LA!VIE>-N.US ET LE SAI>'T-SIEGE
manifeste que les idées de VAi^enir demeuraient toujours dans la tète de ceux qui s'en étaient faits en i83o les apôtres résolus. Et pour éclairer le fond de ces deux documents, s'il en eût été besoin, il y avait toujours la fameuse lettre dont le Saint-Père avait le texte entre les mains ; lettre écrite au lendemain de la condamnation pontificale, et dans laquelle Montalembert disait : « Sans adopter aucune des opinions exprimées dans Tencyclique, nous rentrons dans le silence. » Aussi le bref à Févèque de Rennes poursuivait-il avec assurance: « M. de la Mennais proteste qu'il nous appartient de prononcer sur ce qui convient à rÉglise, mais que lui désormais demeurera étranger à la cause de la religion. A quoi peut tendre cette protestation, vénérable frère, sinon à faire connaître que, respectant notre autorité suprême, il n'entend point encore se soumettre à notre jugement sur la matière et aux doctrines enseignées par nous ?
« Voilà, concluait le pape, ce qui nous a jeté en de pénibles soupçons et a renouvelé nos cruels soucis; mais, nous le disons avec joie, nous reprenons courage et notre espoir abattu se relève, envoyant à quoi s'engage spontanément M. de la Mennais et la profession qu'il fait d'être prêt à souscrire sincèrement tout ce qui pourra nous convaincre avec certitude de sa filiale obéissance. Il demande qu'on lui
VKKS LA HKVOLTK SLPREME ■i'j'j
indienne les formules qui pourront le mieux servir à cet effet. Nous ne répondrons qu'un mot: la doctrine exposée dans nos lettres encycliques n'impose point de nouveaux préceptes, dirons-nous avec Innocent I"'" notre saint prédécesseur, mais seulement ce qui a été établi par la tradition des apôtres et des pères ; que M. de la Mennais nous assure qu'il s'en tient uniquement et absolument à cette doctrine et qu'il n'écrira ou n'approuvera rien qui lui soit contraire.
« S'il nous donne ce témoignage, et s'il y est fidèle, rien ne manquera à notre joie, »
Dès qu'il eût reçu ce bref, Garibaldi s'empressa de l'envoyer à l'évêque de Rennes. M*''" de Lesquen répondit à l'internonce :
« Je remplirai avec la plus grande fidélité et le plus grand soin la commission dont S. S. me charge. Je désire bien sincèrement que ses vues soient remplies et qu'il ait la consolation d'apprendre que ses ordres si paternellement donnés ont été exécutés avec cette franchise et cette loyauté qui ne doivent jamais être bannies du cœur d'un bon prêtre \ »
A Lamennais le prélat écrivit:
« En vous transmettant la réponse de S. S. j'ai la douce pensée que vous consolerez le cœur de notre tendre et vénéré père, et que
1 Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du 11 octobre i833.
parvotre docilité filiale VOUS rassurerez l'Eglise trop justement alarmée.
« Le bon pasteur vous trace, ainsi cpie vous le lui avez demandé dans votre déclaration, le chemin qui conduit la brebis au bercail, et Ty maintient, si elle ne veut pas s'en écarter. Votre courage et votre foi me disent bien haut que vous n'hésiterez pas à être d'accord avec vos énergiques et éloquentes protestations d'amour, de respect et de soumission au Saint- Siège.
« Ce sera un bonheur pour moi d'en informer celui qui, à notre grande satisfaction, Toccupe aujourd'hui.
« Il nous conjure en gémissant, nous ne pouvons l'ignorer, de mettre un terme à toutes ces funestes dissensions qui tourmentent, qui scandalisent même le troupeau de Jésus- Christ. »
A ces effusions évangéliques de son évêque Lamennais répondit par ce laconique billet :
« Mon frère m'a remis la copie du bref que le pape vous a adressé, au moment où je faisais mes préparatifs de départ pour Paris. Je répondrai de là, et directement, n'ayant pas le temps de le faire d'ici. »
Lorsqu'au retour d'une courte absence, M^' de Lesquen trouva à Rennes ces lignes brèves et évasives, il fut blessé au vif et lança une circulaire par laquelle il saisissait son
VERS LA UEVOLTK SIPREMK u;».)
clergé, de Fincident (4 nov.) A la conduite déconcertante de Lamennais, il opposait la déclaration si empressée et si nette de son clergé, celle surtout lue par Tabbé Jean en pleine retraite ecclésiastique, et il concluait tristement : Si Thésitant se soumet « nous nous réjouirons avec toute TEglise » ; s'il se révolte ou continue à se taire, « nous n'aurons pas assez de larmes pour déplorer son malheur ; mais aucun de nous ne sera assez aveugle pour le suivre dans l'abandon de ses anciens principes ». En attendant, le prélat considérait Lamennais comme ayant « renoncé de lui-même » à ses pouvoirs ecclésiastiques pour le diocèse de Rennes.
