‹ Lamennais et le Saint-Siège, 1820-1834; d'après des documents inédits et les archives du VaticanChapitre 27 sur 65 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LES PAROLES D'UN CROYANT : L'OPINION, LES GOUVER- NEMENTS, L'ENCYCLIQUE SiyGULARI NOS, LA FIN DE L'ÉCOLE MENAISIENNE.

Publiées lorsque Lamennais ne se regardait plus comme prêtre, ni même comme membre de l'Église, les Paroles d'un croyant avaient été composées bien des mois auparavant, dans la solitude de la Chênaie, par morceaux, selon que passait le souffle de l'inspiration, dans cette période douloureuse qui précède la rupture avec Rome. Lamennais se désaflfectionne du catholicisme pour lui préférer le christianisme'; son activité mentale est absorbée tout entière par la méditation des lois fondamentales de la société^; il croit avoir découvert la loi qui régit le progrès de l'humanité ^ et les craquements du vieil édifice européen résonnent à ses oreilles comme un prélude grandiose

1 Lam. a Montalembert, p. 124, ^ mai i833.

^ Ihid., p. 117, 122, i33, i36, 200, 16, 19 mai, 9 octobre.

^ fbid., p. 23, 14 novembre i832.

ioiS LVMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE

annonçant la merveilleuse cité que la Providence et le bon vouloir des hommes bâtiront demain avec les débris d'hier \ Dans le silence, que seules animent ses tristes pensées, son imagination s'exalte fiévreusement. En un pareil état dame, que pouvait-il écrire, sinon un livre lyrique, démocratique et religieux?

Les Paroles cVuti croi/ant sont un hommage rendu aux souffrances du peuple, un cri de haine farouche contre ceux qui le tyrannisent, une prédication de Tintervention nécessaire du Christ pour assurer aux citoyens leurs droits politiques, un hymne d'espoir qui monte vers les temps où les esclaves d'aujourd'hui, leurs chaînes rompues, goûteront le pain de la liberté gagné à la sueur de leur front.

Lamennais désire et appelle de ses vœux la république universelle. La monarchie héréditaire ne lui paraît conforme ni à la vraie philosophie de la société, ni aux justes intérêts des peuples.

« Tous naissent égaux : nul en >enant en ce monde n'a le droit de commander.

« J'ai vu dans un berceau un enfant criant et bavant, et autour de lui étaient des vieillards qui lui disaient : Seigneur. Qlqm, s'age-

^ Ibid., p. 39, 5o, 89, 107. 175. 9, 26 janvier, i5 mars. 16 avril, 10 septembre.

nouillant, ladoiaient. Et jai compris toute la misère de Thomme.

« C'est le péché qui a fait les princes^ ».

D'autre part, Tidée républicaine, en i834, n'était détendue que par des hommes de parti dont les idées fausses, les passions violentes et Tesprit irréligieux étaient notoires. Lamennais veut que son livre aide à balayer de l'atmosphère politique ces souftles impurs, pour ne laisser à respirer aux poitrines populaires qu'un air vivifiant.

« Il se rencontre des hommes qui n'aiment point Dieu et ne le craignent point : fuyezles, car il sort d'eux une vapeur de malédictions^ »

« Que peut faire pour vous un homme qui n'a que sa pensée pour règle et pour loi que sa volonté .*

« Même quand il est de bonne foi et ne souhaite que le bien, il faut qu'il vous donne sa volonté pour loi et sa pensée pour règle...

« Où Dieu ne règne pas, il est nécessaire qu'unhommedomineetcela s'est vu toujours...

« Ceux qui vous disent : avant nous on n"a pas su ce que c'est que la justice : la justice ne vient pas de Dieu, elle vient de l'homme; fiez-vous à nous...

1 Ch. XIX.

- Ch. XVI.

iio LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE

c( Ceux-là VOUS trompent , ou s'ils vous promettent sincèrement la liberté, ils se trompent eux-mêmes ^ ».

« Qu'est-ce qui se pressait autour du Christ entendre sa parole? Le peuple.

« Qu'est-ce qui le suivait dans la montagne et les lieux déserts pour écouter ses enseignements? Le peuple.

« Qui voulait le choisir pour roi ? Le peuple.

« Son cœur battait sur le cœur du peuple, et le cœur du peuple battait sur son cœur.

« Et c'est là, sur le cœur du Christ, que les peuples malades se raniment et que les peuples opprimés reçoivent la force de s'affranchir.

« Malheui' à ceux qui s'éloignent de lui, qui le renient! leur misère est irrémédiable et leur servitude éternelle" ».

Mais il faut que la foule travaille de ses bras à faire, dans le monde, les transformations que réclament la dignité humaine et l'éternelle justice. Rien n'est plus contraire aux plans divins qu'une sorte de quiétisme dans lequel l'opinion endormie attendrait de se réveiller libre. Comme toute vie, la vie civique n'est promise qu'à l'effort.

«Le laboureur porte le poids du jour, s'ex-

^ Ch. xxxvn.

- Ch. xxxii.

LES (C PAROLES D L ^ CROYANT )) lii

pose à la pluie, au soleil, aux vents, pour préparer par son travail la moisson qui remplira ses greniers à Tautomne.

« La justice est la moisson des peuples.

« L'artisan se lève avant Faube, allume sa petite lampe, et se fatigue sans relâche pour gagner un peu de pain qui le nourrisse lui et ses enfants.

« La justice est le pain des peuples.

« Le marchand ne refuse aucun labeur, ne se plaint d'aucune peine; il use son corps et oublie le sommeil afin d'amasser des richesses.

« La liberté est la richesse des peuples.

(( Le matelot qui traverse les mers, se livrant aux flots et aux tempêtes, se hasarde entre les écueils, souffre le froid et le chaud, afin de s'assurer quelque repos dans ses vieux ans.

« La liberté est le repos des peuples.

« Le soldat se soumet aux plus dures privations, il veille, il combat et donne son sang pour ce qu'il appelle la gloire.

« La liberté est la gloire des peuples.

« S'il est un peuple qui estime moins la justice et la liberté que le laboureur sa moisson, l'artisan un peu de pain, le marchand ses richesses, le matelot le repos et le soldat la gloire; élevez autour de ce peuple une haute muraille, afin que son haleine n'infecte pas le reste de la terre.

« Quand viendra le jour du jugement des peuples, il lui sera dit : qu'as-tu fait de ton âme? on n'en a vu ni signe ni trace. Les jouissances de la brute ont été tout pour toi. Tu as aimé la boue, vas périr dans la boue.

« Et le peuple au contraire, qui au-dessus des biens matériels aura placé dans son cœur les vrais biens; qui pour les conquérir n'aura épargné aucun travail, aucune fatigue, aucun sacrifice, entendra cette parole :

« A ceux qui ont une àme, la récompense des âmes. Parce que tu as aimé plus que toutes choses la liberté et la justice, viens, et possède à jamais la justice et la liberté. »

Certes, cette récompense pourra être achetée par de longues et dures souffrances. Mais « lorsqu'on a foi en elle, la cause juste triomphe toujours et celui-là se sauve qui persévère jusqu'à la fin- ». Plus les petits seront honnêtes, courageux et unis, plus les temps de la délivrance seront proches'. Cet avenir est garanti par l'histoire aussi bien que par la bonté de la Providence. Et alors, les tyrans ayant disparu dans la suprême rafale déchaînée par la colère de Dieu et des hommes, le soleil des intelligences montera au-dessus de l'horizon du monde.

