DEUXIÈME LETTRE DU CARDINAL PACCA
(i6 août iSSa).
Monsieur labbé.
Ainsi que je vous l'avais fait espérer par la lettre que vous reçûtes de moi lors de votre séjour à Rome, Notre S. Père a décidé de faire examiner mûrement et d'examiner lui-même les doctrines de \ Avenir, comme vous et vos collaborateurs l'aviez instamment demandé.
Cette démarche, suivie de tous les temps des savants vraiment religieux et solides, vous fait honneur, et elle est conforme aux maximes et à la pratique constante de l'Eglise. Eximium illud (écrivait jadis le pape Alexandre VII au recteur et à liiniversité de Louvain) Salvatoris nostri voce toties inculcatum prxceptum de servandis Ecclesiie niandatis, deque
1 Ex S. Bernardo. Serm. de Nativ . B. M. V.. % 6. - D'après l'original qui est en ma possession.
PIECES JUSTIFICATIVES ',ot
audiendâ voce pastoris, quem vicarium suum in terris universi gregis cura demandata constituit, citm ad saltitem et vitam, ttint profecto est ad oiitne verse scientise doctrinxque lumen suscipienduni chsolute necessarium ; nisi enim in omnibus omnino dcterminationibus aposiolicis , et firniitati petrx, supra quant Ecclesix sux fundamenta siatuit Dominas, omnes honiinum, et prœcipuè litleris addictorum cogitationes et consilia immohiliter adhxreant, incredibile prorsùs est in quot etquantas vanitates et insanias falsas humani curiositas ingenii, quo magis eliam ejus vis et perspicacitas excelUt, per invia tandem et obruta feratur.
Sa Sainteté pouvait d'autant moins se refuser à l'instance que vous lui avez soumise par mon organe, que de toute part l'épiscopat s'est adressé, lui aussi, à cette chaire apostolique pour réclamer de la bouche infaillible du successeur de S. Pierre une décision solennelle sur certaines doctrines de l'Avenir, qui font depuis leur naissance tant de bruit, et qui malheureusement ont semé et sèment la plus désolante division dans le clergé.
Dans la lettre encyclique que le Saint Père vient d'adresseï* aux patriarches, archevêques et évèques du monde catholique, pour leur annoncer son élévation au trône pontifical, et dont vous trouverez ci-joint un exemplaire que je vous transmets par son ordre exprès, vous verrez, Monsieur l'abbé, les doctrines que S. S. réprouve comme contraires à l'enseignement de l'Eglise, et celles qu'il faut suivre, selon la sainte et divine tradition et les maximes constantes du Siège apostolique. Parmi les premières, il y en a quelques-unes, qui ont été traitées et développées dans Y Avenir, sur lesquelles le successeur de Pierre ne pouvait se taire.
Le S. Père, en remplissant un devoir sacré de sou ministère apostolique, n'a cependant pas voulu oublier les égards qu'il aime à avoir pour votre personne, tant à cause de vos grands talents que de vos anciens mérites envers la religion. L'Encyclique vous apprendra. Monsieur l'abbé, que votre nom, et les titres mêmes de vos écrits où l'on a tiré les principes réprouvés, ont été tout à fait supprimés.
Mais comme vous aimez la vérité et désirez la connaître pour la suivre, je vais vous exposer franchement et en peu de mots les points principaux qui, après l'examen de VAvenir, ont déplu davantage à Sa Sainteté. Les voici.
D'abord Elle a été beaucoup affligée de voir que les rédacteurs aient pris sur eux de discuter en présence du public et
de décider les questions les plus délicates, qui appartiennent au gouvernement de l'Eglise et à son chef suprême, d'où a résulté nécessairement la perturbation dans les esprits, et surtout la division parmi le clergé, laquelle est toujours nuisible aux fidèles.
Le Saint Père désapprouve aussi et réprouve même les doctrines relatives à la liberté civile et politique, lesquelles, contre vos intentions sans doute, tendent de leur nature à exciter et propager partout l'esprit de sédition et de révolte de la part des sujets contre leurs souverains. Or, cet esprit est en ouverte opposition avec les principes de l'Evangile et de notre S. Eglise, laquelle, comme vous savez bien, prêche également aux peuples l'obéissance et aux souverains la justice.
Les doctrines de VAvenir sur la liberté des cultes et la liberté de la presse, qui ont été traitées avec tant d'exagération et poussées si loin par MM. les rédacteurs, sont également très répréhensibles. et en opposition avec l'enseignement, les maximes et la pratique de l'Eglise. Elles ont beaucoup étonné et affligé le S. Père; csr si, dans certaines circonstances, la prudence exige de les tolérer comme un moindre mal, de telles doctrines ne peuvent jamais être présentées par un catholique comme un bien ou une chose désirable.
Enfin, ce qui a mis le comble à l'amertume du S. Père, est Yncte d'union proposé à tous ceux qui, malgré le meurtre de la Pologne, le démembrement de la Belgique, et la conduite des gouvernements qui se disent libéraux, espèrent encore en la liberté du monde et veulent y travailler. Cet acte, annoncé par un tel titre, fut publié par Y Avenir, quand vous aviez déjà manifesté solennellement dans le même journal la délibération de venir à Rome avec quelques-uns de vos collaborateurs pour connaître le jugement du S. Siège sur vos doctrines, c'est-à-dire dans une circonstance où bien des raisons auraient dû conseiller de l'arrêter. Cette observation n'a pas pu échapper à la profonde pénétration de Sa Sainteté ; elle réprouve un tel acte pour le fond et pour la forme; et vous, réfléchissant un peu, avec la profondeur ordinaire de votre esprit, à son but naturel, verrez facilement que les résultats qu'il est destiné à produire peuvent le confondre avec d'autres unions plusieurs fois condamnées par le S. Siège.
Voilà, Monsieur 1 abbé, la communication que S. Sainteté me charge de vous faire parvenir dans une forme confiden-
PIÈCES .lUSTiriCATIVES /joli
ticUo. Elle se rappelle avec une bien vive satisfaction la belle et solennelle promesse faite par vous à la tète de vos collaborateurs, et publiée par la presse, do vouloir imiter, selon le précepte du Saa^'eur, l humble docilitr des petits enfants, par une soumission sans réserve au Vicaire de Jésus-Christ. Ce souvenir soulage son cœur. Je suis sûr que votre promesse ne manquera pas. De cette manière vous consolerez l'âme affligée de rs'otre Très-Saint Père, rendrez la tranquillité et la paix au clergé de P'rance, qui, vous ne l'ignorez pas, est en proie à des divisions, lesquelles ne peuvent que réussir dangereuses aux fidèles et à l'Eglise; et vous ne ferez que travailler à votre solide célébrité selon Dieu, en imitant l'exemple du grand homme et du prélat, modèle de votre nation, dont le nom sera à jamais cher et précieux à l'Eglise, et qui fut bien plus illustre après son acte glorieux qu'il ne l'était auparavant. Vous l'imiterez, sans doute, ce noble exemple ; vous en êtes digne.
Je vous en félicite d'avance. Monsieur, et saisis avec plaisir cette occasion pour vous témoigner ma considération, et combien je suis
Votre très affectionné serviteur,
Barthele.mi cardinal Pacca.
Rome, le i6 août i832.