Cette déclaration paraît brutale. Mais quand on la lit, à sa place, dans la copieuse circulaire du 4 novembre, elle perd beaucoup de sa rigueur. La douleur et l'embarras du vénérable évèque sont manifestes. Au dehors, il croit entendre des bruits qui dénoncent son coin de Bretagne comme un foyer de menaisianisme ; au dedans, l'animosité de la plus grande partie de ses prêtres contre la congrégation de Saint-Pierre est tous les jours croissante. Pour sauver son propre honneur et celui de son église, M^'" de Lesquen essaye de faire face à tous les adversaires à la fois, calmant les impatients, défendant les calomniés, proclamant que si.
parmi ses iils, il y a eu quelques menaisiens, il n'en connaît pas qui soient rebelles à l'autorité pontificale. Les missionnaires de Rennes et les professeurs de Saint-Méen ont fait les plus expresses professions de foi et d'obéissance à Rome; l'évêque est heu= reux de les venger. Celui dont ils étaient les disciples paraît vouloir, en fuyant le diocèse, se dérober à son devoir ; le prélat déclare qu'il le regarde comme s'étant retranché luimême du clergé rennois.
Au surplus, avec une candeur touchante, M°' de Lesquen mit Rome au courant de tous les détails.
« C'est un devoir pour moi, mandait-ii au pape, de mettre sous vos yeux les moyens que j'ai employés et la publicité que j'ai donnée à cette importante affaire. Si je n'ai point agi conformément à vos vues paternelles, je suis disposé à tout désavouer et à reconnaître mon erreur bien involontaire.
« J'ai cru devoir user d'un certain ménagement à l'égard de Félicité de la Mennais, en lui faisant néanmoins sentir que le délégué du Saint-Siège a des titres qu'on ne peut impunément méconnaître. J'aurais volontiers sacrifié les droits que me donnait sur lui ceux de l'épi scopat. iMais l'autorité du chef de l'Église me pressait vivement et je craignais, par une excessive indulgence, de la
VERS LA KÉVOLTK SUPKÈME 7..S i
coni promettre ou du moins de l'affaiblir, ft Je supplie et je conjure le meilleur de tous les Pères de ne pas oublier la demande que je lui ai adressée et que je réitère aujourd'hui, ayant Tintime conviction que le bien en résultera'. »
APai is, l'internonce regretta que M''' de Lesquen eût privé Lamennais de ses pouvoirs ecclésiastiques et publié sa circulaire. Mais, en fait, ces mesures n'eurent aucune influence sur l'intéressé. On dramatise comme à plaisir, quand on dépeint le deuil et la stupeur envahissant la Chênaie, les disciples l'un après l'autre s'en allant éperdus, comme s'ils redoutaient d'encourir les malédictions divines en restant sous le toit d'un prêtre interdit. Ces scènes de désolation sont imaginaires. La lettre de M''" de Lesquen est du 4 novembre; depuis le 2, Lamennais était à Paris. Il ignorait les mesures prises par son évêque, quand il rédigea le j novembre une lettre au pape, dont voici les passages essentiels :
a La lettre encyclique de Votre Sainteté en date du i5 août i832, contenant des choses de nature diverse, les unes de doctrine, les autres de gouvernement, je déclare :
Archiv. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du 9 nov. i8:i'i.
■aSa LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE
« i°Qu'en tanlqu'elle proclame, suivant l'expression d'Innocent T' , la tradition apostolique, qui n'étant que la révélation divine elle-même est perpétuellement et infailliblement promulguée par l'Eglise, exige de ses enfants une foi parfaite et absolue, j'y adhère uniquement et absolument^ me reconnaissant obligé, comme tout catholique, à ne rien écrii^e ou appi^ouver qui y soit contraire ;
(( 2° Qu'en tant qu'elle décide et règle différents point d'administration et de discipline ecclésiastique, j'y suis également soumis sans réserve.
« Mais afin que, dans l'état actuel des esprits particulièrement en France, des personnes passionnées et malveillantes ne puissent donner à la déclaration que je dépose aux pieds de Votre Sainteté de fausses interprétations, qui, entre autres conséquences que je veux et dois prévenir, tendraient à rendre peut-être ma sincérité suspecte, ma conscience me fait un devoir de déclarer, en même temps, que, selon ma ferme persuasion, si, dans l'ordre religieux, le chrétien ne sait qu'écouter et obéir, il demeure, à l'égard de la puissance spirituelle, entièrement libre de ses opinions, de ses paroles et de ses actes, dans l'ordre purement temporel. »
La distinction subtile que Lamennais avait faite, au lendemain même de Tencyclique,
VERS LA RKVOLTE SUPRÊME u8'i
éclate enfin sous sa plume. Les formules employées sont captieuses, comme on pouvait Tattendre d'un écrivain plein de ressources et d'un homme livré aux influences du démon de Torgueil. Mais pourtant, il est clair qu'à son jugement il y a, dans l'encyclique Mirari vos, des parties que l'on a la liberté de rejeter, tout en demeurant catholique; et sans s'expliquer autrement sur les points du document pontihcal qui ne sauraient lier la conscience d'un vrai fidèle, il se contente d'affirmer en général que la vie civique est hors des prises de l'autorité spirituelle.