* Ch. XXXVIII.

^ Ch. XXXVIII.

^ Ch. XXII. XMX, XXXIX.

LES « PAROLES D UN CROYANT « il3

« Et à mesure qu'il montera, sa chaleur fondra les nuages amoncelés par la tempête, et ils ne seront plus qu'une légère vapeur qu'un vent doux chassera vers le couchant.

« Jamais le ciel n'aura été aussi serein, et la terre aussi verte et aussi féconde.

« Et au lieu du faible crépuscule que nous appelons jour, une lumière vive et pure rayonnera d'en haut, comme un reflet de la face de Dieu.

« Et les hommes se regarderont à cette lumière et ils diront : nous ne connaissions ni nous ni les autres; nous ne savions pas ce que c'est que l'homme. A présent nous le savons.

« Et chacun s'aimera dans son frère, il sera heureux de le servir; et il n'y aura ni grands ni petits, à cause de l'amour qui égale tout, et toutes les familles ne seront qu'une famille et toutes les nations ne seront qu'une nation\ »

Et tandis qu'ici s'opérera cette métamojphose de la race humaine régénérée politiquement par la vertu du Christ, en haut, le Fils se penchera vers le Père, et l'Esprit les couvrira de son ombre; mystère divin de l'union parfaite qui fait le tressaillement des cieux et consomme les joies de l'éternelle patrie^

* Ch. XXIV.

- Ch. xLii.

3i4 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE

Un tel langage rendait un autre son et avait une autre prise que ceux dont les journaux ont coutume. Il ne s'agit pas des splendeurs de la dernière fête du Château, des éléments de la prochaine combinaison ministérielle, des conséquences d'un récent projet de loi. Dédaignant cette basse politique, Lamennais fait appel aux sentiments les plus profonds de Fàme, celui de la liberté, de la justice et de la religion, avec lesquels il solidarise un bonheur immanquable et indéfectible. Et il parle de ces choses éternellement humaines, non point en philosophe qui disserte, mais en poète qui chante, en mage qui sait Tavenir, en vaillant qui ose tout dire comme il est prêt à tout souffrir. Le peuple ne résiste pas à de tels accents. Ils s'imposent à tous. En un clin d'œil, l'attention publique est conquise en France et hors de France. Les Paroles cV un croyant sont un événement. Les ministres s'en effrayent, le clergé s'en afflige, la bourgeoisie s'en étonne, la légitimité est indignée, le parti républicain réjoui, la masse ouvrière, surprise, s'attendrit et la jeunesse des écoles bat des mains. Les éditions du livre prestigieux se succèdent rapidement, avec des tirages considérables. On le lit en

LES « P.VROLES D UN CROYANT » ii5

commun dans les jardins publics, on fait queue aux cabinets de lecture de la capitale. Hors des frontières, on se dispute l'honneur de répandre par le monde les idées du nouvel évangéliste.

La Gazette de France, V Ami de la religion, le Rénovateur et V Univers religieux ne partagaient pas cet enthousiasme. Lacordaire et Laurentie se trouvaient d'accord avec Picot et Genoude, et même avec le Figaro et le Constitutionnel, pour critiquer Lamennais. Le fait était notable. Et Lamennais n'en tenait pas assez compte quand il écrivait à Montalembert que l'opposition à son livre s'était « concentrée à peu près dans les sacristies ». Il est vrai que, si quelques journaux le blâmaient, d'autres en plus grand nombre lui prodiguaient l'éloge : la Revue des Deux Mondes et la Revue de Paris, la Quotidienne et le National, le Vert-vert, \e Bon sens, ie Populaire.

Malgré tout, le malaise était grand et l'impression finale demeurait pénible. Les plus enthousiastes ne pouvaient s'empêcher de glisser au milieu de leurs dithyrambes quelques conseils. Ballanche sentait le besoin, après les Paroles, de rassurer les rois et de contenir les peuples. Son article se terminait par ces lignes fort significatives sous la plume d'un ami :

« Je dirai au poète de la vision : si vous

■îl6 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE

n'aviez livré au tumulte de la place publique que les calmes enseignements de l'initiation successive, je ne m'en plaindrais point... [Mais] vous avez effrayé les pouvoirs lorsqu'il fallait les instruire, vous avez soulevé les multitudes lorsqu'il fallait les apaiser, vous avez mis le feu à la cité du présent avant de vous être informé si la cité de l'avenir était prête à recevoir ses nouveaux habitants*. «

Néanmoins, le ministre des Affaires étrangères écrivait à l'ambassadeur de France à Rome :

« Cet ouvrage ne fera peut-être pas tout le mal qu'on pourrait en redouter. Le style en est peu à la portée des classes auxquelles l'auteur a particulièrement en vue de s'adresser; et si j'en excepte l'éloge qu'affectent d'en faire quelques feuilles républicaines, les Paroles cVun croyant ^owX. généralement désapprouvées par les hommes dont les opinions démocratiques se rapprochent le plus des théories de l'auteur. En France, où le sens des convenances a conservé tant d'empire, on s'est étonné d'un pareil langage dans la bouche d'un prêtre, et l'on a peine à supposer que l'auteur n'ait obéi, comme il le dit, qu'au cri de sa conscience »".

* Revue européenne^ VIII. p. 353.

- Arch. AfF. élr. Borne, 975. Lettre du ij juin i834.

LKS <( PAKOLKS D UN CHOYANT « ^17

En écrivant ces lignes inoffensives, 1 amiral de Rigny témoignait que le gouvernement de Louis-Philippe ne prenait guère au tragique le manifeste politique de Lamennais. Celui-ci était sans doute mal informé, quand il se disait menacé de poursuites, au cas où il ferait des Paroles une édition à bas prix, el dénoncé à la vindicte de Rome par la diplomatie française^ Quoiqu'il en soit, la conduite du pape importait beaucoup plus que celle du roi des Français. Lamennais en était le premier convaincu, malgré sa rupture avec Rome; et ses amis le pensaient comme lui. On va voir comment ils renseignaient leur maître : celui-ci écrivait après avoir reçu leurs confidences" :

« Je suis, ainsi que tout le monde, dans l'ignorance absolue de ce que fera Rome. Elle a consulté pour savoir si une condamnation serait possible, opportune, utile, sans danger. On lui a répondu qu'on ne voyait pas sur quoi on pourrait l'appuyer, et que, dans tous les cas, elle ne pouvait avoir que des effets funestes, à cause de l'ardente indignation qu'elle exciterait contre le clergé. Cette réponse suffirait pour la déterminer au silence, si la diplomatie n'insistait pas trop

^ Lam. à Montalembert p. 279. Lettre du i"^ juin citée plu-; haut, et lettre du 8 juin.

- Même lettre à Montalembert.

^lS LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE

fortement pour la faire parler. Dans le cas assez probable où celle-ci l'emporterait, les paroles qui s'échapperont du Vatican seront la résultante de deux peurs. »

Le jour même où Lamennais écrivait ces lignes impertinentes et assurées, Grégoire XVI recevait en audience particulière M. de Tallenay, chargé d'affaires de France. Le lendemain, celui-ci écrivait au ministre des Affaires étrangères :

« La conversation est tombée insensiblement sur la France et sur le nouveau pamphlet de M. l'abbé de la Mennais intitulé Paroles d'un croyant. Le pape s'est fort animé en traitant ce sujet, ne dissimulant pas la peine qu'il en avait ressentie, et accusant l'auteur d'avoir manqué à toutes les promesses qu'il avait faites, et surtout de prêcher des maximes entièrement opposées à l'encyclique dont il avait adopté en dernier lieu les principes par une déclaration publique^ .

