une copie de la lettre de Lacordaire.
- Ibid., p. 3o, 34. Lettres du 12 et du 26 décembre i83a.
d'humbles prêtres, anciens partisans de V Avenir^ il n'en trouvait que plus insuffisante la déclaration souscrite par Lamennais le lo septembre. Et il cédait à la tentation de rappeler au traducteur de V Imitation^ ses éloquents commentaires sur Tobéissance '.
Assurément, les polémiques passionnées n'étaient du goût ni de Rome ni même des évêques. En envoyant à ses collègues la censure de Toulouse (17 juillet) M'''" d'Astros n'avait pas manqué de témoigner de l'esprit le plus pacifique. Mais vu les circonstances, il était impossible de lier les plumes et les langues. Et Lamennais était dupe de sa propre passion, quand il voyait le jeu des mobiles les moins avouables, dans la conduite des adversaires trouvés sur son chemin. Une telle interprétation manque de vraisemblance comme d'esprit chrétien. En raison même de l'éclat de sa gloire, le grand écrivain a pu avoir des envieux, dont l'âme méprisable aura pensé triompher en essayant de lui nuire. Mais il est absolument impossible de ramener
i Voir 'L'Invariable de Fribourg (lo^ et ii^ livraisons, p. 324-334) ; art. d'O'Mahony sur les Premiers effets de Vencyclique. L'Ami de ta religion, à cette date, est moins défiant à l'égard de Lamennais ; mais il argumente contre des menaissiens dont la réserve à l'égard de l'encyclique lui paraît significative (voir, par exemple i5, aS septembre, 3o octobre, 17 novembre iSSa) ; son argumentation, d'ailleurs, part de textes et de faits précis.
L\ DECLARATION DU lo SEPTEMBRE 'l'i'j
à cette basse catégorie tous les esprits que l'acte du lo septembre laissait dans Tinquiétude. En fait, cette déclaration ne contenait mot sur la portée doctrinale de Tencyclique. Cela sautait aux yeux, à première lecture. Et puis les bavardages bruyants des menaisiens donnaient la triste explication de cette discrétion voulue dans Fobéissance*. Comment ces calculs n'auraient-ils pas raj^pelé « le silence respectueux » des jansénistes à l'égard de la bulle Unigenitus? Quand on s'emparait de cette formule célèbre pour l'appliquer aux condamnés de l'encyclic^ue Mirari ços, on ne les calomniait pas; on articulait un fait public et malheureusement incontestable.
Parti le 1 1 septembre de Paris, l'acte de soumission de VAuenir rejoignit Pacca à Naples. Le cardinal s'empressa de le transmettre à la secrétairerie d'Etat. Quand elle parvint à Bernetti, déjà celui-ci connaissait la pièce par les journaux et il avait donné ordre à l'internonce de témoigner à Lamennais le contentement du pape.
Malheureusement Lamennais était alors absent de Paris. Garibaldi ne put voir que
* On verra plus bas un exemple et une preuve dans une lettre de Ms' de Lesquen.
de Coux. Celui-ci assura le prélat des dispositions sincères où étaient les rédacteurs de V Avenir d'obéir à Rome et il promit de faire part au maître de l'entrevue. Sur la fm de la visite, le diplomate répéta les termes de sa commission, demandant à son interlocuteur de vouloir bien les redire textuellement à Lamennais. De Coux écrivit à la Chênaie :
(( M. Garibaldi m'a dit qu'il était chargé par le souverain Pontife de vous exprimer toute la satisfaction que lui avait causé votre déclaration et celle de vos collaborateurs; qu'il était pleinement satisfait de votre soumission et que si vous jugiez à propos de lui écrire, au pape, soit d'écrire au cardinal Pacca, vous recevriez une réponse qui vous ferait à la fois honneur et plaisir ^ »
On connait la réponse faite par Lamennais :
« Le Saint-Père a désapprouvé notre action, nous nous sommes arrêtés. C'était notre devoir, et autant je me réjouis de la satisfaction que le Saint-Père éprouve de cet acte d'obéissance, autant je suis loin de m'en faire un mérite. Nous avons agi en catholiques, voilà tout.
1 Lettre du i5 octobre i832. Forgues, II, p. ■249- — J'aurais voulu contrôler sur la minute même de Bernetti les termes de le commission donnée à Garibaldi. Malheureusement, je n'ai pu trouver cette minute.