Le jour même où cette déclaration fut écrite, Lamennais la fit porter par de Coux à la nonciature. Aucune explication ne fut échangée. En expédiant le pli, Garibaldi mandait à Rome : « Je pense que cela se réfère au bref adressé à l'évêque de Rennes. Dieu veuille que cette lettre puisse satisfaire et consoler le cœur paternel de Sa Sainteté *. »
Grégoire XVI ne pouvait trouver dans la pièce souscrite par Lamennais que sujet d'affliction. Sans être déclarée, la révolte était menaçante. Cependant tout espoir n'était pas perdu encore et une négociation nouvelle commença, par l'intermédiaire de l'archevêque de Paris.
' Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du 6 novembre.
Lamennais et Quélen étaient bretons tous les deux. Le prélat avait été fort maltraité par Técrivain ; mais la conjoncture était grave, l'âme d'un prêtre était en péril; oubliant les amertumes passées, Quélen accueillit avec bonté Lamennais, qui lui fît visite sur les instances de quelques amis. Cet accueil toucha le malheureux ; dans les Affaires de Rome, il a loué les « procédés », la « bienveillance », le « zèle plein de sagesse » avec lequel l'archevêque s'employa dans le conflit qui s'aggravait. L'internonce fut de moitié avec le prélat dans cette entreprise in extremis pour sauver un champion de la foi d'un suprême malheur. Quelques détails ici ne seront pas superflus ; les Affaires de Rome, sur ce point, ayant besoin de corrections et d'additions.
Des conférences de Lamennais avec Quélen sortit une nouvelle lettre au pape, en date du i^'' décembre i833\ Elle déplut à l'archevêque ; il lui semblait que l'écrivain le prenait trop, avec le souverain Pontife, sur le ton d'un conseiller, sinon d'un maître. L'internonce fut moins satisfait encore ; car, dans cette longue déclaration, l'indépendance de la vie civique à l'égard du Pontife romain était revendiquée avec plus de vigueur que le 5 novembre.
1 C'est la pièce A transcrite en appendice sous le n° XII.
VERS LA REVOLTE SUPRÊME .i85
Un nouvel entretien fut jugé indispensable. Quélen et Lamennais se revirent et celui-ci consentit à revenir sur sa rédaction. L'archevêque et Tinternonce n'étaient pas sans admirer cette docilité inattendue. Mais celle-ci était fort relative. Lamennais se contenta de mettre en style indirect, sans suscription, ni signature, la pièce du i^' décembre qui venait d'être déclarée inacceptable^; il y joignit une courte adresse au pape dans laquelle, tout en affirmant que la clause regardant le temporel n était pas une restriction de son obéissance, il la maintenait comme Texpression d'un principe certain et comme une précaution nécessaire à l'égard des libéraux (6 décembre) K
Mis en possession de ce double écrit, l'archevêque l'adressa à la nonciature, avec prière de le faire parvenir à destination. Garibaldi refusa, et de vive voix expliqua ses raisons. Il lui paraissait, avec justice, que si Quélen avait obtenu quelque chose de l'obstiné breton, le principal demeurait à gagner.
^ Ce mémoire est celui qui se trouve en appendice dans les Affaires de Rome. Lamennais dit que l'archevêque de Paris l'accepta. C'est vrai, avec les trois explications que voici : 1° Quélen avait refusé la pièce du i"" décembre qui est identique à ce mémoire : 2° s'il accepta d'envoyer à Rome le mémoire, c'est que celui-ci n'était pas visé dans la lettre adressée au pape, laquelle était censée la seule déclaration officielle de Lamennais ; 3° enûn, il jugea nécessaire une modification de cette lettre elle-même.
- Voir la pièce B en appendice sous le n° Xll.
a«6 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE
Qu'était-ce qu'une matière purement temporelle ? Qui fixerait les limites ? Lamennais entendait-il disputer contradictoirement avec le pape là-dessus et demeurer finalement juge? Pensait-il que le pape pût se tromper sur le caractère mixte d'une affaire, exiger à ce propos une obéissance qu'il ne lui fût point due? S'il le pensait, c'était à la fois une injure une témérité et un danger graves. S'il ne le pensait pas, à quoi bon ce soin jaloux de réduire, en termes exprès, sa soumission au seul domaine spirituel ? L'argumentation de Garibaldi était pressante. Quélen s'y rendit ; il improvisa une rédaction nouvelle du texte de Lamennais qui contenait cachés tous ces germes de révolte; et il laissa le papier à son interlocuteur pour le méditer à loisir, jusqu'à ce qu'ils prissent jour ensemble pour une prochaine entrevue. En relisant les quelques lignes tracées par l'archevêque, l'internonce se persuada vite qu'on pouvait mieux faire et il y substitua un alinéa moins sujet à discussion et sur lequel il espérait tomber d'accord avec Quélen*. 11 venait d'achever ce fastidieux travail de raccommodage, quand il reçut inopinément une lettre de Pacca pour Lamennais (9 décembre)".
• C'est le texte C publié aux pièces justificatives sous le n» XII.