La remarque était juste, et pour la faire, Grégoire XVI n'avait pas besoin des suggestions de la diplomatie autrichienne ou russe. Il suffisait de lire. Tant que Lamennais avait gardé le silence, on avait pu compter que le temps l'amènerait à penser sincèrement ce que sa main avait signé par lassitude et pour

1 Arch. Aff. étr. /?ome, 975. Dépèche du 2 juin i8'i4-

LES « PAROLES D UN CROYANT » Ui)

en finir, le 1 1 décembre i833. Les Paroles mettaient à nu toute l'âme, et son obstination dans les idées condamnées, et sa révolte insolente contre l'autorité qu'elle avait un instant paru reconnaître.

Tous ceux que n'aveuglait pas la fumée des théories menaisiennes ou l'éclat de la gloire de leur inventeur, éprouvaient, en face du nouveau pamphlet, la même impression de stupeur : ils se demandaient s'il était possible de se jouer de la parole donnée et de braver le pape avec cette désinvolture. Au Vatican, à l'archevêché de Paris et à la nonciature, le coup était d'autant plus sensible que Grégoire XVI, Quélen et Garibaldi venaient de donner la plus indéniable preuve de leur mansuétude à l'égard de l'indocile et irrité solitaire la Chênaie.

Le sulpicien Boyer, avait composé un livre contre les systèmes de Lamennais. Dès qu'ils furent au courant, Quélen et Garibaldi essayèrent d'empêcher la publication ^ Lamennais, après de longues hésitations et des pourparlers sans fm, avait consenti à une déclaration

' Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du 20 dé- ;embre i833.

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de soumission publique; il fallait prendre garde de le brusquer et de le provoquer comme à plaisir. Boyer promit d'attendre quelques mois. Son travail lui avait coûté bien des veilles ; il était convaincu, et par lui-même et par ses correspondants de France ou de Rome, que les théories du sens commun n'avaient rien perdu de leur faveur et de leur funeste influence parmi le jeune clergé. Des ouvrages récents venaient encore de les prôner et de les répandre. La réfutation paraissait donc indispensable, h' Examen de la doctrine de M. de la Mennais était d'ailleurs imprimé ; il parut. L'auteur disait dans la préface : a Que M. de la Mennais achève ce qu'il a commencé ; qu'il abjure ses erreurs philosophiques et théologiques ; qu'il fasse droit à la censure épiscopale, comme à l'encyclique de Sa Sainteté etje cesse d'écrire. Et qui, plus que moi, désire la fin de ces tristes débats, sujets de joie et de triomphe pour l'impiété, alors même qu'ils sont nécessaires à la défense de la vérité. Notre différend, je le dis à regret, subsiste tout entier. L'encyclique, loin de le diminuer, ne Ta même pas entamé. Nos prélats l'ont jugé contre ma partie ; elle fait appel de la censure au Saint-Siège, je la suis à ce tribunal suprême, juge en dernier ressort des causes de la foi et j'y dépose cet ouvrage comme pièce ou mémoire dans ce

procès, OÙ je me constitue Tavocat de nos prélats et le défenseur de leur jugement en première instance ».

Le 12 mars, Garihaldi envoya le volume à Rome, au nom de Fauteur. Bernetti lui répondit, le 5 avril : « Sa Sainteté ayant parcouru l'ouvrage en est demeuré très contrariée, même à cause de M. de la Mennais. Toute TafTaire était terminée à la satisfaction du Saint-Père ; il n'était ni utile, ni prudent de la remettre sur le tapis... Au surplus, si vous aviez lu ce livre complètement, vous auriez peut-être insisté davantage auprès de l'auteur pour le dissuader de le publier; ou tout au moins vous n'auriez pas accepté de le transmettre à Rome. Et c'est ce que le Saint-Père aurait désiré ». Docilement Garihaldi profita de la leçon. Quand Boyer voulut le prier de faire passer un exemplaire de V Examen au cardinal Lambruscliini, il refusa la commission, motivant le refus par le déplaisir que le livre avait causé au souverain Pontife. Boyer en fut surpris et attristé. Il plaida son cas dans une lettre d'une éloquence un peu raide, adressée à Bernetti. Il ne se plaignait pas de l'humiliation reçue, il n'était pas « assez étranger à la doctrine de l'Evangile pour ne pas sentir combien une humiliation peut être utile ». Mais « la cause de la vérité » n'aurait-elle pas à souffrir « un dommage réel ». Le menaisia-

nisme philosophique et théologique étant plus vivant que jamais, ses adeptes ne trouverontils pas dans le désagrément survenu à Boyer un argument ad homineni sans réplique ? (( Après tout, diront-ils, vous n'êtes pas au pair avec nous. Nos livres ne sont pas improuvés à Rome; il n'en est pas de même des vôtres. Dans la discussion ouverte, on nous accorde la parole, on vous la refuse. » L'on peut bien se rabattre à répliquer : « ce n'est pas le fond de mon livre, mais le moment peu opportun, peu loyal, peu généreux de sa publication qui est blâmé ». Il sera facile de dire que c'est là une défaite. La rétractation de Lamennais méritait des égards. Il croit en avoir tenu assez compte, en retardant son travail, en y joignant une préface concertée avec l'archevêque de Paris. Mais il en est qui pensent que cette rétractation est un « acte purement extérieur » qui « tiendra jusqu'au terme dont Dieu seul connaît la fin. » Quoiqu'il en soit, il regrette infiniment d'avoir déplu au souverain Pontife; et s'il avait connu ses intentions, jamais son livre n'eût été imprimé, pas même écriL

Ce plaidoyer d'un prêtre vertueux, instruit, zélé, ne modifia point la conduite de Rome. Elle s'en tint sur \ Examen de la doctrine de M. de la Mennais à son premier jugement : le livre était inopportun, contestable même en quelques parties. Garibaldi fit savoir à La

LES «. PVROLKS DUN CROYANT » i^aS

Chênaie, par T intermédia ire de l'abbé Jean, que Boyer avait été repris d'avoir recommencé des polémiques irritantes '. Pour reprendre les expressions du docte sulpicien, le pape écartait un plaidoyer public en faveur de la censure de Toulouse, comme il avait différé d'examiner le jugement porté, en première instance, par les évêques de France. C'était toujours le même esprit pacifique, temporisateur, charitable qui prévalait dans les conseils du Vatican. Et il venait à peine d'en donner une preuve nouvelle, que les Paroles ci un croyant éclatèrent en couj^ de foudre. On comprendra que Grégoire XVI en ait ressenti une secousse particulièrement douloureuse.

