PREMIÈRE DÉCLARATION DE LAMENNAIS
(4 août i833)
Très-Saint Père,
Quelque répugnance que j'éprouve à distraire un moment Votre Sainteté des graves all'aires qui sont l'objet de sa sollicitude, il est de mon devoir de m'adi-esser directement à elle dans les circonstances personnelles où je suis placé.
Lorsque le jugement de Votre Sainteté, sur la manière dont moi et mes amis nous avions entrepris de défendre les droits des catholiques en France', nous fut connu, à l'instant même nous prolestâmes publiquement, et dans toute la sincérité de notre Ame, de notre soumission pleine et entière à la volonté du Vicaire do Jésus-Christ ; et Votre Sainteté
^ D'après l'original. Arch. Val. Dossier Lamennais.
daigna nie faire dire que ce témoignage solennel do notre obéissance filiale l'avait également satisfaite et consolée.
Cependant je vois, Très-Saint Père, avec une profonde douleur, par un Bref que Votre Sainteté a adressé à M. l'archevêque de Toulouse, et que les journaux ont rendu public, quon avait réussi- à inspirer à Votre Sainteté des sentiments de défiance à notre égard. Par quels moyens et sur quels fondements, je l'ignore. Quels sont ces bruits répandus dans le public, et qui ont de nouveau centriste votre cœur? Plus, sur ce point, j'interroge ma conscience, moins je découvre ce qui a pu fournir contre nous le sujet d'un reproche. Ce que je sais a%'ec toute la France, c'es que V Avenir a cessé de paraître, que l'Agence Catholique a été dissoute, et les comptes rendus au.^ souscripteurs; que nul d'entre nous n'a seulement songé à entreprendre depuis rien de semblable, et qu'ainsi nous avons prouvé notre obéissance à Votre Sainteté, non pas seulement par de simples paroles, mais par des actes effectifs aussi éclatants que le soleil.
Toutefois, puisqu'on a rendu de nouvelles explications nécessaires, je me sens obligé de déposer derechef humblement aux pieds de Votre Sainteté l'expression de mes sentiments qu'on a calomniés près d'elle, et en conséquence je déclare :
Premièrement, que par toute sorte de motifs, mais spécialement parce qu'il n'appartient qu'au chef de l'Eglise de juger de ce qui peut lui être bon et utile, j'ai pris la réso lution de rester à l'avenir, dans mes écrits et dans mes actes totalement étranger aux affaires qui la touchent;
Secondement, que personne, grâce à Dieu, n'est plus sou mis que moi, dans le fond du cœur et sans aucune réserve à toutes les décisions émanées ou à émaner du Saint-Siège apostolique sur la doctrine de la foi et des mœurs, ainsi qu'aux lois de discipline portées par son autorité souveraine
Tels sout, Très-Saint Père, mes sentiments réels, établis d'ailleurs par ma vie entière. Que si l'expression n'en paroissoit pas assez nette à Votre Sainteté, qu'elle daigne ellemême me faire savoir de quels termes je dois me servir pour la satisfaire pleinement : ceux-là seront toujours les plus conformes à ma pensée qui la convaincront le mieux de mon obéissance filiale.
Je suis, etc.
La Gbenaie, le4 août 1833.
\oS LA.MENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
BREF A Ms' DE LESQUEN '
(5 octobre i833)
Venebabilis frater, salutem et apostolicam benedictiomem
Litteras accepimus, tuae in Nos singularis observantiae testes, quibus epistolam misisti datam ad Nos a dilecto filio F. Lamenneio. Hanc legimus animo sane percupido, jucunda spe illecti, illa ibidem nacturos nos esse luculentiora raonumenta qure ab ipso de siucera fide opperiabamur, qua aostro judicio plene absoluteque paruerit. Id quidem ipse satis jam se probasse autumabat primo illo actu qno illico, post acceptas Eucyclicas nostras litteras, ab sua Ephemeride edenda, atque a catholica, quam nuncupant, procuratione cessalum prorsus fuisse, publiée denuntiavit. Hinc gravatc admodum se ex nostra ad venerabilem Fratrem Archiepisoopura Tolosanura epistola accepisse scribit, metu adhuc Nos artici ob ea qute perferuntur in vulgus, quasi pristinis molitionibus instet ipse cum suis aniraoque adversus nostra judicia obfirmato, amaritudinem Nobis amarissimam inferre connitatur.