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(( Or a présent que le danger paraît devenir plus pressant et plus alarmant, de jour en jour et d'heure en heure, à présent que la haine du catholicisme et la haine de Rome s'accroissent incessamment avec une rapidité sans exemple ; à présent que les âmes sont partout pénétrées des prévisions les plus désolantes et des plus sinistres pressentiments; que dirai-je au Saint-Père et quelles paroles lui adresser du fond de mon inconsolable douleur? La sienne, je n'en doute pas, est encore plus vive, et mon silence doit la respecter. Aux approches des maux qui se préparent, de la tempête qui ébranlera la société jusqu'en ses fondements, je ne désire qu'une chose, être oublié dans une obscure retraite ; je ne goûte qu'une consolation, celle de prier au pied de la Croix. Tels sont mes sentiments, mon cher ami, et je me trompe fort, si ce ne sont pas aussi les vôtres*. »
C'est dans le même sens que Lamennais avait déjà écrit au P. Orioli. Celui-ci, ayant eu l'occasion de voir le Saint-Père, Grégoire XVI lui avait parlé de la soumission des condamnés et du bien qu'il en espérait pour l'Eglise. Heureux de ce langage pour son ami, le moine s'était hâté d'envoyer à la Chênaie le récit de sa conversation avec
' Ihid., p. 249. Lettre du 20 octobre 1882.
l'èo LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE
le pape. Le solitaire lui répondit : « Je me réjouis sincèrement, mon respectable ami, que la résolution que j'ai prise avec mes amis de nous retirer du combat où nous nous étions engagés pour la défense de l'Eglise, dit dissipé les inquiétudes, quelles qu'elles fussent, que vous aviez conçues à mon égard. Dès que le chef de l'Eglise désapprouvait nos efforts, nous devions sur-lechamp nous arrêter; et c'est ce que nous avonsfait, ravis, quoi qu'ilarrive, que le Saint- Père ait trouvé au milieu de tant d'amertume quelque motif de consolation dans notre démarche. Cette pensée adoucit pour moi la douleur que je ressens des maux actuels de la religion et de ceux plus grands encore que je prévois ^ »
Il faut oser le dire, toutes ces lettres pieuses, mélancoliques, humbles, sont par dessus tout pleines de réticences. Lamennais ne veut pas s'avancerplusloin quela déclaration du lo septembre. Mais en même temps il entend se donner l'attitude d'un homme soumis selon son devoir. Il juge que Grégoire XVI lui-même n'attribue à l'encyclique « aucun caractère dogmatique ». Mais en même temps, il refuse de lui écrire, « de peur que la réponse [de Rome] ne fut con-
1 Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du i5 octobre i832. — Montalembert voulait publier la lettre d'Orioli. Lamennais s'y refusa {Lamennais à Montalembert, p. 22).
LA DÉCLARATION DU 10 SEPTEMBRE l^l
eue en des termes qui impliquassent une soumission plus étendue » que celle où il se borne. Il pense que la lettre de Pacca est « loin d'être en tout d'accord avec l'encyclique ». Mais en même temps, il assure qu'il faut laisser aux adversaires le soin de la publier et il en dérobe le texte, même à ses religieux de Saint-Pierre. Ces contradictions et ces calculs misérables seraient croyables à peine, si Lamennais ne nous en livrait lui-même le secret dans sa correspondance \ Cette nature loyale est engagée, sous l'inspiration de Torgueii, dans une voie d'équivoques d'où elle ne sortira plus.
Grégoire XVI n'ignorait pas cet état d'àme. Les pensées secrètes de ces égarés qui se révoltaient en se soumettant lui étaient connues depuis des semaines, quand ses ministres lui remirent le texte des lettres de Lamennais à Orioli et à de Coux. Il n'est pas jusqu'à certain plaidoyer venu d'un évêché de France qui ne l'eût éclairé, s'il en eût eu besoin, sur le sens vrai de l'acte du lo septembre. Parmi les rares prélats dévoués à V Avenir, l'évêque de Pamiers était demeuré fidèle jusque dans le malheur. Dans une lettre chaleureuse au souverain Pontife, il observait que la déclaration signée par les rédacteurs du journal disparu
^ Blaize, II, p. laS. Lettre du 19 octobre i832. — Lani. à Montalemhert, 12 février i833.