Les dépèches de Garibaldi étaient pleines de tristesse. L'internonce voyait avec raison, dans les doctrines du détestable livre, l'explication des résistances mises par Lamennais à signer une adhésion sans réserve à l'encyclique J/zVrtWws. Si l'écrivain avait consenti, à la prière de son ami Arnaud del'Ariège, à supprimer la page offensante qui terminait le chapitre xxxiii, les points de suspension par

1 Arch. Vat. Dossier Lamennais et Corr. Noue. Lettres du •i avril el du l'i mai i834»

i24 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE

lesquels il Tavait remplacée, n'en étaient pas moins significatifs ; personne ne pouvait douter que le « vieillard usé par les ans », qui était le témoin muet des crimes des rois, ne fut le pape; et faudace de cette calomnie donnait hélas ! lieu de craindre que le malheureux prêtre, la foi perdue, ne fut pour toujours sorti de F Eglise. Le gouvernement ne ferait rien pour poursuivre Touvrage. Et l'attitude de tous les gens de bien, des disciples mêmes de la Chênaie, comme Gerbet et Lacordaire, indiquait assez que jamais Lamennais ne pourrait être un chef de secte. Mais sa révolte n'en était pas moins un malheur et un scandale ; et à moins d'un miracle de la grâce, tout espoir de retour à la vérité semblait évanoui. Heureusement l'attaque de Boyer n'était pour rien dans ces tristes événements ; les Paroles étaient sous presse, quand avait paru V Examen de la doctrine de M. de la Mennais \

A mesure qu'elles arrivaient, les dépèches de la nonciature étaient remises par le secrétaire d'Etat à Lambruschini. Celui-ci était chargé par Grégoire XVI d'instruire cette nouvelle affaire. Le ii juin, le propre jour où Lamennais démontrait à Montalembert, — d'après des lettres reçues de Rome — que toute condamnation était fort improbable,

' Arch. Yat. Dossier Lamennais Corr. Nonc. Dépêches du 3, 7, 9, 12 mai i834-

sinon impossible, le cardinal remettait au pape son rapport sur les Paroles d'un croyant.

A la première page, on y lit ces lignes : « qui définirait les Paroles une apocalypse nouvelle, inspirée par Satan, pour exciter de nouveaux scandales dans TEglise et occasionner de nouveaux troubles dans le monde, en porterait un jugement exact. » Certes, autant que personne, Lambruschini admire l'écrivain qui a su, dit-il « imiter la simplicité, la sublimité et la véhémence des anciens prophètes ». Mais il redoute que le charme de ce c( style clair, poétique et brillant », séduisant la jeunesse et le peuple, ne les entraîne à partager les idées démagogiques. «Les Paroles duncroyant.^ a dit le journal de Cabet, valent pour notre cause plus cjue des milliers de baïonnettes, car elles feront dans les populations des conquêtes morales, les seules durables ' » D'autre part, le prince de Metternich assure que cette brochure a produit en Belgique une secousse analogue à la Révolution de i83o '. Appuyant Tun par l'autre ces deux témoignages, venus des deux pôles du monde politique, Lambruschini les justifie par l'analyse détaillée de l'ouvrage dont il cite les passages suspects. S'il avait

' Le Populaire, ii mai i834.

* Dans une dépêche du 22 mai, le nonce de Vienne rapportait ce mot que lui avait dit Melternicli.

326 LAMENNAIS ET LE SAINT-SlÈCxE

lu cette analyse, Lamennais Taiirait sans doute discutée avec le même dédain que les objections de Montalembert. 11 n'empêche que les critiques du cardinal ont leurs preuves dans le texte même des Paroles. Lamennais criait aux peuples déjà em])ortés par la fureur révolutionnaire : les rois en droit ne sont légitimes que s'ils sont justes'; en fait, ils ne cherchent qu'à soutenir leur tyrannie par l'abrutissement des masses, la division des intérêts, les exploits du bourreau, les mollesses de la volupté, les mensonges des prêtres ' ; mais si grande que soit leur puissance, elle ne saurait résister à la coalition des sujets et des peuples, et cette coalition est voulue de Dieu, précisément parce qu'il veut que régnent sur la terre la justice et la charité, dont la liberté est la condition, comme elles sont sa sauvegarde '\ Un pareil langage était en dissonnance avec celui que Grégoire XVI avait tenu avec force dans l'encyclique Mirari vos. Le soin jaloux que Lamennais avait mis longtemps à se taire sur la doctrine de l'acte pontifical, la vanité de son adhésion du 1 1 décembre i833, s'expliquaient l'un et l'autre et l'un par l'autre. Maintenant éclataient à tous les regards, quelles théories il

1 Paroles, xix.

- Ibid., xiii.

^ Ibid., XI. xYii, XXI, XXIII, XXIX.

LES « PAROLES D UN CHOYANT » iv.;

prétendait dérobei- au droit de censure du pape, c[uand il disait réserver expressément sa liberté d'homme et de citoyen. A Tentendre, rien de plus facilement séparable, et de plus extrêmement séparé, que la politique et la religion. Or, comme pour étaler Taveuglement de cette raison raisonnante, il se trouvait que toute la politique des Paroles se réduisait à flétrir la tyrannie au nom de la loi de Dieu et à soulever les peuples en faisant appel à leur conscience chrétienne ; c'est-àdire à mouvoir les plus essentiels ressorts de la religion. En vérité, de la part de qui contestait au souverain Pontife un droit vrai d'intervenir parmi les affaires de ce monde, il était impossible de remuer des questions où son intervention fut au contraire mieux qualifiée et plus indispensable.

L'archevêque de Paris eut souhaité que Rome dédaignât de s'occuper des Paroles dan croyant. L'auteur n'était plus qu'un défroqué et son ouvrage était fou. Il y avait là de quoi limiter beaucoup la maifaisance du livre. Lambruschini voyait autrement les choses. La renommée de Lamennais et le succès très vif delà brochure lui faisaient prévoir une propagande prodigieuse de l'erreur. Il craignait aussi que le silence de Rome ne fut interprété ou comme une tolérance des idées hardies qui se prévalaient de l'Évan-

gile, OU comme un embarras en face de la puissante influence d'un écrivain de génie. Il concluait donc que le pape devait parler et il lui paraissait que, pour éclairer les catholiques, il suffirait d'un bref adressé aux évèques de France, et dans lequel seraient sommairement exposés les principes catholiques sur l'origine, la nature et les droits du pouvoir.

D'autres idées prévalurent dans l'esprit du pape. Il signa une encyclique par laquelle furent condamnés tout ensemble les Paroles d'un croyant et le système philosophique de la raison générale : le livre parce qu'il « contient des propositions respectivement fausses, calomnieuses, téméraires, conduisant à l'anarchie, contraires à la parole de Dieu, impies, erronées, déjà condamnées dans les écrits de Vaudois, de Wiclef et de Jean Hus » ; le système, parce qu'il cherche la vérité, là où elle n'est point, et que méprisant les saintes et apostoliques traditions, il met en avant des doctrines vaines, futiles, incertaines, non approuvées par l'Eglise, sur lesquelles certains hommes, dans leur vanité, pensent à tort pouvoir trouver à la vérité un ferme appui.

A l'occasion de l'encyclique Singalari nos, les gouvernements se reprirent un instant à s'occuper de Lamennais. Metternich confia au nonce de Vienne, Ostini, que la nouvelle

LES « PAROLES d'uN CROYANT » i'iij

lettre apostolique lui agréait fort^ A Paris, le ministre des Affaires étrangères exprima la crainte que l'influence de TAutriche n'eût été grande dans cette question ; il voulait bien ajouter d'ailleurs que le cabinet n'avait « aucune objection contre le texte de l'encyclique » et que les Paroles d'un croyant^ presque inoffensives en France, risquaient fort d'avoir des effets déplorables en Allemagne « où la tendance des imaginations sympathise plus naturellement que chez nous avec la verve d'exaltation et la forme mystique de l'ouvrage ».

En condamnant de nouveau Lamennais, le pape s'était à la fois expliqué sur ses idées politiques et sa théorie de la connaissance.

