‹ Lamennais et le Saint-Siège, 1820-1834: D'après des documents inédits et lesChapitre 11 sur 62 · NONCIATURE DE M^ LAMBRUSCHINI · texte numérisé non relu

NONCIATURE DE M^ LAMBRUSCHINI

le mouvement de la vie contemporaine. S'il lui plaisait de se trouver en face des arbres de la Chênaie, loin des hommes, c^était pour méditer plus à loisir les plans de réforme dont l'application pourrait, à son sens, renouveler rÉglise et le monde. Entre autres desseins, il conçut celui de fonder un ordre religieux. Il existait alors des Trappistes, des Sulpiciens, des Lazaristes, des Pères du Saint-Esprit et des Jésuites. Dans ce dernier institut trois choses plaisaient à Lamennais : le but qui embrasse presque toutes les formes de Tapostolat, l'organisation très souple qui est faite de la journée du religieux, l'attachement spécial qu'on y professe au Pontife romain. Mais quoique personnellement lié avec un certain nombre de jésuites et proclamant volontiers la vertu de chacun d'eux, il pensait mal de tout le corps pris d'ensemble ; il déclarait tout uniment que m la constitution j> donnée par saint Ignace à son œuvre était ce essentiellement vicieuse i), parce quelle contenait <t quelque chose contre nature et d'opposé au véritable esprit du christianisme* ». Par ailleurs, au milieu des querelles politiques, philosophiques et théologiques du moment, les jésuites, tout en croyant user de finesse,

^ Forguet, I, p. a4o. Lettre du 18 mars i8a6. — Sar les rapports de Lamennais avec les jésuites , voir Études » 5 juin 1908, ao octobre 1909, ao novembre 1910.

s'étaient, à son avis, rangés invariablement du mauvais côté. Humainement leur perte était certaine ; et avant cinquante ans, un pape les supprimerait de nouveau : que faire dans rÉglise et dans la société, de gens qu^on pouvait appeler a les grenadiers dé la folie * ? »

Un ordre religieux nouveau s'imposait donc, dans lequel les vraies forces de la Compagnie de Jésus fussent captées, mais décuplées par une indépendance absolue vis-àvis du parti royaliste et de la monarchie, le renoncement à tout esprit de corps, une liberté plus grande laissée à l'initiative des religieux, le souci de comprendre et de servir les besoins des temps présents.

Une congrégation de prêtres existait dans le diocèse de Rennes, destinée à diriger les séminaires et à prêcher des missions. L'abbé Jean de la Mennais en était le supérieur général. Ce fut le noyau du nouvel institut.

Féli y souffla son esprit. C'était un esprit de zèle, de conquête, mais aussi d'humaine prétention et de chimère aventureuse. Il suffit, pour le constater, de lire le premier chapitre

* ForgueSf U, p. 4a, 14a. Lettres du la avril iSag, a5 juin i83o. — Je prends dans celte lettre du a5 juin i83o Texpretsion « grenadiers de la folie » ; mais Tidée qu'eUe traduit se trouve sous la plume de Lamennais bien avant cette date. On sait que sa correspondance abonde en plaintes contre les jésuites.

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des constitutions écrites pour les religieux de saint Pierre : les idées contestables qui ont mené à la bataille pendant dix ans le polémiste de génie, retentissent en éclats sonores dans l'œuvre du fondateur d'ordre. Celui-ci entend mettre au service de TÉglise et de son chef une milice aussi fidèle que puissante; mais, par avance, il lie son action à une philosophie de Thistoire, à une conception des rapports de TÉglise et de TÉtat, à à un système d'apologétique, aux doctrines de l'Essai sur r indifférence, a Rétablir dans les esprits l'autorité du Saint-Siège; opposer au vaste système d'erreur fondé sur le jugement privé un corps de doctrine fondé sur le principe contraire ; et le répandre par des écrits de toutes sortes, par l'éducation cléricale et laïque, la prédication et tous les moyens de zèle qu'indiquent les circonstances; recréer une science catholique en harmonie avec cette doctrine et qui en découle tout entière j> :

telles sont les vues essentielles dont la congrégation de Saint-Pierre doit être l'instrument. Lamennais le dit en propres termes*.