était la preuve de leur « soumission entière à la chaire éternelle » et un « monument impérissable de leur dévouement complet à la suprême autorité du Vicaire de Jésus-Christ». Il osait espérer que ceux qui avaient « poursuivi avec amertume ces généreux défenseurs des droits du Saint-Siège, avaient quelque regret d'avoir pu élever des doutes sur la soumission catholique de ses enfants les plus dévoués ». Pour son propre compte, M°'" de Latour-Landorte mettait sa profession de foi. aux pieds du pape : « Pleinement soumis à tous les décrets, à toutes les bulles, à tous les actes du successeur de saint Pierre, Févêque de Pamiers déclare adhérer à tout ce qui est contenu dans Fencyclique de V. S., il désapprouve tout ce qu'elle désapprouve, selon le sens propre et naturel des expressions qu'elle renferme et selon la pensée du Vicaire de Jésus-Christ\ » En employant une formule aussi nette, Févêque faisait toucher du doigt, pour ainsi dire, ce qui manquait à la déclaration de Lamennais. Dans la différence des textes se trahissait la différence des âmes. Et ce constraste devait d'autant plus frapper le regard du pape, que les deux pièces lui parvenaient en
^ Arch. Vat. Dossier Lamennais . LeUre du i4 septembre i832. — Voir dans Blaize (II, p. 127) la leUre écrite à Lamennais par le même prélat pour le féliciter de sa déclaration « si prompte, si simple, si franche, si respectueuse m.
LA DÉCLARATION DU lO SEPTEMBRE ï^'i
môme temps, et venaient toutes deux du même bord.
Et puis, comme nous Tavons rappelé plus haut, Tinternonce à Paris n'avait-il pas, dès le premier moment, marqué que Tobéissance des « pèlerins » laissait à désirer? N'était-ce pas évident à la simple lecture de leur acte de soumission ?
Malgré tout, la suppression de V Avenir et deV Agence était un acte hautement méritoire, un hommage rendu à l'autorité pontificale. Grégoire XVI en fut d'autant plus heureux qu'il y comptait peu \ Ajouter à cela la détestation des erreurs propagées et la ferme profession des vérités contraires, c'eut été parfait. Mais pourquoi ne pas attendre de la réflexion, de l'apaisement des passions, et de la bénédiction du Ciel, une perfection qui maintenant coûtait trop à l'amour propre et rebutait la faiblesse humaine ? Quelque marque de bonté hâterait peut-être ce jour de grâce. Peut-être, en gagnant le cœur de l'errant, aiderait-on son esprit à se courber docilement sous le joug de la vérité. Des évêques amis pourraient collaborer à cette œuvre de salut ^ On l'espérait à Rome, où toujours l'on
* Arch. AfF. étr. Rome, 972, f'^ 2o3. Dep. de Sainle-Aulaire, 27 sept. i832.
'^ Le cardinal di Gregorio mandait à Ms"" de Pins (18 oct. i832) que le pape, joyeux « des fruits salutaires du premier moment »
compta beaucoup sur Faction pacifiante du temps et des bons procédés, pour guérir les têtes et les cœurs malades. Et voilà pourquoi Garibaldi et Pacca furent chargés de dire à Lamennais la satisfaction du pape.
Contrairement aux vues de Grégoire XVI, cette marque de condescendance confirma les menaisiens dans leur résistance et jeta le désarroi parmi les défenseurs de Tencyclique. C'est particulièrement dans le diocèse de Rennes que ce phénomène inquiétant se produisit avec plus d'éclat. M^'' de Lesquen, pour libérer sa conscience et avoir un mot d'ordre, crut devoir en écrire au souverain Pontife.
c( On dit que la lettre de Votre Sainteté ne désignant point le journal où M. de la Mennais avait exposé et soutenu son système, on peut, sans manquer de soumission à Votre Sainteté, et jusqu'à ce qu'elle ait fait connaître sa pensée, douter qu'elle ait eu en vue les opinions de ce journal; que ce doute pourrait paraître dautant mieux fondé que celles-ci n'ont été présentées que comme devant avoir pour fondement les vérités de la foi et les
en espérait « de plus abondants dans la suite » ; et il ajoutait que les « sages conseils » de l'administrateur de Lyon à Lamennais, son ami, y contriburaient sans doute.