- C'est dans deux lettres de Garibaldi que se trouvent fous
VERS LA RÉVOLTE SUPRÊME ■-tH']
Le cardinal, par ordre de Grégoire XVI, accusait à Lamennais réception de sa lettre du 5 novembre. Après avoir relevé les incidents principaux de cette triste affaire, le doyen du Sacré Collège disait :
« Votre bonne foi, à laquelle j'en appelle, vous dira. Monsieur Tabbé, si la nouvelle déclaration par vous émise est conforme à ce qu'on vous demandait et qu'on était en droit d'attendre de vous, même d'après vos promesses. » 11 déclarait insuffisante la lettre du 5 novembre, conjurait son correspondant de considérer son cas « en catholique et en prêtre, aux pieds du crucifix », Il exprimait l'espoir que ces réflexions saintes l'amèneraient à souscrire une déclaration digne de lui, c'est-à-dire « simple, absolue et illimitée ».
Le lo décembre, Garibaldi lit remettre en mains propres à Lamennais la lettre de Pacca. Quélen avait eu avec son malheureux ami une nouvelle conférencei. Le ii, il envoyait à Garibaldi, pour les expédier à Rome, deux pièces nouvelles. Lamennais disait à Pacca :
ces détails ; et ils sont garantis par 5 pièces jointes (Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettres du a et 9 décembre i833). ' Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du i3 décembre i833.
«J'ai reçu hier la lettre que Votre Eminence m'afaitriionneur dem'écrire le i8 novembre. J'y ai vu avec beaucoup de peine que Sa Sainteté aitconsidérécertainesexpressions de ma déclaration du 5 novembre comme une clause restrictive de ma soumission à Fencyclique du i5 août. Jamais cette pensée n'a été la mienne. »
A cette protestation d'obéissance était jointe, en latin, la brève formule qui suit : « Je soussigné, suivant la teneur de la formule contenue dans le bref du souverain Pontife Grégoire XVI, atteste que je suis uniquement et absolument la doctrine enseignée dans la lettre encyclique du même Pontife et que je n écrirai et n'approuverai rien qui y soit contraire. )>
En envoyant au secrétaire de la congrégation du Concile ces lignes, l'internonce s'écriait : « Que le Père de toute miséricorde et consolation soit béni et remercié ! Je crois que la fastidieuse et périlleuse affaire de M. delà Mennais est heureusement terminée. »
Tout en effet s'annonçait sous les plus heureux auspices.
Gombalot s'était publiquement expliqué sur l'encyclique et avait envoyé à l'archevêque de Paris (28 novembre i833), une déclaration conforme à celle qu'indiquait le bref à l'évêque de Rennes.
A la date du 3o novembre, Salinis avait écrit à Tévèque de Meaux :
« Après avoir lu différentes pièces publiées dans les journaux, je considère comme un devoir de déposer dans vos mains la déclaration suivante :
(( Je m'engage à suivre uniquement et absolument les doctrine exposées dans la lettre encyclique émanée de Sa Sainteté en date du 5 août i832, et à ne rien écrire ou approuver qui ne soit conforme à cette doctrine.
« Permettez-moi, Monseigneur, de déclarer en même temps que mon obéissance à cet acte de l'autorité souveraine du Saint-Siège... a été, grâce à Dieu, pleine, entière, sans réserve et sans restriction dès le premier moment où la lettre encyclique de Notre Saint- Père me fut connue.
« Ma conscience ne pouvait pas me permettre d'agir autrement.
« Car je crois fermement que dans le Saint- Siège apostolique réside la plénitude de cette autorité infaillible et souveraine de l'Eglise, qui, établie de Dieu et assistée de son saint Esprit, ne peut ni errer dans ses jugements ni entreprendre de juger des choses qui lui sont étrangères. »
Le 1 1 décembre, Gerbet mandait à l'archevêque de Paris :
« Dans les circonstances actuelles, je crois
■içfo L.VMENN.US ET LE SAINT-SIEGE
devoir déposer entre vos mains la déclaration suivante :
« Soumis à Tencyclique du souverain Pontife Grégoire XVI, selon la teneur du bref adressé à M^' Tévèque de Rennes, qui date du 5 octobre dernier :
« Je déclare suivre uniquement et absolument la doctrine enseignée dans la même encyclique et que je n'écrirai ou n'approuverai rien qui y soit contraire. »
Avec plus d'élan, Lacordaire disait à M'''^ de Quélen :
« Outre la déclaration que j'avais signée le i^'' septembre de Tannée précédente, j'étais venu peu de temps après me remettre entre vos mains, et reprendre dans votre diocèse les fonctions ecclésiastiques, afin que mes actes rendissent de ma sincérité un témoignage plus fort que tous les soupçons. Dieu m'est témoin que ce n'est pas la seule chose que j'ai pu faire, depuis deux ans, pour la paix de l'Église et la tranquillité de conscience. Nul n'a plus que moi souffert dans son esprit et dans sa plus chère affection pour arriver au but. J'ai rompu des liens qui m'étaient sacrés; j'ai ajouté aux chagrins d'un hommequi, malgré son talent et sa gloire, n'avait plus guère ici-bas d'autre consolation que la fidélité de l'amitié. J'ai mis l'Eglise au-dessus de tout dans mon cœur et je croyais avoir mis la
parole quelle avait reçu de moi au-dessus de toute atteinte.