A première vue, ce retour sur la philosophie de V Essai provoque une surprise. Les nouvellistes qui renseignaient habituellement Lamennais sur les secrets de Rome ne manquèrent pas de lui dire que c'était une conséquence de la brochure de Lacordairc", Les mêmes informateurs avaient d'ailleurs dit à leur

' Arch. Vat. LcUrc du 'ij juillet i834. 2 Arch. Air. étr., 976, f'* 107. Lettre du i"'- août 1834. ^ Lacordaire avait publié en mai i834 ses Considérations sur le système philosophique de M. de la Mennais.

3'i() LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE

maître, avec la même assurance, que les attaques de Lacordaire contre la raison générale avaient produit dans Fentourage du pape un déplorable effet. 11 est certain que Lacordaire, par une lettre du 28 mai, avait fait hommage au Saint-Père de son essai philosopiiique, le lui offrant comme une preuve de son respect et de son amour pour le Saint- Siège'. Mais on le pense bien ce ne sont pas ces quelques pages qui ont révélé à Rome l'existence d'un péril insoupçonné. Depuis au moins le livre de Rozaven, réfutant celui de Gerbet, on y était fixé sur la faiblesse, les lacunes et les dangers des inventions par lesquelles on avait prétendu renouveler et affermir les bases mêmes de la croyance ^ L'ouvrage récent de Boyer venait d'attirer l'attention sur le sujet. Et la censure de Toulouse demeurait toujours comme un témoignage, rendu par l'épiscopat français presque tout entier, que les doctrines du sens commun étaient un péril grave à conjurer. Ce fut la raison principale qui décida Grégoire XVI à sortir de la réserve gardée jusque-là. Il n'avait suspendu son jugement que par pitié pour une

^ C'est le 3o mai que Garibaldi envoya à Rome l'opuscule de Lacordaire.

- l^'Examen d'un ouvrage intitulé: des doctrines philosophiques sur la certitude avait paru dès i83i; une nouvelle édition avait été faite en i833.

LES (( PAROLKS D UN CROYANT » 'il

à me déjà trop près de la révolte. MainLenant que celle-ci était consommée, il pouvait dire la pensée de TEglise sur un système débattu depuis des années. Au surplus, il était intéressant de noter qu'à l'heure même où il se séparait publiquement d'un maître illustre, un de ses disciples les plus ardents avait cru devoir combattre la philosophie de l'iissrti'. Au fond, cette insurrection contre les doctrines tradidionnellement reçues dans les écoles catholiques touchant la certitude, ne procédaientelles pas du même esprit d'orgueilleuse confiance en soi, qui avait jeté le fondateur de VAi^enir et l'auteur des Paroles d\in croyant, en dehors des enseignements constants des Pontifes romains en matière politico-religieuse ?

Lamennais écrivait à Montalembert au sujet des Considérations de Lacordaire : « Je ne l'ai point lu, ni ne le lirai. Il paraît que c'est bien mauvais, plus mauvais que qui que ce soit ne s'y serait attendu. Je plains ce malheureux jeune homme, mais rien ne m'étonne de lui. Je le dis avec peine, le fond n'en vaut rien - ». Le pape méritait un peu plus d'attention. Lamennais finit par lire l'encyclique Singu-

^ Lacordaire avait iuséré dans sa brochure, comme chapitre préliminaire, l'article paru àansVUnivers religieux du i mai, à roccasion des Paroles d'un croyant.

- Lain. à Montalembert, p. 278. Lettre du 4 juin i834-

Vil LAMENNAIS ET LE SATNT-SIÈGE

larinos dans un numéro de VAmi de la religion qu'on lui fit passer. Mais, on le devine, cette lecture lui fournit simplement l'occasion de réfléchir que la page arrachée des Paroles d'un croyant sur certain « vieillard usé par les ans » était plus vraie que jamais. 11 gémit du document pontifical, écrit-il à Emmanuel d'Alzon (( pour l'Eglise, pour la religion, pour tant d'àmes qui vont se demander ce que c'est donc que le Christianisme, et en qui Ton semble prendre à tâche de dessécher jusqu'aux dernières racines de la foi * ».

Deux ans plus tard, dans les^y^<2?>e5f/d7?ome, il écrivait ces courtes lignes : « Il est juste de dire qu'on ne pouvait guère rien publier qui fût plus complètement [que les Paroles] en opposition avec le système politique de Rome. Je trouvai donc très naturel qu'elle exprimât sa profonde désapprobation, dans la nouvelle encyclique du 21 juin i834. Tout l'y forçait en quelque sorte, ses maximes traditionnelles de persévérance dans les résolutions prises, ses engagements diplomatiques, ses intérêts enfin tels qu'après de mûres réflexions sans doute elle les avait compris. »

Ce peu de mots tranquilles nous révèle sous quel jour Lamennais voyait le nouvel acte de Rome. En i834, comme en i832, l'illusion

i 7l/o('s/i//e'rai>e, juillet 1902, p. 24. Lettre du 18 juillet 1824.

LES (( r.VROLES d'uN CROYANT » 33'i

d'optique, entretenue par son orgueil et ses correspondants romains, était la même : le pape ne faisait pas, malgré qu'il rafiirmàt, fonction de docteur apostolique ; mais, en commis docile, il transmettait à l'univers catholique, dans la langue familière aux hommes d'église, les idées profanes et discutables des chancelleries européennes. Dans la logique d'une pareille hypothèse, on comprend à merveille que Lamennais fit de l'encyclique fort peu de cas. Mais où prenait-il le droit, lui si susceptible sur le point de l'honneur et de la probité, d'imputer au souverain Pontife un rôle aussi méprisable ? Lui qui se plaignait si amèrement qu'on ne savait point lire ses écrits, avec quels yeux parcourait-il ceux de Grégoire XVI, puisque — pour ne citer ici que des menaisiens — au rebours de Salinis, de Lacordaire, de Gerbet et de Montalembert, il voyait dans les encycliques pontificales comme une trahison de la foi et de la raison ?

Cinq semaines après la lettre Singularinos^ Gerbet écrivait à l'archevêque de Paris' : « Gomme cette encyclique, outre son objet

1 CeUe lettre est datée de Treslon par Avesnes, le 17 juillet. C'est seulement à cette date que Gerbet eut par les journaux connaissance de l'encyclique du 24 juin.

principal, renferme un passage dirigé contre un système de philosophie soutenu dans quelques-uns de mes écrits, elle m'impose par là même un devoir particulier que je m'empresse d'accomplir. En conséquence, je déclare adhérer uniquement et complètement, sans séparation ni réserve, à la doctrine promulguée par cet acte du Saint-Père, improuvant tout ce qu'il improuve, condamnant tout ce qu'il condamne, déterminé à ne rien écrire et à ne rien approuver qui soit contraire à cette doctrine.

« Vous savez. Monseigneur, que ces dispositions ne sont pas nouvelles dans mon cœur. Mais si, pour entrer dans ces sentiments, j'avais besoin d'un puissant exemple, je l'aurais trouvé tout près de moi. Je visite en ce moment des lieux tout pleins du souvenir de Fénelon. Il n'y a pas de présomption à vouloir suivre ses traces dans lobéissance dont la grâce de Dieu aplanit la route.