^ On trouvera le texte intégral du premier chapitre des Constitutions de la Congrégation de Saint-Pierre, dans Études, ao novembre 1910. J'ai rapporté dans cet article que, d'après M. Le Mené, l'élection de Lamennais comme supérieur général avait été secrète et cachée à l'évèque au moins assez longtemps. Des documents que j'ai vus, depuis cet article, m'ont démontré que M. Le Mené ne parlait qu'à bon escient. Et

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Que pouvait-on penser à Rome d'une pareille entreprise, à Theure où celui qui en était le promoteur se préoccupa d y faire savoir ses desseins ?

Malheureusement, il ne nous a pas été possible de trouver une seule dépêche de Lambruschini relative à cette affaire; aucune réponse non plus du cardinal secrétaire d'Etat n'est en nos mains. Nous savons seulement que Ventura ' eut commission de Lamennais — en 1828 ou 1829 — pour remettre au souverain Pontife les constitutions de la congrégation de Saint-Pierre et que Léon XII, en les acceptant, ce daigna en faire les plus grands éloges ». Faut-il voir dans ces ce éloges b autre chose que des paroles d'aimable politesse ? Ce n'est guère probable. Étant donné sa chaude amitié pour Lamennais et ses ressources oratoires, Ventura était certainement capable de faire valoir auprès du pape — et jusqu'à l'exagération — l'importance de

cela peut aider à comprendre comment, le 14 août i83i, le Directeur de FAcadémie de Rennes parlait encore de Jean de Lamennais comme du fondateur et du supérieur de la congrégation des prêtres de Saint-Méen. (Arch. Nat. F^^h 63 245).

^ Lui-même l'aflirme dans une pièce dont nous parlerons au chapitre suivant. 11 ne précise point la date du fait; mais puisqu'il prétend avoir remis les constitutions à Léon XII, il faut nécessairement conclure que cette remise eut lieu avant le 10 février 1829, jour où mourut Léon XII, et après septembre i8a8, date de l'acceptation des constitutions par les prêtres de Saint-Méen.

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l'œuvre nouvelle. Mais Léon XII était par caractère trop circonspect pour s'engager à fond, dan^ une question dont il connaissait les éléments à peine. Par ailleurs, le manuscrit des constitutions portait en épigraphe : Tu es Petrus et super hanc petram sedificabo Ecclesiam meam; la vie publique tout entière de Lamennais n'était qu'une longue suite* de combats pour l'autorité pontificale ; comment le pape aurait-il retenu sur ses lèvres des mots flatteurs, des louanges, à l'adresse de qui voulait donner à son trône d'intrépides défenseurs ? II les dit paternellement, sans aucun doute ; laissant au temps, comme on a coutume à Rome, de préciser les destinées de Tordre naissant et de fixer l'opinion qu^en devait porter la sagesse \

Il ne faudrait pas croire que l'activité dévorante du solitaire de la Chênaie fût épuisée par la création d'un nouvel ordre religieux. Moins que jamais il abandonnait la lutte au grand jour, pour le triomphe des idées dans lesquelles il voyait le salut de la société civile et religieuse. Sa plume rapide et nerveuse était toujours une épée de combat. A peine

^ Jamais la Congrégation des Évéques et réguliers ne fut saisie de Taffaire ; il n'y en a pas trace dans ses archives.

avait-il rassemblé autour de lui les recrues dont il ferait les soldats du pape, qu'il était prêt à s'élancer de nouveau dans la mêlée.