Miramur profeclo hase ipsum protulisse. Recte quippe ac merito commovebamur, deceptam conspicientes expectalionem, quam primus ille actus concitarat, quem prsenuntium ducebamus declarationum, quibus catholico orbi nianifestura ficret, ipsum firme et graviter tenere, ac proCteri sanam illam doctriuam, quam nostris ad universos Ecclesiœ AniistitesLitteris proposuimus. Dum enira haec properabamus votis, evulgataî per Epliemeridas advenerunt [Journal de lu Haye, 22 février i833, niim. 16) ejusdem Lamenneii litterae, quae, cum ipsum eadem plane ac antea principia (quae improbaturum illum esse con(idebamus) fovere adhuc ac tueri commonstrent, susceptum mœrorem nostrum necessario cumula runt.
^ D'après la publication faite chez Adrien Le Clerc, en i833, sous ce titre : Lettre encyclique et bref de N. S. P. le P. Grégoire XVI. Circulaire de M. l'évêque de Rennes et lettres de M. de la Mennais. J'ai vu aussi la minute. Arch. Vat. Dossier Lamennais.
Id porro lamenlantibus Nobis, altéra subito accessit ratio doloris, comnientariolum de Polonico Peregrinatore {le Pèlerin polonais] plénum temcritatis ac maliciae, in quo haud ipsum latet, quidnam longo ac vehementi sermonc prœfatus fuerit aller ex praîcipuis ejus aluninis, quem anuo superiore una cum codem ipso bénigne l'ueramus adlocuti. ïœdcl vero alia id genus plura percensere, quœ ubique circumferuntur, nosqne admouent colhiborari etiam nunc ad priera concilia, institutaque confirmanda, quin aliquid a Lamenneio ipso scriptum editumque typis sit, quo certe evincatur, falso prorsus ac per caluraniani tôt tanlaque de codera propalam obtrudi.
Gaeterum id iusuper grave admoduni exstitit Nobis, quod cum idem Lamenneius agnoverit, nostrum esse de iis pronuntiare, qu£e catholicœ rei expédiant, se deinceps extraneiim fore, iisdem ad Nos litteris asseruerit, ubi de Ecclesia, deque religionis causa quœstio sit. Quo enim htec tendunl, venerabilis Frater, nisi ut se quidem supremam nostrara auctoritatem revereri, judicio autem, hac in re, nostro, doclrinisque per nos traditis nondum obsecutum fuisse patefaciat ?
Quaj quidem omnia, ut alia multa prœtereamus, molestas Nobis universam, ad hœc usque tempora, tristissimi hujus negotii rationem porpcndentibus suspiciones injecere, causasquc ingeminarunt quibus illa nos cura vehementer sollicitât.
Verum fateuuir cum gaudio : aninios uuiic addunt Nobis, nutantesque iu bonam nos spem eriginil, quœ Lamenneius iisdem litteris promittit et spondet, se scilicet paratum esse omnia illa libeuter sancleque proiitcri, quibus de flliali sua '.ibedientia certissime convincaraur. Flagitat idcirco, ut de verbis edoceatur quibus propositura hoc suum possit apprime declarare. Gui quidem postulationi id unum rescribimus, ut scilicet doctrinam nostris cncyclicis Litteris traditam, quibus certe non nova prœcepla iniperantur (dicimus cum Innocentio I, sanctissimo prœdecessore nostro) sed ea quse Apostolica et Patrum iiadilione sunt constituta, se unice et absolute sequi confirmel, nihiique ab illa alienum se aut scripturum esse aut probatiirum.