« Vous me permettrez, Monseigneur, d'user encore de votre intermédiaire pour faire parvenir au Saint-Siège ma déclaration. Je désire également que ce témoignage de ma soumission reçoive toute la publicité nécessaire, s'il peut contribuer à entretenir dans quelques esprits l'obéissance due à l'autorité divine dont le vicaire de Jésus-Christ est dépositaire. Ce sera pour moi une vraie consolation parmi

LES « PAROLES d'uN CROYANT » '^35

les douleurs du temps présent. L'Eglise est au-dessus de tout dans mon âme. ' »

Salinis tint le même langage dans une déclaration que les journaux insérèrent.

Directeur du collège de Juilly, il crut de son devoir d'éducateur, après avoir pris conseil de 1 archevêque de Paris, d'explic[uer publiquement, à la distribution solennelle des prix, pourquoi, dans cette maison « personne » — pas même « le plus beau génie » se faisant « l'organe des traditions de l'humanité » — ne pouvait prétendre à « partager l'empire des esprits qui n'appartient qu'à Dieu. » En envoyant à M^' d'Astros — le prélat, avant d'être archevêque de Toulouse, avaitétéévêque de Rayonne, diocèse d'origine de Salinis — ce témoignage de fidélité à la vérité catholique, l'ancien compagnon de Lamennais ajoutait : « Dans le cas où vous jugeriez quelque chose de plus à faire pour ne laisser aucun doute sur la pureté de ma foi, je vous prierais. Monseigneur, d'avoir la bonté de me le dire ; le bonheur de pouvoir afhrmer hautement mon obéissance pleine et entière, mon amour filial envers le vicaire de Jésus-Christ, a été une véritable consolation pour moi, dans le chagrin profond que m'ont causé les désolantes erreurs d'un homme avec qui j'ai eu si

1 C. de Ladouc. Monseigneur Gerhet. I, p. 278.

longtemps des relations aussi intimes* ». Jadis, au temps des grandes ferveurs ultramontaines de Lamennais, Salinis avait composé, pour le missel parisien, une séquence en riionneur de saint Pierre et de saint Paul. On y lisait cette strophe :

• Ridebit inferni minas Yox Pétri falli nescia.

Nec stare, nec loqui verum, Orante Christo, desinet.

En adhérant à Fencyclique Singutari nos, Tauteur de ces vers latins demeurait fidèle à lui-même, aux meilleures leçons de la Chênaie.

Montalembert fut plus longtemps incertain sur le parti à prendre. Non qu'il doutât que se soumettre fût un devoir. Rien n'est plus touchant que les lettres dans lesquelles il démontre à Lamennais que la logique de sa vie, sa foi, le souci des âmes, son véritable intérêt lui dictent la même conclusion : avouer qu'il s'est trompé-. Mais tant que le maître n'était pas décidé à l'obéissance, il craignait de le froisser en s'y engageant lui-même. Et puis, malgré les exhortations éloquentes, les dissertations précises de Lacordaire, son cœur

i C. de Ladoue. Vie de Mgr de Salinis, p. 489, 491. 2 Lettres du ag juillet, 29 août i834 citées par Lecanuet dans Montalembert, I, p. 4^5, 439.

différait de jour en jour un acte de déférence auquel son esprit n'acquiesçait que par des raisons prises du dehors. Devant ses yeux troublés, un dilemme se posait dont la double alternative lui répugnait également : ou sacrifier rÉglise à la liberté comme Lamennais, ou sacrifier la liberté à TÉglise comme Lacordaire -. L'un ou l'autre parti lui paraissait inévitable et il répugnait également à tous deux. Mais enfin la grâce de Dieu l'emporta sur la rigueur apparente des raisonnements humains. 11 consentit à courber la tête devant ce qu'il ne comprenait pas. De Pise, il écrivit le 8 décembre i834 au cardinal Pacca :

« La bonté avec laquelle Votre Eminence a bien voulu m'accueillir, lors de mon séjour à Rome, m'encourage à la prier de vouloir bien être mon interprète auprès du souverain Pontife.

« Je désire déposer aux pieds de Sa Sainteté mon adhésion et ma soumission à son encyclique du i5 août i832, selon la forme du bref du 5 octobre i833, forme que je n'ai point en ce moment sous les yeux, mais que je déclare adopter entièrement. J'adhère également, et du fond du cœur, à l'encyclique du 23 juin de la présente année.

« Votre Eminence s'étonnera peut-être du

i Lettre à Lamennais, i3 août i834.

i'iS LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE

retard que j'ai mis dans cette démarche. Mais elle le concevra quand elle saura que j'ai été absent de France depuis dix-huit mois, que par conséquent je n'ai pu connaître et apprécier que d'une manière fort incomplète les événements qui s'y sont passés pendant cet intervalle et leurs conséquences. J'espère que ces motifs m'excuseront auprès de Sa Sainteté, si elle daigne s'occuper de moi à cet égard*. »

La Reloue européenne où Lamennais comptait tant d'alliés, sinon des fils, déclarait après l'encyclique :

« Il y a peu de jours encore une division existait parmi nous ; un de nos prêtres avait jeté au monde un livre de quelques pages; et le monde avait répondu ici par des accents du plus délirant enthousiasme, là par le silence d'une terreur profonde ou par les cris d'une indignation désespérée... A l'heure qu'il est.

1 Arch. Vat. Corr. part.

Le i3 décembre, Pacca répondit que le pape agréait l'acte de soumission. Le 19, Montalembert accusa réception de la lettre du cardinal doyen. Il ajoutait : « Il ne me reste qu'à remercier du fond du cœur V. E. de l'obligeance qu'elle a mise à répondre à mes désirs, et à la prier de vouloir bien, lorsque l'occasion s'en présentera, déposer aux pieds du Saint-Père l'hommage de ma reconnaissance, pour la bonté avec laquelle S. S. a daigné accueillir ma démarche, en même temps que l'assurance nouvelle de mon inaltérable dévouement à l'Eglise romaine et à la personne sacrée de son auguste chef. »

quelle que fut la pensée d'hier, tout catholique s'inclinera devant le jugement si positif et si solennel [du pape]. Et ceux qui avaient le doute dans l'àme, qui étaient incertains sur le sens des paroles de liberté que le Christianisme est venu apporter au monde, et qui se demandaient avec inquiétude quelle application ces paroles devaient recevoir à l'époque de troubles et d'agitation où nous sommes, tous ceux-là ont lu avec une âme simple et recueilli la parole du Saint-Père ; ils ont remercié le ciel d'être nés dans une relimon

où les plus vives angoisses de l'intelligence peuvent ainsi trouver leur terme' ».