Lui-même disait du livre belliqueux, dont il faisait à ses amis Tannonce :

a II étonnera beaucoup de gens et déplaira, je m'y attends, à presque tout le monde. Mais j'ai dit ce que je crois vrai, et qu'il m'est impossible de ne pas croire vrai, et cela suffit à ma conscience. J'y combats à peu près tout le monde : libéraux, royalistes, princes, ministres, et je ne crains que trop qu'un avenir prochain ne justifie ce que je leur annonce. Il n'y a plus rien à ménager dans ces temps de dissolution universelle. La société entière n'en peut plus. A quoi bon flatter cet agonisant? je lui dis qu'il mourra, mais je lui montre une résurrection possible, et que les désordres, les calamités, inévitables désormais, serviront à hâter selon les lois de la Providence *. »

Le livre sur les Progrès de la Réwlution^ agrandit encore le fossé qui séparait l'auteur du nonce et du pape. En envoyant un exemplaire à Rome, Lambruschini disait : a Je n'ai eu le temps que d'y jeter un coup d'œil très rapide. Il m'a paru écrit d un style excellent, mais avec des exagérations. Il fera certaine-

^ Forgues. I, p. 485. Lettre du x4 novembre x8a8.

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ment du bruit. A mon avis, l'ouvrage est au moins intempestif et plaise à Dieu qu'au lieu de faire du bien il ne fasse pas du mal '. i>

Évidemment, le nonce ne contestait pas que le salut de la société ne tint à un retour sincère au christianisme tout entier; la faillite inévitable du libéralisme et les inconséquences du gallicanisme étaient manifestes à ses yeux ; autant que personne, il souhaitait que rÉglise jouit de la liberté réclamée par ses origines et sa divine mission ; ses dépêches montraient qu'il se rendait compte du grave péril où se trouvait exposée la monarchie de Charles X, du fait que la politique du roi consistait à se régler sur les exigences de l'opposition. Dans ces lignes générales, la pensée de Lambruschini ne divergeait guère de celle de Lamennais. Mais s'il s'agissait de l'attitude à garder à l'égard des libéraux, des gallicans et du prince, les deux hommes n'avaient plus que des avis tout opposés.

L'écrivain prétendait qu'il fallait abandonner le prince, combattre à outrance les gallicans, se rapprocher des libéraux; le prélat voulait lutter sans merci contre les libéraux, ménager les gallicans, soutenir le prince. L'un dérivait sa conduite d'une vue prophétique où il apercevait une société nouvelle, voulue par la

1 Arch. Vat. Corr. Nonc, Dépêche du i3 février 1829.

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Providence et dans laquelle la disparition de la monarchie et du gallicanisme étaient aussi certaines que l'épuration du libéralisme.

L'autre» sans se piquer d'entrer dans les conseils divins, ni de lever les voiles de l'avenir, examinait un par un les éléments du présent ; et voyant un souverain légitime en train de se perdre par faiblesse, un épiscopat très solidement attaché à Rome, quoique royaliste et gallican, des politiciens concevant et réclamant la liberté à la manière des révolutionnaires, il concluait que la tactique inven* tée par Fauteur des Progrès de la Résolution était une faute, une injustice et un danger.

Les progrès de la Révolution ne déplurent pas moins à M^ de Quélen qu'à Lambruschini, et le prélat crut devoir faire une protestation publique. Dans le mandement qu'il publia à l'occasion de la mort de Léon XII, il gourmanda Lamennais sans le nommer, parlant de son excessive confiance qui érigeait en dogmes ses opinions privées et de ses imprudences doctrinales qui ébranlaient la société dans ses bases mêmes. Conscient de sa force, tenant à ses idées comme à la vérité, exaspéré des résistances du gallicanisme qu'il travaillait depuis dix ans à tuer, Lamennais n'était pas homme à se taire sous un désaveu que sa discrétion n'empêchait pas d'être public. Coup sur coup, au printemps de 1829,