« Mais, après de mûres réflexions, comprenant qu une partie de ces choses n'est connue que de Dieu seul et de moi, et que le reste n'est connu que d'un petit nombre d'hommes, persuadé qu'on ne saurait jamais trop faire pour l'Eglise à qui nous devons la vie et la vérité, ni pour la paix, la gloire, l'exaltation et l'amour du Saint-Siège, je me suis résolu à leur donner une nouvelle marque de mon obéissance et de ma foi.
« En conséquence et conformément au bref de Sa Sainteté du 5 octobre, je m'engage à suivre uniquement et absolument la doctrine exposée dans la lettre encyclique du i5 août i832 et à ne rien écrire ou approuver qui ne soit conforme à cette doctrine. Heureux d'avoir cette occasion de mettre aux pieds du souverain Pontife l'hommage de ma vénération profonde et du souvenir infini que je garde de son accueil plein de bonté. Heureux aussi, iMonseigneur, de lui transmettre par vous cet acte filial, par vous en qui j'ai trouvé, depuis neuf mois, un cœur si bon que les vicissitudes n'ont point changé, si ce n'est qu'il est devenu aussi grand qu'il était bon. »
A mesure que les actes de soumission s'ajoutaient ainsi les uns aux autres, Quélen débordait de joie. Rapjielant à Geibet un mot
■MJi LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
de l'office de saint Damase Nullum primum nisi Christum sequentes et catliedrœ Pet?^i consocind, il le félicitait d'avoir compris que c( le moindre souffle renverse en un instant et que le torrent emporte d'un coup les plus beaux édifices qui ne reposent que sur le sable mouvant des pensées humaines et l'inconstance des esprits particuliers, » Il s'empressait de confier à Lacordaire que sa profession de foi l'avait d'autant plus ému qu'il la pouvait joindre à celle de Gerbet et de Lamennais. A celui-ci le prélat conseilla d'écrire à l'évèque de Rennes. Lamennais le fit, communiquant au prélat sa déclaration du 1 1 décembre et ajoutant ces mots d'excuse : « Si, dans la lettre que j'ai publiée dernièrement quelques expressions avaient pu vous blesser, il n'a jamais été dans mon intention de manquer au respect que je vous dois. » M^^'de Lesquen, depuis les événements de novembre, était plongé dans la plus grande tristesse. La pensée de sa démission le hantait plus obstinément que jamais et le sort de Lamennais le tenait dans l'inquiétude. Aussi reçut-il avec une joie très vive la lettre qui lui apportait le texte d'une soumission définitive. Il en félicita Lamennais et lui rendit ses pouvoirs ecclésiastiques'.
' Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du i3 décembre i833 et pièces jointes.
VKHS LA IIKVOLTE SUPHKME 'l^')
Les nouvelles qui arrivaient à Rome, de Rennes et de Paris ne pouvaient que consoler le Saint-Père. Enfin on arrivait au port, après de longs mois d'attente et quelques bourrasques. Grégoire XVI écrivit à M-'' de Quélen et à M^"" de Lesquen pour les remercier et se féliciter avec eux de la paix retrouvée. Il disait à Lamennais :
(( C'est avec touLe Teffusion dont nous sommes capable que nous vous ouvrons notre cœur paternel, cher fils, et tout triomphant dans le Seigneur, nous vous félicitons d'avoir recouvré une paix pleine et véritable par la munificence de celui qui sauve les humbles de cœur et repousse ceux dont la sagesse est réglée par le monde et non selon la science dont il est la source. La plus éclatante victoire, la seule vraie, est de vaincre le monde. Et votre nom recueillera une immortelle gloire, parce que fermant l'oreille aux considérations humaines, et échappant aux pièges tendus par vos ennemis, vous vous êtes rendu à la voix d'un Père très aimant, comme vous y conviaient la vérité et le devoir.
« Continuez donc, cher fils, par les sentiers de la vertu, de la docilité et de la foi, à réjouir l'Eglise par de tels exemples, et à faire effort, avec toutes les ressources du talent et du savoir qui vous distinguent, pour
■iÇ)f, LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
amener tout le monde à accepter et à proclamer d'une seule âme la doctrine enseignée dans notre encyclique ».
Lorsque les brefs pontificaux arrivèrent à Paris, ce fut une grande joie à la nonciature. Quélen s'empressa de porter à Lamennais l'heureux message. Celui-ci en prit lecture et parut satisfait. « Tout est en règle, concluait Garibaldi ; tout le monde est content et bénis soient Dieu et la Vierge Marie. Dès que Lamennais sera mieux, je l'inviterai à dîner avec l'archevêque, Gerbet, Lacordaire, et Gombalot\ »
Ces agapes destinées à fêter le retour du prodigue n'eurent jamais lieu. Vers le milieu de janvier i834, l'internonce fit visite à Lamennais, s enquérant de sa santé, parlant des consolations qu'éprouvait maintenant le pape. Le malade répliqua que, sans les intrigues de certaines gens, l'affaire aurait pris fin dès son dernier voyage à Rome ; mais qu'enfin, pour le bien de la paix, tout était arrangé. Garibaldi observa que l'unité de vues dans le clergé était plus que jamais nécessaire, ainsi qu'un effort commun pour procurer le bien de l'Eglise. Lamennais se prit à dire que sa carrière était finie, qu'il était à bout de forces ; que si sa santé ébranlée lui permettait de
^ Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du lo janvier i834.