Haec si lestetar ipse, prœstelquc factis, plénum certe erit gaudium nostrum. Ita enim fore confidimus, ut adcmptum
tandem videamus e domo Israël lapidem ofTensionis, omnesque sapere unanimes secundum scientiam, quae ex Deo est, aliquando lœtemur. Tuam igitur religionem, pietatem, fidem, compellamus, venerabilis Frater, ut qua vales pnidentia, doctrina, gralia, auctoritate, in tantum finem contendas, quo studia, votaque hœc nostra exitus nanciscantur secundissimos. Nostrae erga dilectum illum filium voluntatis interpretem te adsciscimus : afïectu illum paterno complexuri hanc ab ipso consolationem omnium gratissimam prœstolamur, ut, Patris amantissimi vocem alacritcr sequutus, ait ipse cœteris etiam auctor ad ea duntaxat magno animo et forti credenda, quibus catholica fides. sanctitas morum, et publici ordinis incolumitas serveutur, augeanturque in dies t'elicius.
Summe gloriosum sibi futurum meminerit viros imitari tum sanctitate, tum doctrina, tum dignitate prœstantes, qui, si quidpiam a vero rectoque absonum se protulisse agnoverunt, Pétri Damiani monilum sequuti, ad Pétri magisterium libenter corrigendi accesserunt, probe gnari, teste S. Leone Magno, Romanos Pontifices, gratiam sibi paternœ charitatis impensuros, dilectionemque non negare, ut manifestationem catholicae veritatis expectent.
Humili intérim assiduaque prece a Pâtre luminum postulamus, patrocinio Virginis sanctissimœ implorato, quse omnium mater est, domina, dux et magistra, ut voce tua virtutem assequuta ex alto, tantum, et Nobis, et Ecelesiae illatum fuisse gaudium gratulemur. Quae ut e sententia prospère ac féliciter eveniant, cœlestis prœsidii auspicem Apostolicam bcnedictionem tibi, venerabilis Frater, peramanter impertimur.
Datum Romae, apud Sanclam Mariam Majorera, die V octobris MDCCCXXXIII, pontificatus nostri anno III.
DEUXIEME DECLARATION DE LAMENNAIS' (5 novembre i833).
Très-Saint Père, Il me suffira toujours d'une seule parole de Votre Sainteté,
1 D'après l'original. Arch. Vat. Dossier Lamennais.
PIECES JUSTIFICATIVES iii
uon seulement pour lui obéir en tout ce qu'ordonne la religion, mais encore pour lui complaire en tout ce que la conscience permet.
En conséquence, la lettre Encyclique de Votre Sainteté, en date du i5 août i832, contenant des choses de nature diverse, les unes de doctrine, les autres de gouvernement, je déclare :
1. Qu eu taut qu elle proclame, suivant rcxpression d'Innocent 1'^'', la tradition apostolique, qui, n'étant que la révélation divine ellc-mèrac perpétuellement et infailliblement promulguée par r Eglise, exige de ses enfants une foi parfaite et absolue, j'y adhère uniquement et absolument, me reconnoissant obligé, comme tout catholique, à ne rien écrire ou approuver qui y soit contraire.
2. Qu en tant qu'elle décide et règle différents points d'administration et de discipline ecclésiastique, j'y suis également soumis sans réserve.
Mais afin que, dans l'état actuel des esprits, particulièrement en France, des personnes passionnées et malveillantes ne puissent donner à la déclaration que je dépose aux pieds de Votre Sainteté de fausses interprétations, qui, entre autres conséquences que je veux et dois prévenir, tiendroient à rendre peut-être ma sincérité suspecte, ma conscience me fait un devoir de déclarer en même temps que, scion ma ferme persuation, si, dans l'ordre religieux, le chrétien ne sait qu'écouter et obéir, il demeure, à l'égard de la puissance spirituelle, entièrement libre de ses opinions, de ses paroles et de ses actes, dans l'ordre purement temporel.
En implorant à genoux sa paternelle bénédiction, j'ose supplier très-humblement le Vicaire de Jésus-Christ auteur et consommateur de notre foi, de daigner accueillir avec bonté l'hommage du profond respect avec lequel je suis, etc. Paris, 5 novembre i833.
QUATRIÈME LETTRE DU CARDINAL PACCA ' (a8 novembre i883).