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parurent une Première puis une Seconde lettre à M^ r archevêque de Paris. Elles étaient vigoureuses jusqu'à la violence, animées jusqu'à Temportement, hardies jusqu'à l'insolence. L'auteur y reprenait sa thèse sur le pouvoir pontifical en matière temporelle, et ne manquait pas d'éclabousser, chemin faisant, les pairs comme Frénilly, les prélats comme l'archevêque de Tours et l'évèque de Cambrai, qui s'étaient élancés à la défense de l'indépendance des trônes. A ses yeux, il n'était que cette manière de soutenir l'ultra* montanisme traditionnel ; et l'aveuglement le plus déplorable du gallicanisme consistait à ne point voir que la doctrine exposée dans les Progrès de la Révolution réalisait seule a lalliance du pouvoir et de la liberté, condition nécessaire de l'existence sociale* ».

Lambruschini se fît un devoir d'envoyer à Rome les pamphlets menaisiens. Le trône papal était vide. En écrivant à M** Polidori, secrétaire du Sacré-Collège, le nonce de Paris disait tristement : m L'affaire dans son ensemble est bien amère, et pour qui réfléchit et calcule, elle ne peut pas ne pas faire naître des considérations graves. Je ne m'attarderai pas à signaler le scandale et les autres conséquences douloureuses qui dérivent de pareilles

^ Forgrues, II, p. 38. Lettre du ii avril 1829 ; p. 40. Lettre du 17 avril 1829.

controverses à tout le moins inopportunes.

Pour le moment, je me bornerai à observer qu'un coup d'œil rapide jeté sur cette lettre m'a confirmé davantage encore dans Topinion que j'ai déjà marquée en de précédentes dépèches, à savoir que Tauteur n'est pas autrement théologien . Votre Excellence remarquera facilement, même à une lecture superficielle, trois ou quatre propositions qui, à mon sens, sont passibles d'une censure *. » Le secrétaire du Sacré-Collège répondit au nonce qu'il partageait sa manière de voir ; Lamennais était un écrivain illustre, imprudent et inexact ; ses polémiques n'avaient qu'un effet certain celui de troubler les esprits et parmi le clergé et parmi les catholiques*.

Les amis dévoués que Lamennais avait à

^ Arch. Vat. Corr, Nonc. Lettre da i^ avril 18:19. A ce sujet, notons que contrairement aux affirmations répétées qui se trouvent dans la correspondance de Lamennais (For gués y II, p. 19, a4, Lettres du i, 9 mars 1629), il n'est pas démontré que Chateaubriand ait eu mission du gouvernement français de poursuivre à Rome la mise à Tindexdes Progrès de la Révolution, Aucune trace du fait ne subsiste aux archives du ministère des Affaires étrangères, non plus qu'à celles du Vatican. Un article delà Quotidienne {i^}\xin 1829) attribue les poursuites aux secrétaires de l'ambassade française à Rome. Mais que vaut la simple assertion d'un correspondant anonyme ?

^ Ibid,^ Lettre du ix avril 1829.

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Rome, ne lui laissaient pas ignorer qu'il avait là des contradicteurs comme des partisans ^ Et il en était d'autant plus affecté que Léon XII — qu'il regardait comme son protecteur fidèle — venait de mourir, a Quel sera son successeur? écrit-il. Où est l'homme que la Providence destine à conduire TEglise dans ces circonstances critiques... Ces trois premiers mois décideront du pontificat du nouveau pape; s'il hésite, s'il ne sait pas entrer tout d'un coup au milieu du siècle, nous continuerons de nous traîner comme nous avons fait jusqu'ici. Je prie Dieu de tout mon cœur de lui donner lumière et force*. »

Le 3i mars fut élu Pie VIII. Dès qu'il l'apprit, Lamennais écrivit à son ami le comte de Senfft : a Je partage la joie que vous a causée l'élection du cardinal Gastiglione, ainsi que votre admiration pour son discours dans le conclave : on ne pourrait dire plus ni mieux le dire. Du reste, je ne l'ai point connu personnellement, lors de mon voyage à Rome, et j'ignore s'il parle le français. S'il l'entend, comme je n'en doute pas, il verra les belles choses que le Courrier et le Messager ont dites de lui, les craintes et les espérances qu'il leur inspire. Pour moi, sous le poids, car c'en est un, d'une santé qui s'altère de plus en

i Forgues, II, p. 3o. Lettre du 5 aynl 1829.