LA DÉCLARATION DU lo SEPTEMBRE 235
décisions de TÉglise; ce qui établit une différence essentielle entre ces opinions ainsi soutenues et les sentiments des impies qui méconnaissent dans la religion le seul fondement solide de toute société; que par conséquent les sentiments de ceux-ci ont pu être justement condamnés par Votre Sainteté, sans que cette condamnation retombe sur les sentiments de M. de la Mennais et de ceux qui ont concouru avec lui à les publier dans \ Avenir ; de sorte que tout ce qu'on peut conclure, c'est que dans les circonstances actuelles il serait inopportun de soutenir encore publiquement ces sentiments, de peur qu'on ne les confonde avec les doctrines perverses d'hommes irréligieux: et que M. de la Mennais et ses collaborateurs, à la publication de Votre encyclique, n'ont eu rien de plus à faire que de « se retirer de la lice où ils avaient combattu » — ainsi qu'ils se sont exprimés dans leur déclaration publique, laquelle ne saurait être considérée comme une rétractation de leurs opinions et dont cependant Votre Sainteté a fait témoigner qu'elle était satisfaite ».
Après cet exposé, l'évèque poursuivait : « Quelle que soit la pureté d'intention de ceux qui les tiennent, ces discours n'ont d'autre résultat que celui d'affaiblir la force de l'enseignement catholique exposé dans l'encyclique de
Votre Sainteté. Plein de confiance en votre bonté paternelle pour nous et pour le diocèse qui nous est confié, nous vous conjurons de nous faire connaître ce que nous devons dire, et quelle conduite il nous convient de tenir, afin d'assurer dans le clergé éminemment attaché aux décisions du Saint-Siège la précieuse unité, sans nous exposer au danger de vouloir dominer sur la foi des ecclésiastiques et des laïques, en leur prescrivant de croire ou de rejeter autre chose que ce que le successeur de saint Pierre recommande luimême de croire ou de rejeter \ »
Le jour même où cette lettre partait de Rennes, d'Agen un vicaire général priait lui aussi le pape d'éclaircir ses doutes. Parmi les idées visées par Tencyclique il fallait certainement ranger les théories sur la liberté de conscience, la liberté de la presse, la liberté d'association, la séparation du sacerdoce et de Tempire. Mais on pouvait donner un sens fort différent à ces théories. Entendues dans un esprit anti-catholique, elles étaient condamnées par le pape. Entendues comme on Tavait fait à VAuenir, elles paraissaient au vicaire général d'Agen une question réservée : « 1° parce que la cause du journal s'instruit en ce moment; 2° parce que, ce fait admis,
^ Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du 24 novembre i832.
une condamnation ou même une improbation, avant l'examen complet de la cause, serait une sentence préventive, contraire aux règles constamment suivies \ »
De telles incertitudes étaient rares peut-être dans Tépiscopat. Mais ceux des prélats — M""" d'Astros par exemple — qui étaient les plus convaincus des erreurs de V Avenir, de leur condamnation par Fencyclique, de Tinsuffisance calculée delà déclaration du lo septembre, n'en étaient pas moins émus d'apprendre que Rome avait donné un satisfecit. Ils demandaient une explication. Il leur semblait évident que le clergé menaisien perdait pied dans cette sorte de maquis théologique où il essayait de s'embusquer. Mais plus l'attitude des condamnés apparaissait misérable, moins on comprenait que le pape parût l'ignorer ou l'approuver'.
La question d'ailleurs franchissait l'enceinte spéciale des évêchés, des séminaires et des presbytères. Par les ])ériodiques, elle envahissait l'opinion pour la déconcerter. Dans la lievue européenne ^2iY\ii\\TiQ longue étude, concluant que l'encyclique Mirari vos laissait pendante la cause de Y Avenir. La sincérité de l'exposé, la pénétration des analyses, la modération du langage, la piété, les connais-
* Ibid. Lettre de l^bbé Chambret, du 24 nov. 1882.
- Arch. Yat. Dossier Lamennais. Lettre du 3 uovembi-e.
sances, la profession de foi ultramontaine de l'auteur, tout semblait réuni pour gagner la confiance et communiquer la persuasion. Il protestait contre le mépris que faisaient de la lettre pontificale des publicistes libéraux, et il rappelait sans hésiter « Fun des grands événements du siècle ». Loin de pousser à la révolte, il disait que Tencyclique était un « acte de gouvernement » auquel tous les catholiques devaient obéissance ; il conseillait aux fils de l'Église opprimée d'imiter les premiers chrétiens laissant à Dieu et au temps de pourvoir au triomphe de la justice. Assurément le pape avait « désapprouvé la ligne politique de VAuenir » ; mais il n'en avait pas « condamné les doctrines dans le sens rigoureux du mot ». Aussi les rédacteurs avaientils rempli, par leur déclaration de septembre, « tout leur devoir » d'écrivains, donnant « un exemple d'obéissance fait pour édifier tous les catholiques sincères et dont le Saint-Père a dit que c'était la plus grande consolation qu'il ait reçue depuis son pontificat* ».