Monsieur l'abbé, D'après les ordres que j'en avais reçus je me suis em-
^ D'après l'original qui est en ma possession.
pressé, dès le mois d'août de l'année dernière, de vousenvoyer la lettre encyclique que Sa Sainteté adressa à tous les évêques de l'Eglise catholique. Maintenant le Saint-Père me charge également, monsieur l'abbé, do vous accuser réception de votre lettre du 5 de ce mois, contenant la déclaration que vous lui adressez sur l'Encyclique susdite.
Dans la lettre précédente du mois de septembre, que, par le moyen de monseigneur TEvèque de Rennes, vous adressâtes au Saint-Père, vous lui demandiez d'être instruit d^s termes qu'il vous fallait employer pour le convaincre de plus en plus, et d'une manière tout à fait évidente, du désir sincère qui vous anime de ne pas laisser douteuse votre obéissance entière et bien filiale au chef suprême de notre sainte Eglise.
Cette demande chrétienne, et vraiment catholique de votre part, remplit de la plus tendre satisfaction le cœur paternel de Sa Sainteté, et lit naître en elle les meilleures espérances à votre égard, persuadée comme elle était que vous auriez suivi l'exemple de tant d'hommes illustres et savants dont l'histoire nous a conservé le glorieux souvenir, lesquels, lorsqu'ils venaient accusés d'avoir avancé quelque chose do faux ou d'inexact, recouraient de suite à ce Siège apostolique et s'en rapportaient aux réponses de la bouche infaillible de Pierre, qui, dans la personne sacrée de ses successeurs, fait et fera toujours connaître la vérité à ceux qui en l'esprit d'humilité et avec sincérité la recherchent.
Votre demande fut satisfaite par un Bref, adressé le 5 octobre à votre pieux et respectable Evêque, qui vous a été communiqué, et qui faisait connaître quelle déclaration le père commun des fidèles attendait de vous pour lui satisfaire pleinement, le convaincre le mieux de votre adhésion illimitée et non équivoque à la doctrine de l'Encyclique, et faire ainsi cesser, avec la division des esprits, le scandale, et renaître dans le clergé de France lunanimité des sentiments selon la science qui vient de Dieu. Or, votre bonne foi, à laquelle j'en appelle, vous dira, monsieur l'abbé, si la nouvelle déclaration par vous émise est conforme à ce qu'on vous demandait et qu on était en droit d'attendre de vous, même d'après vos promesses.
Je ne parlerai pas ici de certaines expressions qu'on lit dans votre dernière lettre au Saint-Père, et auxquelles vous n'avez pas donné, je veux l'espérer, le vrai sens qu'elles renferment; mais je ne pourrais pas me dispenser devons déclarer nettement que les explications contenues dans la même lettre ont dû affliger de plus en plus le cœur si doux
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el si tendre du souveraiu Pontife, qui, quoique rempli de charité pour vous, ne peut néanmoins se taire sur votre dernière déclaration, se voyant au contraire obligé de la désapprouver.
Après avoir rempli le devoir qui m'a été imposé, je ne unirai pas cette lettre, monsieur l'abbé, sans vous prier et conjurer même de vouloir bien refléchir, en catholique et eu prêtre, sur la nature et sur les conséquences de celte affligeante affaire, aux pieds du crucilix. Si vous ferez cela comme je n'en doute pas, j'aime à me persuader que vous adresserez bientôt, par mon organe (s'il vous plaira de vous servir de moi), à Notre Très-Saint-Père une déclaration digne de vous, c'est-à-dire aussi simple, absolue et illimitée qu'elle répond parfaitement à votre précédente promesse, el qui puisse enfin satisfaire entièrement à ses vœux si justes et si apostoliques.
C'est avec cette ferme espérance que je vous renouvelle les sentiments de l'estime tendre et particulière avec laquelle je suis
Votre très affectionné serviteur et ami
B. CARDINAL PaCCA.
Rome, a8 novembre i833.
TROISIÈME DÉCLARATION DE LAMENNAIS* A. Premieu projet (i"^^'" décembre i8'i3).