' Ihid.^ p. i5, aa. Lettres du 21 février, la mars 1829.

78 LAMBNIIAIS ET LB 6AIMT-SIBGB

plus, je tourne toutes mes pensées vers un autre monde, dont je sens avec joie que je m'approche tous les jours, et je me borne à faire des vœux pour que le chef invisible de rËglise accorde à son vicaire, les lumières et la force dont il aura besoin dans les graves circonstances où il prend en main le gouver* nement de la société chrétienne \ »

Ecrites dans un moment de langueur mélancolique, ces lignes, d'ailleurs sincères, n'expriment pas les sentiments les plus profonds de Lamennais. Le spectacle de ce monde visible était beaucoup plus présent que celui de Tau delà, à ses yeux curieux et passionnés. Vingt jours après la lettre qu'on vient de lire, il traçait cette page fiévreuse : a II importe de savoir ce qui se passe là [à Rome], comment on y juge, comment, on y parle et enfin ce qu'on peut s'en promettre pour l'avenir.

Ce repos au milieu d'un si prodigieux mouvement, ce silence au milieu du bruit de l'erreur et du tumulte des opinions, cette apparente neutralité entre le bien et le mal, le vrai et le faux, est une grande épreuve pour la foi ; cela ne s'était pas vu encore et les méchants en triomphent ; ils se croient forts, parce qu'on

^Ihid.y p. 40. Lettre du 17 avril iSag. Dans le P. S. qui termine sa Seconde lettre à M, V Archevêque de Paris, Lamennais n^avait pas manque d'inviter Qnélen à demander au nou* veau pape ce qu'il pensait du premier article de i68a.

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se montrefaiblCf ils croient pouvoir tout oser, parce qu^on ne résiste à rien. La voix qui depuis dix-huit siècles ne s'était pas tue un seul moment, est devenue tout à coup muette.

Les peuples étonnés prêtent l'oreille, et se disent : a Le sanctuaire est vide, il n'en sort plus rien. » En vérité le monde est bien malade, et pourtant que de ressources encore, si seulement on voulait I Mais Dieu a étendu un voile sur les esprits et il a dit à la puissance, comme au figuier de l'Evangile :

sèche-toi * / »

Nous connaissons ce langage où se traduit, avec le zèle du bien, la superbe impatience d'un voyant dont les avis péremptoires n'ont point d'effet sur ceux qu'il voudrait conduire. A mesure que les mois s'écouleront, le prophète reprendra son refrain, avec plus d'âpreté ou de désespérance, et il finira par conclure a Que Dieu nous soit en aide, je n'espère qu'en lui *. »

Chose singulière I tandis que Lamennais se demandait quand finirait le silence du pape, Lambruschini reçut à Paris une lettre, qui lui faisait craindre une disgrâce à Rome.

^ Ibid., p. 48. Lettre du 8 mai 1829.

' Jbid.f p. 56, 59, 61. Lettres du i5 juin, S et 6 juiUet 1829. Même» plaintes dans une lettre À Vaarin. {Rev, des Peux Mondes, 1*' nov. 1906, p. 184.)

So LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE

La pièce était anonyme, mais écrite avec calme, précision et force. On y signalait des intrigues menaisiennes dont le comte Riccini^ et Ventura auraient été les grands agents :

le nonce de Paris était représenté en haut lieu comme ennemi personnel de Lamennais, et Riccini se serait fait Técho de ces bruits, dans une audience accordée par Pie VIII.