VERS LA HÉVOLTF SUPRKMK '^9.^»
s'occuper de sciences et travaux semblables, il était bien décidé à ne plus se mêler de religion, l'expérience lui ayant été trop dure. L'internonce insinua que de tels propos étaient bien mélancoliques et que ses forces, sans être intactes, lui permettraient pourtant de s'employer au bien. Le malade changea de discours et la conversation s'égara en des choses banales. Quelques jours après Lamennais rendit à Garibaldi sa visite, mais il évita la moindre allusion aux affaires de Rome. En rendant compte de tous ces incidents Tinternonce ajoutait : « Je ne doute pas de la bonne foi de M. de la Mennais et de la sincérité de ses sentiments catholiques ; mais au fond il n'a point, je crois, changé ses opinions. J'ai fait ce que le Saint-Père m'a demandé, et c'est ce qui importait pour la tranquillité des esprits* ».
Garibaldi ne voyait juste qu'en partie. S'il eût percé le voile qui lui dérobait la conscience de Lamennais, il eût eu horreur. La brusquerie avec laquelle avait été souscrite la déclaration du ii décembre donnait lieu de craindre que la sincérité n'en fût point parfaite. Mais tous ceux qui s'étaient entremis pour négocier entre le Saint-Siège et l'écrivain étaient fatigués d'exhorter, de plaider,
^ Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du ao janvier i834.
de discuter. La signature, donnée peut-être de guerre lasse, mettait cependant fm au conflit en ce qu'il avait de public. Comme disait l'internonce, « la tranquillité des esprits » avait une garantie. On pouvait laisser Terrant à Dieu et à sa conscience. Malheureusement, celle-ci était déformée, à un point que personne ne soupçonnait alors. Seuls Montalembert et Ventura eurent quelque confidence du mystère.
En apprenant au premier la déclaration du 1 1 décembre, Lamennais lui écrivit : « Les motifs qui m'ont déterminé à cette démarche sont tout autres que ceux qui font sur toi tant d impression. Sur ce point, nous n'avons pas d'idées communes... Quant à moi, je renonce à la politique pratique, impossible désormais et à tout sans exception ce qui a rempli ma vie antérieure. J'essaierai, quoique bien tard, d'en commencer une nouvelle. Je ne dirai point mes idées là-dessus, parce que je ne veux associer personne à mes destinées futures, quelles qu'elles soient^ ». Sans comprendre toute la portée de ce langage déconcertant, Montalembert s'en alarma. Au nom
* Lam. à Montalembert, p. 227. Lettre du i3 décembre i833.
de sa tendresse et de sa fidélité, dans une lettre écrite le jour de Noël, il demanda des explications ^ Elles lui furent données. Refuser une déclaration sans réserve, c'était s'exposer à être désigné au monde comme un rebelle ; la signer c'était renverser les principes fondamentaux du catholicisme sur la distinction des deux puissances. « Les réflexions c(ue me suggéra cette position étrange, ajoute Lamennais, me conduisirent à de très grands doutes sur plusieurs points du catholicisme, doutes qui loin de s'affaiblir se sont fortifiés depuis. Alors laissant de côté la question de vérité qui m'avait préoccupée jusqu'à ce moment, je ne vis plus dans cette affaire qu'une question de paix à tout prix, et je résolus de signer, non seulement ce qu'on me demanderait, mais encore sans exception tout ce qu'on voudrait, fût-ce même la déclaration que le pape est Dieu, le grand Dieu du ciel et de la terre et qu'il doit être adoré lui seul. Mais en même temps, je me décidai à cesser désormais toute fontion sacerdotale, ce que j'ai fait. Tu comprends bien maintenant combien j'avais raison d'écrire que mes motifs, en accordant ce qui m'était demandé, n'étaient pas ceux que tu supposais, et pourquoi je répugnais à te les expliquer. En somme, je
^ Lecanuet. Montalembert, II, p. 4l4-
crois que TEglise ne peut rester ce qu'elle est, qu'on n'a jamais nettement distingué ce qu'il y a de divin et d'humain en elle, et que tout se prépare pour sa transformation'. »
On devine la stupeur et l'agonie dans lesquelles Montalembert fut plongé par cette lettre de celui en qui il avait vu toujours son maître dans la foi. Ou'eût-il éprouvé s'il avait su que, bien avant d'avoir à débattre avec l'archevêque de Paris les termes d'une déclaration d'obéissance au pape, Lamennais avait déjà senti ses croyances s'ébranler?