Très-Saint-Père,
Monseigneur l'archevêque de Paris m'a encouragé de m'adresser derechef à Votre Sainteté pour lui ouvrir mou cœur et désavouer à ses pieds, très humblement les fausses interprétations que l'on pouvait donner près d'elle à mes paroles et à mes actes.
Votre Sainteté connaît sans doute les circonstances qui, contre mon gré, m ont forcé de rendre publique la lettre qu'il a été de mon devoir de lui écrire le 5 novembre dernier. Dans l'état d'excitation où sont les esprits en France, elle
' D'après les copies qui se trouvent aux Arch. Vat. (Dossier Lamennais)
/Il/, LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE
a été l'objet de beaucoup de commentaires, de jugements divers et de conjectures sur les sentiments qui l'ont dictée. Dans cette position pour moi très pénible, j'ose espérer que Votre Sainteté me permettra de désavouer à ses pieds, très humblement, toutes les fausses interprétations que l'on pourvoit donner près d'elle à mes paroles et à mes actes et de lui ouvrir mon cœur comme à un père.
Je dois d'abord protester devant Dieu que, résigné à tous les sacrifices personnels pour éviter de devenir, même involontairement, un sujet de ti-ouble dans l'Eglise, j'avais depuis deux ans pris la résolution, que j'ai tenue fermement, de souffrir en silence toutes les attaques, l'injure, 1 outrage, la calomnie, sachant d'ailleurs avec certitude que mes ennemis n'avaient d'autre but, dans leurs provocations, que d'abuser des paroles qui pourraient m'échapper peut-être dans la vivacité de la discussion.
Je savais aussi que beaucoup d'entre eu.K poursuivaient en moi, non pas l'homme dangereux à l'Eglise, à la défense de laquelle ma vie entière a été consacrée, mais l'homme qui, voulant rester étranger à tous les partis politiques existants, par là même était en dehors de celui auquel ils appartenaient. C'était principalement ma position sous ce rapport qu'on avait à cœur de changer, et ceci renferme les explications que je dois à Votre Sainteté sur ma dernière lettre.
En premier lieu, le diocèse de Rennes étant un de ceux où les divisions politiques se manifestent avec plus de chaleur, j'étais depuis quelque temps résolu à m'en éloigner, lorsque monseigneur l'Evêquede ce diocèse me fit parvenir une copie du Bref de Votre Sainteté. Ayant obtenu d'un de ses prédécesseurs une excorporation avant même de recevoir le sousdiaconat, je ne me considérais point, pas plus que monseigneur l'Evêque de Rennes ne me considérait lui-même, comme obligé de résider dans son diocèse. Et comme je ne pouvais pas douter que ma réponse au Bref de Votre Sainteté, si je la lui faisais parvenir par l'intermédiaire de monseigneur l'Evêque de Rennes, ne devînt dans son diocèse, où elle aurait été immédiatement connue, l'objet de discussions dont l'effet eût été d'irriter les passions que je désirais au contraire calmer, je pensais qu'il valait infiniment mieux en assurer le secret en l'adressant directement par la Nonciature de Paris.
En second lieu, je souhaitais d'une part, que Votre Sainteté vît dans la lettre l'expression non seulement de mon obéissance parfaite dans toute l'étendue de son devoir comme prêtre
PIÈCES JUSTIIICATIVES /, l 5
el comme catholique, mais encore la disposition sincère où j'étais et où je suis toujours, de lui prouver, de toutes les manières possibles, mon amour et mon dévouement inviolables, en évitant, d une autre part, parla brièveté de la déclaration elle-même, de fournir à la malignité de mes adversaires des prétextes de 1 attaquer, dans le cas où elle fût devenue publique, ainsi que Votre Sainteté m'annonçait qu'elle devait le devenir. Et si, malgré cette précaution, on a pu encore me supposer des sentiments contraires, en interprétant, d'une manière injurieuse pour Votre Sainteté, les paroles mêmes dont je me suis servi pour exprimer que je ne voulais pas renfermer ma soumission et mon dévouement à Votre Sainteté dans les bornes strictement fixées par la religion, combien d'autres interprétations odieuses ne m'aurait-il pas fallu désavouer avec autant d'indignation que je désavoue celle-ci, si, par de plus longs discours qu'on aurait également dénaturés, j'avais fourni une plus ample matière au travail de la calomnie !