Soucieux de sa réputation auprès de sa Cour, convaincu de Timportance qu'il y avait à éviter tout imbroglio dans les problèmes soulevés autour de la personne de Lamennais, précautionneux par nature, Lambruschini se garda bien de mettre au panier le papier inquiétant que lui avait apporté le courrier de Rome. Il en envoya copie au cardinal Capellari, préfet de la Propagande, et y joignit un petit mémoire dont voici la partie essentielle : « A mon arrivée à Paris, j'ai dû me rendre compte que labbé de la Mennais pensait, non seulement influer sur ma conduite, mais la diriger, de manière à se servir de moi pour faire parler ouvertement le Saint-Siège contre le clergé de France, et dans le sens de ses opinions personnelles et notamment de son système philosophique du sens commun... II me fît aussi des doléances amères sur les

* Riccini était envoyé extraordinaire du duc de Modène, à Rome. Sa femme était en correspondance avec Lamennais • eUe avait traduit en italien VBssai sur V indifférence. '

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retards du Saint-Siège à condamner les quatre articles, me demandant si à Rome on voulait être servi ou non. Je m'aperçus que Tabbé voulait surprendre mes paroles, pour les répandre au dehors comme miennes. Mais son dessein échoua. Je me bornai à lui dire que la conduite du Saint-Siège était dirigée par le saint Esprit, qu'il devait s'en remettre pour tout au jugement du Saint-Père, qu'il fallait soutenir énergiquement le privilège de l'infaillibilité avec toutes les autres prérogatives concédées par Jésus*Ghrist au chef de son Église, et aussi défendre les droits du Saint- Siège contre les ennemis de la religion.

« M. l'abbé de la Mennais est malheureusement Tennemi de Tépiscopat, et l'épiscopat de son côté se tient à son égard dans la plus grande défiance. Le mépris de l'abbé vient de son grand orgueil lequel lui fait accroire qu'il a reçu de Dieu une mission particulière pour révéler au monde la vérité ; il voudrait que les évèques devinssent ses humbles disciples, et il ne peut supporter de les voir même simplement indifférents à ses doctrines. La défiance des évèques provient de la ferme opinion où ils sont, que l'abbé de la Mennais a une tête chaude, dont les idées ne sauraient avoir d'autre résultat, que d'exciter une guerre violente entre Tune et l'autre puissance, pour le plus grand détriment de la

mmii^^i^^tK^mmmmi^^^rmm^mÊa^^f^

8a LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE

religion. Les évèques vont même plus loin ; ils en arrivent à dire que si le Saint-Siège venait à censurer quelqu'une des opinions de ce prêtre, il lèverait le masque et se révolteterait contre un enseignement du pape contraire au sien.

c Tel est le véritable état des choses, et il est bon qu'il soit connu à Rome. Pour moi, j'ai toujours cru devoir accueillir avec bonne grâce les évèques, lesquels se montrent à mon égard excellents et fort prévenants ; et selon les occasions, avec prudence, j'ai fait sentir à ceux qui sont venus à Paris la nécessité de resserrer toujours davantage les nœuds qui les attachent au Saint-Siège, et de renoncer à ces fameux articles, nés dans des circonstances troublées et qui furent justement désapprouvés et cassés par les souverains Pontifes. Tous ceux que j'ai pu voir m'ont dit qu'ils renonçaient de bon cœur aux deuxième, troisième et quatrième articles ; quant au premier, ils croient plus expédient pour le bien de l'Eglise, de s'en taire, et ils regrettent hautement que M. de la Mennais ait très inopportunément soulevé le problème de la suprématie de TEglise sur le temporel des princes. Avec eux des personnes, aussi sages et aussi religieuses que M. de Bonald et M. de Marcellus, estiment qu'il ne peut s'en suivre que de pernicieuses conséquences.