L'argument revenait toujours le même. On en appelait du pape affligé par les idées de VAuenir au pape consolé par sa soumission. Pour justifier cet appel devant l'opinion, il n'y avait plus qu'à imprimer selon sa teneur
' Revue européenne, i5 nov. iSSa. L'article n'était pas signé ; il était de Cazalès.
LA DÉCLARATION DU lO SEPTEMBRE '^^Ç)
la lettre de Pacca, témoignant « la satisfaction » de Grégoire XVl. La lettre parut dans la Tribune catholique du 2 décembre.
Le cardinal disait : « Pendant mon séjour à Naples, j'ai reçu la lettre que vous avez bien voulu m'écrire avec la déclaration que vous avez publiée. Je me suis fait un devoir de soumettre à Sa Sainteté Tune et l'autre, et avec un vrai plaisir je puis vous annoncer que le Saint-Père en a pris connaissance et m'a autorisé à vous faire connaître sa satisfaction... ^ »
A la vérité, ce document à lui seul ne suffisait pas à trancher la question de savoir si Rome attendait de \ Avenir une soumission plus complète. A considérer la portée de Tencyclique, il était manifeste que l'acte du 10 septembre n'était pas celui d'une obéissance sans réserve. Mais l'opinion ne raffinait pas de la sorte. Le mot de « satisfaction » avait été prononcé. 11 suffisait que l'écho en retentît en France, pour donner aux menaisiens un argument qui paraissait sans réplique. Voilà pourquoi la Tribune publia la lettre de Pacca. C'était comme si, faisant face aux esprits
^ La lettre de Pacca, écrite de Bénévent, le 27 octobre, l'ut envoyée à la secrétairerie d'État, qui la transmit à la nonciature de Paris. Garibaldi la confia à de Coux, et celui-ci la fit parvenir à la Chênaie ; d'où elle arriva à la Tribune catholique. — Ce journal avait déjà raconté la démarche de Garibaldi auprès de Lamennais, dont nous avons parlé plus haut.
trop exigeants ou encore incertains, Lamennais leur eût soudain crié : Rome est contente; en voilà l'indéniable preuve; que me voulez-vous?
Ainsi étaient mis en échec les desseins paternels du souverain Pontife. Pour a éviter d'irriter un homme célèbre qui pourrait faire beaucoup de bien » — selon l'expression du cardinal di Gregorio ' — le pape n'avait nommé dans l'encyclique ni Lamennais, ni VAuenir; et d'aucuns en concluaient que ceuxci n'y étaient point visés. Par une lettre très claire, mais confidentielle, il avait fait avertir Lamennais des points sur lesquels ses idées étaient contraires à l'enseignement de l'Eglise ; et l'intéressé disait avec ses amis que ses doctrines n'avaient pas été jugées parle Saint- Siège. A la nouvelle que Y Avenir et V Agence étaient supprimés par leurs fondateurs, il s'était empressé de montrer qu'il savait gré de cette résolution ; et voilà que ce témoignage devenait une arme de polémique, brandie par les menaisiens comme un signe irrécusable de leur parfaite obéissance et de leur orthodoxie sans reproche.
De telles déconvenues remplissaient sans nul doute d'amertume l'âme de Grégoire XVL Mais les lettres venues de toutes parts pour
1 Archiv. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du 17 août i833, à Msi^ de Pins.
L\ DECLARATION DU lo SEPTEMBRE 2/1 1
lui exprimer une adliésion filiale et joyeuse aux leçons du docteur suprême, prouvaient que sa voix ne s'était pas perdue dans le vide. Et quant au retour de Lamennais aux vrais principes, le Pontife comptait sur la grâce de Dieu, le temps, et la continuation de sa propre indulgence. Loin de regretter, à cause de l'abus qui s'en était suivi, les procédés de sa patience évangélique à l égard d'un fils errant, il y persévérera, à l'encontre même des désirs de tout Fépiscopat français.