Dans les premiers mois de i833, par des intrigues que nous connaissons mal, on persuada à Grégoire XVI que Ventura persiflait l'encyclique Mirari vos et le pouvoir temporel des papes, et qu'il entretenait à la Chênaie l'esprit de révolte. Il s'ensuivit des mesures sévères : les théatins reçurent ordre de choisir un autre général, et il fut enjoint à Ventura de quitter Rome. Le religieux s'inclina douloureusement et respectueusement ; il s'en alla attendre à Modène, chez ses amis les Riccini, les réparations qu'il savait inévitables. A la nouvelle de cette digrâce noblement supportée, Lamennais écrivit à l'exilé :
« Je respecte et jadmire votre résignation : elle est digne de vous, digne d'un chrétien
' /hid.. p. 23i. Lettre du i®"" janvier i834.
VERS LA RKVOLTE SLPRKMK Jtç>9
qui regarde et adore en toutes choses la suprême volonté de Dieu. Je comprends ce devoir comme vous le comprenez ; mais mon esprit ne va pas plus loin. Votre foi dans le Saint-Siège et clans les éclatants privilèges de la papauté est entière et inébranlable. Je vois là un nouvel effort de la vertu qui, après avoir incliné le cœur au sacrifice, y incline encore la raison. La mienne, je le confesse, s'y refuse invinciblement. Les doctrines qui furent les miennes, que j'ai défendues avec une sincère et pleine conviction, pour lesquelles j'ai souffert et aurais voulu souffrir davantage, ces doctrines aujourd'hui sont bien loin de moi : non, je l'avoue qu'aucun sentiment personnel m'en détourne; au contraire, il m'en a coûté plus que je ne puis dire pour y renoncer. iMais, en réfléchissant sur ce que je voyais, jai conçu la nécessité d'étudier de nouveau attentivement l'histoire, pour déterminer sans prévention, et comme en présence de Dieu même, mon opinion sur plusieurs points d'une importance extrême, en soi et par leurs conséquences. Il est résulté de ce travail de profonds changements dans toutes mes idées. Ce n'est pas dans une lettre qu'il serait possible de vous exposer mes convictions présentes, ilfaudraitdelongsdiscours. ' »
1 J'ai publié cette lettre dans les Études du 5 juin 1910.
ioo LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
Ces lignes navrantes sont du 8 mai i833. Et il en faut conclure que toutes les déclarations signées par Lamennais cette année-là — celles du 5 novembre et du 4 août, aussi bien que celles du i^"^ et du ii décembre — sont mensongères. Il y exprime à Tégard du chef de TEglise, des sentiments que sa raison désavoue. Trompant à la fois Rome et Topinion, il parle comme un croyant, alors que de la foi au pape et même de la foi chrétienne, il ne reste dans son âme que des lambeaux. Quelle aberration humiliante et répugnante d'un homme de génie et d'une âme loyale !
Hormis Ventura et Montalembert, personne ne soupçonnait les lamentables ruines faites au plus profond du cœur de Lamennais. Quand il constatait la difficulté de son compatriote à se soumettre à Rome, Tarchevèque de Paris se croyait en face d'un simple cas d'orgueilleux entêtement. N'écoutant que son zèle, préoccupé de donner à Rome, après tant de péripéties douloureuses, une consolation surabondante, jaloux d'assurer à Lamennais la gloire et la douceur d'une réconciliation parfaite avec le pape, il essaya d'obtenir une filiale réponse au bref reçu de Grégoire XVL Il se heurta à un refus. « Je ne pouvais guère en écrivant, lisons-nous dans les Affaires de Rome, éviter l'un ou l'autre de ces inconvé-
VERS LA REVOLTE SUPREME ioi
nients, ou de mécontenter Rome, si je me tenais dans de vagues généralités, ou de m'engager au delà de ce que ma conscience me permettait, si je m'exprimais de manière à le satisfaire pleinement^ »,
Ce dilemme ne convainquit pas le prélat qui recommença ses démarches dans les derniers jours de mars-.
Elles n'eurent pas plus de succès que les premières. Lamennais protestait de sa ferme résolution de ne plus revenir sur cette affaire ; il voulait quitter Paris, s'enfuir en Bretagne pour s'y faire oublier pendant trois ou quatre ans. Ces réponses désolantes ne découragèrent pas Quélen ; il fit de suprêmes instances, dans une lettre du vendredi saint, pour fléchir la volonté du malheureux prêtre :
« Ne regardez pas cette lettre d'instances comme une persécution de l'autorité, mais comme une poursuite de l'amitié. Les pensées et les réflexions de ces saints jours, où nous honorons la mémoire de cette obéisrsance jusqu'à la mort récompensée par une gloire au-dessus de toute gloire, m'ont ramené vers vous. J'ai béni Dieu de ce que vous avez fait
* En transmettant à Rome ces tristes nouvelles, Garibaldi opinait que de malheureux conseillers poussaient Lamennais à garder le plus absolu silence à légard du pape (Arch. Vat. Corr. Nonc. Lettre du 19 mars i833).