Les lignes que Lacordaire avait publiées dans V Univers du i mai avaient leur plein accomplissement : « Hier encore, l'école [de la Chênaie] subsistait. Affaiblie et divisée par une parole sortie du siège apostolique, elle avait néanmoins un chef et des disciples. L'affection, les souvenirs, la douleur, le respect, de nobles sentiments la tenaient encore rassemblée et comme vivante, quoiqu'elle fût loin de ce qu'elle avait été. Aujourd'hui [après les Paroles dun croyant] nous pouvons annoncer que cette école n'existe plus, que toute communauté de travaux est rompue entre ses anciens membres, et que chacun

* Revue européenne, YIII, p. 6o3.

d'eux, fidèle à ce que son cœur lui demandera d'égards envers le passé, ne connaît d'autre guide que l'Eglise. »

De la part des proches, comme des disciples, c'était la séparation inévitable. M''"'' de Lucinière, dès l'apparition des Paroles^ écrivait à Féli : « Moi, pauvre fille, je ne puis m'expliquer dans ma simplicité, comment un cœur tel que le vôtre a voué tant de haine à l'autorité puisque toute autorité vient de Dieu... Il est certain que vous vous trompez sur la mission que le Seigneur vous avait donnée. Vous êtes abusé par votre ardente imagination... Un jour vous reorretterez amèrement d'avoir usé votre génie à soulever les passions et à provoquer une ffuerre à mort entre les nations et les puissances établies par le Seigneur pour les

L'abbé Jean, à la même date mandait l'évèque de Rennes :

« Vous savez déjà combien a été vive la peine que j'ai ressentie en apprenant par les journaux la publication d'un ouvrage qui depuis quelques jours agite si tristement et si profondément les esprits. Hélas! pourquoi faut-il qu'une tempête nouvelle succède à d'autres tempêtes heureusement apaisées? Je m'en effraie plus que je ne puis dire. J'en suis

i Forgues, II, p. SaS. Lettre du 28 mai i834.

LES « PAROLES d'uN CROYANT » 34 1

inconsolable, et j'ai besoin de savoir de vous quelques bonnes paroles qui soulagent mon pauvre cœur brisé. Au reste, je ne connais ce livre que par le compte qu'en rendent certaines feuilles publiques. Je ne veux point le lire et j'ai défendu de le lire dans nos maisons ; mais quel que soit le jugement que notre saint Père et les évoques en portent, nous n'hésiterons jamais (et d'avance vous en êtes bien sûr) à nous rattacher invariablement et uniquement au jugement de ceux à qui il a été dit par la Vérité même: « qui vous écoute m'écoute, et qui vous méprise, me méprise ^ » C'était un engagement préalable à souscrire l'encyclique Singidari nos. Cela ne manqua point. Après quelques tentatives de plaidoyer en laveur du malheureux frère ", l'abbé Jean écrivait à M*'"" de Lesquen : « Mon corps dépérit et s'en va ; par conséquent, si mes peines sont vives, du moins elles ne seront pas longues. Mais tandis qu'il me restera assez de force pour prononcer une parole, soyez sûr, mon cher Seigneur, que cette parole sera l'expression sincère de ma pleine soumission aux décisions du Saint- Siège^ ».

1 Lettre du lo mai i834, citée par Ropartz, La vie et les œuvres de M. J.-M. de la Mennais, p. 353.

2 Voir Laveille, Jean-Marie de la Mennais, I, p. 5û8-5ii. '^ Lettre du 4 septembre, citée par Roussel, Lamennais

d'après des ducumenis inédits, II, p. .i'j.8.

34'i LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE

Au milieu de ces secousses, que pouvait devenir la congrégation de Saint-Pierre ?

Sous le choc imprévu de Tencyclique Mirari vos^ elle avait éprouvé un premier ébranlement dont la déclaration du lo septembre l'avait assez mal remise. Lorsque les religieux apprirent que Lamennais avait reçu de Pacca un commentaire de l'encyclique, le soin et l'obstination que l'on mit à leur cacher ce texte firent naître des suspicions que rien ne put calmer. Les discussions qui divisaient le clergé du diocèse aggravèrent encore un malaise déjà fort ])énible. Féli eut beaudonner sa démission de supérieur général, la confiance dans l'avenir de l'œuvre était morte, les cœurs étaient meurtris, les esprits séparés. La fidélité au pape était Tesprit même de l'Institut. Plus les religieux y étaient attachés par le fond de l'âme, plus ils devaient répugner à couvrir la révolte de Lamennais; plus ils se sentaient incapables de suivre le vénérable abbé Jean dans les distinctions et les réticences où l'engageaient à la fois son affection fraternelle, son désir de sauver l'honneur et l'àme du condamné, et l'empire des idées de \ Essai et de \ Avenir.

Par une sorte de pudeur de famille et un reste de respectueuse tendresse, on pouvait bien éviter l'éclat, au dehors, de ces dissentiments. Mais la loyauté, en même temps que

LES « PAROLES D UN CROYANT » S/Ji

le souci du devoir catliolique, forçaient à des explications intimes, à des controverses domestiques, à des menaces de séparation. Celles-ci devinrent plus claires, à mesure que les actes pontificaux faisaient la lumière sur le menaisianisme. Successivement, les brefs à M^'' d'Astros et à M''''" de Lesquen, l'encyclique Singulari nos brisèrent les derniers liens qui tenaient réunis les membres de la congrégation de Saint-Pierre.

Pour libérer leur conscience oppressée, venger leur orthodoxie compromise dans le diocèse par cent bouches accusatrices, les religieux de Saint-Méen et de Rennes finirent par demander à leur supérieur de faire une déclaration publique de leur obéissance aux récentes encycliques pontificales. Repoussés par Jean de Lamennais, ils s'adressèrent à M^'" de Lesquen qui les autorisa à parler : les protestations de fidélité de ces vrais fils de Saint-Pierre parurent dans la Gazette de Bretagne (26 août i834). Six jours après, l'évêque de Rennes déclara au supérieur général de la congrégation qu'il prenait sous sa direction immédiate ceux des religieux qui croyaient devoir se séparer de leur ancien chef (2 septembre).

Le vénérable abbé Jean s'humilia dans une lettre émouvante au prélat ; à son tour, il fit savoir, par une lettre kV Univers^ que les sen-

timents exprimés par les missionnaires de Rennes étaient les siens (9 septembre).

Ce mot tardif, quoique sincère, ne pouvait empêcher une rupture déjà consommée. La maison de Malestroit relevait du diocèse de Vannes. Jean s'y réfugia, auprès de Blanc et de Rohrbacher demeurés fidèles à son obédience. Mais aucun effort ne put prolonger l'existence d'une œuvre sur laquelle le nom d'un rebelle étendait comme une ombre maudite et mortelle. Un an après, Malestroit, comme la Chênaie, était vide de ses hôtes menaisiens (i835). L'école, un moment célèbre et riche de tant d'espérances, mourait de la main même de son fondateur. La révolte de celui-ci contre le Pontife romain dispersait ceux qui jadis s'étaient rassemblés à ses côtés uniquement pour mieux servir la cause du pape.

Au spectacle de ces abandons successifs, le cœur de Lamennais palpitait violemment de colère, de pitié, de tristesse, mais son esprit ne s'ouvrait pas à la lumière. Les démarches de son frère lui paraissaient une faiblesse déshonorante, les remontrances de M"^ de Lucinière un pieux radotage, la soumission de Montalembert une capitulation

inutile, compromettante, indigne ci\in homme ; Salinis, Gerbet, Gombalot, Lacordaire avaient pris avec la situation des arrangements égoïstement pratiques, auxquels n'étaient dûs que la compassion et le dédain.

M^'*" de Lesquen fit un dernier appel au cœur de son ami d'autrefois, en lui disant que « Tauteur de VEssai sur Vindiffércnce » était fait pour « désarmer et convaincre » les ennemis de la religion » et non pour « devenir leur auxiliaire » . Lamennais répondit par des remerciements brefs et polis [i[\ juillet i834) qui écartaient toute discussion. La situation à ses yeux était bien simple. Le clergé était tenu par la peur, Tignorance ou le gallicanisme, les jésuites n'obéissaient qu'à leurs passions, la cour pontificale n'était qu'un ramassis d'intrigants, le pape servait de domestique aux cabinets de Vienne et de Pétersbourg. Mais les meilleures têtes de Rome et de Paris étaient ouvertement contre l'encyclique, et les meilleurs prêtres de France pensaient de même, sans oser le dire. Au surplus, qu'était-il besoin de s'inquiéter des jugements des hommes? Quand on a pour soi la vérité, la conscience et l'avenir, pourquoi ne pas tenir tête avec assurance aux contradictions du monde entier ?

