EPILOGUE
et je lui ai demandé si, n'admettant plus comme devoir un culte positif, accompagné de pratiques extérieures, il ne l'admettait pas du moins comme besoin, comme impérieuse nécessité sociale?... De cela il est tombé d'accord avec moi, et là-dessus, il m'a déroulé un système de sacerdoce tout à fait identique à une organisation de garde urbaine. Le prêtre se prendrait indifféremment et momentanément dans toutes les classes de la société : sans passé et sans avenir, sans mission divine et sans caractère sacré, ce prêtre improvisé quitterait son établi, son comptoir, même son échoppe, pour faire sa faction à côté de notre âme, il serait relevé par le camarade à la garde descendante... Voilà les absurdités que ce malheureux déchu accueille aujourd'hui.
« 11 m'a beaucoup parlé de la conduite de la cour de Rome à son égard. « En taxant d'hérésie ma doctrine de l'autorité, elle m'a forcé à l'examen. Je voulais fermer les yeux : ce n'est pas ma faute si, m'obligeantà les ouvrir, j'ai vu clair . »
Il faut convenir que les clartés dont Lamennais se contentait en 1840 étaient bien pauvres.
Le baron de Hiibner avait beaucoup vu Lamennais pendant le voyage à Rome de i832.
i Lettres inédites de Lamennais à la baronne Coitu, p. 45.
Il s'autorisa de ses relations pour lui faire visite à Paris aux premiers jours de i838, dans cet appartement au sixième étage, rue de Rivoli, d'où l'ami des grands arbres de la Chênaie, en se penchant sur le jardin des Tuileries, retrouvait un coin de la nature. Avec un interlocuteur appartenant au monde politique, la conversation prit tout de suite un caractère politique. Pendant deux heures, sans que Hubner pût l'interrompre, Lamennais parla de l'avenir des peuples : la liberté serait de plus en plus grande, on abolirait le capital et les armées ; plus de guerre, mais une société unique de tous les peuples devenus frères.
(( Je parvins pourtant à lui demander, raconte le diplomate, s'il croyait que les dogmes de l'Église pussent être conformés au nouvel ordre des choses. M. de la Mennais, après quelques instants d'hésitation, me répondit : Je vais vous répondre avec une entière franchise. Je suis très peu orthodoxe à cet égard, et je ne m'en cache pas. D'abord, qu'est-ce qu'un dogme religieux ? C'est le résultat obtenu par la science de Dieu et de l'homme. Elle ne saurait être immuable. Au contraire, tout nous prouve qu'elle est progressive de sa nature, et qu'elle change sans cesse. Qu'on défende à Rome, comme on le fait jusqu'à ce jour, d'enseigner la rotation de la terre autour du soleil, on n'arrête pas pour cela les progrès