^ Garibaldi les raconte dans une lettre du 2 avril (Arch. Vat. Corr. Nonc).
ioi LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
au sujet de l'encyclique, je lai remercié de m'avoir permis d'y participer ; mais je vous Tai dit, je vous le répète, pour vous plus encore que pour moi-même, ma joie n'est pas complète, parce que votre gloire n'est pas achevée, parce qu'il vous reste, il me semble, un dernier devoir à remplir; il me parait si facile, si loin des maux que vous redoutez, que je ne peux pas comprendre un moment d'hésitation. 11 est convenable, et en même temps si simple, de faire un accusé de réception, que je joindrai à ma réponse au Saint-Père. Sans cela, vous laissez une impression pénible qui ne peut être compensée par aucun avantage ; votre réserve, votre refus sur ce point ne sera justifié aux yeux de personne.
« Vous allez partir, vous allez quitter mon diocèse. Qui sait si nous nous reverrons avant l'éternité ? Donnez-moi la nouvelle consolation de vous avoir persuadé d'accomplir ce que je regarde comme indispensable ; épargnez à mon attachement pour vous un silence d'autant plus pénible qu'il serait accusateur.
» Je me permets de joindre ici un modèle de projet de lettre au pape, pour lui accuser réception du bref que je vous ai remis de sa part. En vérité, la main sur la conscience, je ne puis concevoir comment il y a moyen de s'en dispenser, sous peine de manquer aux plus simples règles de la politesse.
VERS LA. RÉVOLTE SUPREME 3o3
« Vous voyez ma franchise, vous connaissez mon cœur, j'ai satisfait à l'un et à l'autre. Tous les deux vous redisent avec quelle tendresse je suis et je serai. Monsieur l'abbé, votre tout affectionné serviteur. »
Lamennais a publié lui-même la réponse qu'il fit à Tarchevêque. Il y parle des intrigues ourdies contre lui et dont il a les preuves. Ce qu'il manderait au pape, paraîtrait un engagement à concourir au moins par le silence, au système politique de Rome. Ceci est impossible. Pour la paix, il a signé la déclaration du II décembre. Qu'on le laisse là. Etranger désormais à l'Eglise, il lui reste des devoirs envers l'humanité. Il les remplira jusqu'au bout, à tout prix. Personne n'a le droit de l'en dispenser; et si pour y être fidèle, il doit soutfrir, il y est prêt et Dieu l'aidera*.
Il est d'ailleurs convaincu, ainsi qu'il l'écrit à Emmanuel d'Alzon, qu'il faut laisser à Dieu seul le soin des intérêts de la religion car « cette œuvre nécessite des changements difficiles à calculer, de profondes modifications dans ce qui existe et qui ne saurait continuer d'exister sous les mêmes formes». Ce n'est pas que les destinées du catholicisme soient closes. Non. Il est « le principe
1 Lettre du aS mars i834. Garibaldi communiqua cette correspondance à Rome dans une lettre du 5 mai. (Arch. Vat. Dossier Lamennais).
3o4 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE
moteur de la transformation sociale qui s'opère » ; il subira lui-même « un développement nouveau analogue et proportionné à celui qui s'accomplit dans l'humanité sous son influence », Et ce développement, quel qu'il soit, est sûrement « incompatible avec l'institution catholique présente' ».
Cette annonce des grandes mutations qui sont à la veille de se faire dans l'Église, l'accent farouche avec lequel le prophète de cet avenir déclare n'avoir plus rien de commun avec Rome, étonnent tout d'abord. On comprend tout, quand on remarque qu'à l'heure où Lamennais tenait ce langage, il n'avait plus la foi. Au surplus, les Paroles d'un croyant étaient sous presse.
L'archevêque de Paris finit par le savoir. Amicalement il interpella l'auteur. « C'est à vous, loyal breton, que je m'adresse pour savoir ce que je dois croire de ces murmures et s'il y a surtout une apparence qui les justifie. Votre réponse me rendra plus ferme à repousser les accusations. Jusqu'ici vous étiez résolu à garder un absolu silence sur les matières de religion. Vous me rendrez un véritable service de me donner là-dessus un petit mot d'éclaircissement. Je vous le demande en ami qui vous est et qui vous sera toujours
1 Mois littéraire, juillet 1901, p. 18, 20. Lettres du 5 et ■ig mars i834.
VERS L.V HKVOLTK SLFRKMK >() >
sincèrement et bien tendrement dévoué ». Lamennais répondit : « De Rome même, et très récemment, de grands personnages m'ont conseillé de ne pas garder le silence, parce que, disent-ils, on en concluera que vous êtes condamné et vous ne Têtes pas. Mais rien ne saurait ébranler ma résolution. Je n'écririrai désormais que sur des sujets de philosophie, de science et de politique. Le petit ouvrage dont on vous a parlé est de ce dernier genre. Il est destiné au peuple. Ce qui m'a décidé à le publier, c'est l'effroyable état de la France et de l'Europe. On me reprochera l'indignation avec laquelle je parle des rois, et leurs intentions, que je dénonce, de se servir des prêtres pour soutenir leur pouvoir. Mais ce sont des faits évidents. Les dire était un devoir ». — Cette lettre est du 29 avril. Le 3o, les Paroles dun croyant paraissaient sans nom d'auteur.