Telle est l'invraisemblable attitude où l'orgueil fixa l'un des plus grands détracteurs de

la raison individuelle qui furent jamais. Par moments, il disait bien qu'il pouvait se tromper. Mais ce mouvement se continuait par un autre qui le neutralisait aussitôt. Les adversaires aussi étaient faillibles ; et dès ïors, comment sortir d'embarras, si ce n'est en laissant à chacun paisiblement la liberté de préférer sa voie, personne n'ayant le monopole ni de la vérité, ni de la droiture. Du reste, la paix promise aux hommes de bonne volonté ne lui faisait pas défaut. Jamais son âme n'avait été si tranquille, ni son esprit plus éclairé. Cette lumière et ce calme extraordinaire, dans une destinée aussi orageuse, n'étaient-ils pas un don de Dieu, comme l'adversité elle-même ? Et s'il lui fallait, dans l'avenir, souffrir sans compensation ni humaine ni divine sur la terre, depuis quand les élus pouA^aient-ils faire leur salut et les apôtres contribuer à sauver le monde, autrement que par le chemin de la croix ?

Et puis, l'histoire enseigne -— c'est sa leçon la plus certaine — que l'action du christianisme sur les destinées humaines a toujours été imprévue de ses promoteurs les plus actifs, contrariée par la hiérarchie, et continue malgré tous les obstacles. Il n'en faut pas davantage pour expliquer l'impuissance à prophétiser quelle transformation profonde subira l'Eglise d'aujourd'hui, l'opposi-

LES « PAROLES DUN CROYANT » 'i \']

tien mise par Rome au mouvement commencé par VAi^enir, la certitude du triomphe qui suivra tôt ou tard la crise présente. Cette victoire de demain est saluée par Lamennais avec autant d'enthousiasme que d'assurance. C'est dans l'avenir qu'il trouve un refuge plein d'espérance, pour ses idées contestées, ses affections déçues, et cette grande cause de l'humanité dont il entend demeurer le serviteur fidèle. 11 écrivait à Montalembert dans la dernière lettre où il se soit expliqué sur ce point : « Les tombeaux ont leur charme, mais ce n'est pas là que l'homme établit sa demeure. Il lui faut le grand jour, le mouvement, la vie, et il sent bien que le temps ne lui est pas donné pour le perdre à secouer la poussière des morts... Tu avais rêvé une grande action devenue impossible. Il t'es arrivé ce qui arrive chaque jour à mille autres qui, se renfermant dans une pensée conçue, s'y greffent pour ainsi dire et meurent avec elle. Ils croyaient planter l'arbre qui abriterait le genre humain, et les eaux prennent un autre cours, l'arbre sèche, et le genre humain s'en va reposer sous d'autres ombrages. Alors plutôt que de dire simplement : « Je me trompais » et de suivre en paix leurs frères que Dieu guide, ils se mettent à désespérer de tout et d'eux-mêmes. Heureux qui se défie de soi, se laisse docilement conduire à la Providence et

ne tient qu'à sa volonté ! Car sa volonté est amour et qui humblement y obéit cueillera le fruit de Tamour * ».

Ainsi, Fobstiné, le rebelle à Dieu, l'orgueilleux refusant de reconnaître une erreur, ce n'était point lui, mais quiconque, avec Grégoire XVI, se greffait au passé au risque d'en mourir. Quelle prise pouvaient avoir sur un esprit aussi dévoyé, les leçons les plus hautes, les remontrances les plus aimantes ?

Immédiatement après l'encyclique Singulari nos, Lamennais publia dans la Revue des Deu.v Mondes (i^"" août i834) l'étude intitulée : De l'absolutisme et de la liberté. Puis vint la longue préface mise en tète des Troisièmes mélanges (i835) où étaient réunis les articles insérés jadis dans VA<,>enir. Enfin parurent les Affaires de Rome (i836). Dans chacun de ses écrits, le condamné plaide, contre le pape, avec toutes les ressources de son talent, la cause condamnée par les encycliques ; il essaye de mettre de son côté tous les bons sentiments comme la logique; il prétend constater que Grégoire XVI, par l'exercice qu'il fait de la puissance pontificale, accule tout esprit réfléchi à vérifier, et par suite à déclarer nuls, les titres de cette puissance à

^ Lam. à Munlalemhert, p. 38i, 17 décembre i835.

T. es; « PAROLES D UN CROYANT » 'i'i9

rexorbitante soumission qu'elle exige. L'internonce ne manquait pas d'envoyer à Rome, au fur et à mesure qu'ils paraissaient ces écrits déplorables'. Mais quand les Affaires arrivèrent à la secrétairerie d'Etat, par les soins de Garibaldi, Lambruschini se contenta de répondre : « C'est un très mauvais livre » (i5 novembre 1 836). Et il laissa au temps le soin de faire l'oubli sur ce dernier effort d'un génie égaré par le démon de la révolte. Si le malheureux, dans sa défection, avait gardé ses dons d'écrivain, il avait perdu celui de faire des prosélytes. Son impuissance contre l'autorité pontificale était manifeste.

Au lendemain des Affaires de Rome^ Gerbet écrivit, àdin?>V Université catholique^ une étude émouvante et forte, pleine de raison, de foi et de larmes. Il y montrait que le « nouveau christianisme » de Lamennais avait « la haute stature et l'inanité d'un fantôme » ; comment un penseur de génie était impuissant à élever, contre le pape, autre chose que de « fastueuses chicanes ». Il constatait qu'en « s'exilant loin de l'Eglise », le maître de la Chênaie avait vu ses disciples se « ranger à la droite du Vicaire de Dieu » tandis que lui-même « s'engageait à gauche, dans une route qui conduit on ne peut dire où ». Il assurait que

1 Arch. Yat. Corr. Nonc. Lettres du i5 août i834, 4 et i3 février i835. i décembre i836.

35o LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE

si les fidèles étaient a consternés » de la chute d'un grand apologiste de la religion, ils n'en étaient point troublés : « plus cet esprit sera tombé de haut, plus ils sentiront que leur foi a d'autres bases qu'un respect superstitieux pour la changeante et chétive chose qu'on appelle le génie de l'homme... Si une étoile s'éteignait dans le ciel, aurions-nous besoin pour cela d'être rassurés dans notre foi à l'ordre du monde? » Mais cette fermeté des convictions chrétiennes n'allait pas sans une vive et tendre pitié pour celui qui, sous prétexte de ne point abdiquer sa raison, avait abandonné ses croyances. « Dieu voit dans le passé, disait Gerbet, des mérites, qui montent vers lui comme une prière, et la mémoire de Dieu est miséricordieuse. » Et puis, combien de cœurs attendris, partout où le nom de Lamennais était parvenu, mêlaient leurs regrets, leurs supplications, leurs espérances à celles de Grégoire XVI déçu, du vénérable abbé Jean abîmé dans la douleur, des disciples de la Chênaie déconcertés par la destinée de leur maître. Tous, que n'auraient-ils point donné « pour obtenir à TertuUien tombé la grâce d'une seule larme* ».

1 Université catholique, janvier-juillet 1837.

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