IfONGUTURE DE M^ LAMBRUSCHINI 83

c II faut ajouter que malheureusement l'abbé de la Mennais n'est pas un solide théologien. Ne connaissant pas les classiques qui ont traité de la matière, il a donné prise beaucoup trop aux antiultramontains. Du reste, ce premier article mis à part (et il convient à ce sujet de procéder avec prudence) les prélats français pensent bien maintenant. Et lorque j'ai eu à craindre que le gouvernement voulût exiger d'eux une déclaration portant que les doctrines de 1G82 seraient professées par leur clergé, ils m'ont rassuré en me promettant que, si le ministère poussait ses exigences à ce point, ils s'y refuseraient. Avec de la sagesse, de la douceur, je me flatte d'avoir quelque peu contribué à faire vénérer et aimer le Saint-Siège. C'est mon invariable maxime — et je ne m'en suis jamais écarté — de ne m 'engager dans aucun parti, mais de traiter avec les gens de manière à les incliner à aimer les bonnes doctrines. De Tabbé de la Mennais je ne parle avec personne, et si quelqu'un m'en entretient pour découvrir mes sentiments, j'ai toujours soin de ne laisser échapper de mes lèvres aucune parole ni de désapprobation ni d'approbation. Je crois, devant Dieu et en conscience^ que cette attitude était la seule qui convint à un nonce de Sa Sainteté, et je n'aurais jamais pensé que, malgré tant de précautions, je pourrais être victime de quelque calomnie. j>

Après avoir observé qu'il faisait toutes ces réflexions, non pour se défendre, mais pour éclairer sa Cour, le nonce terminait en priant le cardinal Capellaride communiquer au pape tout le dossier envoyé et de vouloir bien lui donner une réponse *.

Le préfet de la Propagande s'acquitta ponctuellement de sa mission confidentielle^. Il fut reçu par le Saint-Père. Et dès le lendemain de son entrevue avec Pie VI II, il écrivait à Lambruschini : ce J'ai rempli ma commission avec le plus heureux succès, j'ai eu avec qui vous savez un long entretien et je lui ai laissé les deux intéressantes lettres. Je puis donc vous assurer qu'il pense très bien, qu'il est inexact que votre conduite lui ait été dépeinte comme l'assure l'anonyme ; et je suis autorisé à vous dire que vous pouvez être à cet égard parfaitement tranquille*. »

Lambruschini dut respirer plus librement, au reçu de cette lettre apaisante. Quant à Lamennais il était plus convaincu que jamais que Rome ignorait la véritable situation, c: J'aurais bien des choses déplorables à vous raconter de celui que vous avez connu à G[ènes] : pauvre esprit, pauvre caractère, vanité étroite et mesquine, préoccupations ambitieuses, rien n'y

* Arck. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du 7 septembre 1829.

2 Ibid., Lettre au pape, du a octobre iSag ; les deux pièces envoyées par Lambruschini y étaient jointes en originaL

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manque. Lui aussi s'est prononcé, quoique avec plus de réserve*, contre les défenseurs du trône apostolique, et ses paroles n'ont retenti que trop loin. Le peu de considération dont il jouit même parmi ceux qu'il flatte, en a seul atténué l'effet. Quel étrange état, mon ami, et qu'attendre de l'avenir, lorsqu'il est trahi par ceux mêmes à qui Dieu en a particulièrement confié le soin? Je ne saurais me persuader que le pape connaisse le véritable état des choses ; il est trompé, indignement trompé par les hommes qu'il emploie. Oh!

avec quelle ardeur je demande à Dieu qu'il fasse parvenir la lumière jusqu'à lui, et qu'ensuite il lui donne le saint courage de la foi, qui sauva le monde il y a six siècles et qui pourrait le sauver encore ! Il y a une force morale qui se communique ; qu'il parle aux âmes, elles lui répondront. Mais le silence, mais l'abandon de soi, mais la crainte qui fléchit, qui cède tout et dissimule tout, c'est la mort*. »

Puisqu'on se taisait là où l'on aurait pu et

^ Ce passage vise les conTersations qu'aurait tenues, à Marseille, le nonce du Brésil, Ostini. (Voir Ik-dessns Éiudeê, 5 juin igio.)