En troisième lieu, on s'est éles'é contre renonciation qui termine ma lettre, et, certes, elle eût été au moins inutile, en d'autres circonstances, si en écrivant j'avais dû n avoir que Rome même en vue.
Mais je ne dois pas taire à Votre Sainteté qu'en France, pour beaucoup de gens, pour le plus grand nombre, la question politique étant la principale, disons-le franchement, la seule qui les intéresse, si je n'avais pas clairement exprimé la distinction dont on cherche aujourd'hui à me faire un sujet de reproche, on en aurait conclu de ma part l'abandon de cette partie de la doctrine de l'Eglise. Je me suis donc trouvé, et de plusieurs manières, dans l'obligation de prévenir ce grave inconvénient. Ma conscience m'en a fait un devoir :
i" Parce qu'on n'eût pas manqué de dire que je confondais et que Votre Sainteté voulait que l'on confondît l'ordre spirituel et l'ordre temporel, conviction qui, répandue dans les esprits, n'aurait pu, sous plusieurs rapports, qu'être funeste à la religion.
2° Parce qu'on aurait immédiatement conclu que les catholiques, dépendants de l'autorité spirituelle, même dans les choses purement civiles, ne pouvaient prendre aucune part aux affaires de leur pays que d'après les ordres du clergé : position qui, en plusieurs lieux, en France, en Belgique, en Irlande, aux Etats-Unis, par exemple, servirait de prétexte pour les dépouiller de tous leurs droits légaux;
3" Parce que, s'ils se croyaient eux-mêmes obligés de se placer dans cette pos^ition, purement passifs dans le mouvement qui emporte la société, au milieu des passions qui la troublent, elle seroit désormais livrée à ces passions seules, et le principe de désordre, n'ayant plus, dans chaque Etat, de contre-poids public et ne rencontrant plus d'obstacles, bouleverserait éternellement le monde;
4° Parce que si l'on concevait un pareil état comme une conséquence nécessaire du Catholicisme, une certaine classe de catholiques, inquiets pour leur vie, leur sécurité, leurs biens, et résolus a ne point se dessaisir de leurs droits et de leur liberté comme citoyens, qui renferment pour eux la garantie de leur existence même, seroient, et je le dis avec épouvante d'après la connoissance que j'ai d'eux, entraînés par 1 influence dintérèts si puissants à se séparer de l'Eglise;
5*^ Parce que, dans la position actuelle de la France, il peut devenir pour moi d'un devoir rigoureux d'entrer, à un degré quelconque, dans le mouvement politique qui l'agite, et que, si cette prévoyance venait à se réaliser, mes ennemis me feraient sur-le-champ un crime de mon dévouement même, en m'accusant alors de manquer aux engagements qu'ils auraient certainement supposé que j'avais pris envers Votre Sainteté dans ma déclaration du 5 novembre, si, dans cette déclaration même, je n'avais pas exclu formellement cette fausse interprétation.
Tels sont les graves motifs de conscience qui m'ont décidé à joindre à mon acte de pleine soumission à l'Encyclique de Votre Sainteté les paroles qui terminent ma lettre. Et, quant à ces paroles en elles-mêmes, je dois désavouer encore et repousser toute espèce de sens qui ne serait pas entièrement conforme à la doctrine catholique qu'on essayerait de leur attribuer. Assurément l'ordre temporel, en tant qu'il touche sous une foule de rapports à la loi divine, est subordonné à l'Eglise, gardienne et interprète de cette loi. Mais évidemment ce n'est pas là ce que, dans le langage universel, on désigne sous le nom d'ordre purement temporel; et je me suis à dessein servi de cette expression afin de mettre pleinement à labri la puissance propre de l'Eglise. En uu mot. par cette expression j'ai voulu rappeler et constater la doctrine établie par les défenseurs mêmes du Saint-Siège, doctrine qui, selon les paroles d un des plus récents, le cardinal Litta, consiste à admettre la distinction des deux puissances.
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et leur indépendance dans les objets qui sont purement de leur ressort {Lettre sur les quatre articles de 1682, lettre septième). Et moi-même, lorsque je me crus obligé, il y a quelques années, de m'associer personnellement à la défense des droits du Siège apostolique, j'ai dû, pour ne point in'écarler d'une des plus constantes traditions de l'Eglise, établir précisément et dans les mêmes termes le principe inébranlable qu'il existe deux puissances distinctes indépendantes chacune dans son ordre. Or, comment aujourd'hui pourrait-on considérer, soit comme une déviation des maximes que j ai défendues précédemment, soit comme une restriction à mon obéissance, l'énoncé d'une proposition que je n'ai pu me dispenser d'établir formellement dans les ouvrages mêmes destinés à affermir dans les esprits l'autorité du Saint-Siège, proposition dont nul à cette époque ne songea même à contester la parfaite orthodoxie?
Le but de ce Mémoire déposé aux pieds de Votre Sainteté est, d'une part, de lui faire connoître les motifs de conscience qui ont déterminé et ma conduite et mes paroles dans les circonstances oîi je me trouve placé; d'une autre part, de ne rien laisser désirer à Votre Sainteté sur le sens précis de ces mêmes paroles, aOn que par là soient repoussés tout ensemble et les soupçons injurieux que quelques personnes se plaisent à concevoir sur mes intentions, et les interprétations malveillantes par lesquelles on chercherait à rendre douteuse la soumission pleine et entière que j'ai professée, dans ma déclaration du 5 novembre et selon les termes du Bref, à lEncyclique de Votre Sainteté.
Il me reste plus, en implorant sa bénédiction paternelle, que de réitérer ici l'assurance de la vénération profonde avec laquelle je suis, etc.
Paris, i"^ décembre i833.
B. Deuxième projet (6 décembre i833).
N. B. Sur les instances de Quélen, Lamennais consentit à une rédaction nouvelle. Celle-ci consista :
1° A supprimer dans la lettre précédente le premier et le dernier alinéa, à mettre le reste sous la forme impersonnelle d'un mémoire. La pièce ainsi modiliée se trouve dans les Affaires de Borne.
1^ A joindre à ce mémoire impersonnel la lettre suivante ; Lamennais n'en cite pas le texte, mais il a été publié par Forgues (II, p. 335).
Très Saint Père,
Quelques personnes ayant mal interprété les expressions concernant les deux puissances, leur indépendance dans les objets qui sont particulièrement de leur ressort, lesquelles terminent la lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Sainteté, le 5 novembre dernier, je la prie de me permettre de lui déclarer que, selon mon intention, ces expressions ne sont nullement une cause restrictive de ma soumission pleine et entière à Tencyclique du i5 août iSSa, et selon les termes de Votre Sainteté dans le bref, en date du 8 octobre dernier, à Msr l'évèque de Rennes, et que mondit Seigneur évèque m'a notifié.
Cette clause n'était que la simple expression d'un principe reçu ; et dans ma position à l'égard des partis qui existent en France, j'ai pensé qu'il était utile et personnellement nécessaire de les joindre à l'expression de mon obéissance.
Mon cœur, Très Saint Père, éprouve le besoin d'assurer de nouveau à Votre Sainteté que je n'ai rien tant à cœur que d'éviter de devenir, même involontairement, un sujet de troubles dans l'Eglise, et que de persuader Votre Sainteté non seulement de ma soumission, dans toute l'étendue de mon devoir comme prêtre et comme catholique, mais encore de la disposition sincère et respectueuse où j'ai toujours été, où je suis, et où je serai toujours avec la grâce de Dieu, de lui prouver, de toutes les manières possibles, ma vénération, mon amour et mon dévouement inviolables.
C'est dans ces sentiments que, prosterné aux pieds de Vore Sainteté, j'implore sa bénédiction apostolique, etc.