* Forgues, II, p. ii5, 8 février i83o. — Même note, et plus lugubre encore, dans une lettre du ii avril i83o; et dans les lettres à Ventura du i®% ai mars i83o {Etudes, bjuïu 1910].

dû parler, lui ferait entendre sa voix. Il se mit à crier de toutes ses forces ; et ce fut comme un rugissement qui ébranla tous les échos de l'Europe.

La scène politique était d'ailleurs aménagée pour le plus grand retentissement. En quelques jours, la monarchie de Charles X avait été emportée, la Belgique et l'Italie s'étaient soulevées, l'Angleterre, la Prusse, l'Autriche se demandaient quelle attitude il convenait de garder en face de la révolution, en France la religion était laissée par le gouvernement de Juillet en proie aux émeutes de la rue, aux violences des clubs, à la dérision des journaux et des théâtres. C'est alors que Lamennais, laissant la solitude de la Chênaie, accourut à Paris, sur l'appel de Gerbet, pour lancer un journal nouveau : VAi>enir. Ce nom annonçait de grands espoirs ; il obligeait aussi à des leçons inouïes jusque-là. Dieu et la liberté : tels étaient les deux mots que ÏAvenîr portait en épigraphe, et ils proclamaient hautement que ses rédacteurs n'entendaient être ni carlistes ni jacobins. Mais les mouvements qui ébranlaient les trônes et les idées de la vieille Europe, ne leur faisaient pas peur. Lamennais disait :

<K Liberté de conscience et d'enseignement, liberté de presse et d'association, libertés civiles et politiques, liberté de travail et d'in-

NONCIATURE DE M^ LAMBRUSGHINI 87

dustrie, tels sont nos droits naturels et nos droits acquis : que ceux qui tenteraient de nous en priver, quelque nom qu'ils prennent, de quelque prétexte qu'ils s'autorisent, nous trouvent devant eux debout, la tête haute, prêts à combattre et prêts à mourir, plutôt que d'en rien céder... que s'ils sont simplement menacés, la voie des réclamations nous est ouverte... on ne les écoutera pas, diront peutêtre quelques personnes que préoccupent les souvenirs du passé. . . On ne vous écoutera pas 1 Et qui oserait ne pas vous écouter ? Après tout, s'ilarrivait qu'on fermât Toreille à vos plaintes, qu'on repoussât vos justes réclamations, la loi a pourvu à ce déni de justice, comme elle a pourvu à la sûreté publique et au maintien de l'ordre, en créant les gardes nationales.

Elle vous appelle à en faire partie, elle vous confie elle-même la défense de vos propres droits. S'ils vous étaient ravis, elle s'est absoute d'avance et vous ne pourrez en accuser que vous*...

« Qui possède le pouvoir en France ? Un souverain que nous a fait la révolution de juillet. A quel titre règne-t-il? En vertu du choix national, sous la garantie des serments qu'il a prêtés de respecter nos droits à tous. Ou le pouvoir ne peutpasouil ne veut pas être fidèle

* Avenir^ 3o octobre i83o.

88 LilMENNÂlS ET LE SAINT«-SISGE

à ce qu'il a promis. SHl ne le peut pas, qu'estce que cette moquerie de souveraineté, ce fantôme misérable de gouvernement ; et qu'y at-il entre lui et nous ? Il est à notre égard, comme s'il n'était pas et il ne nous reste, en l'oubliant, qu'à nous protéger nous-mêmes.

S'il ne le veut pas, il rompt le contrat qui nous liait à lui, il déchire son titre ; car nous nous tenons obligés à lui être soumis, à le soutenir, mais à la condition expresse qu'il tiendra lui-même ses engagements envers nous.

Sinon, non*. »

Tels étaient les accents passionnés et les principes douteux, avec lesquels Lamennais inculquait le droit d'insurrection aux catholiques comme aux libéraux ; à l'heure même où la révolution déchaînée à travers l'Europe menaçait tous les gouvernements traditionnels. Il est vrai que VAi^enir mettait un égal courage, une égale conviction, un égal entraînement à revendiquer pour le pape le plein exercice de son pastorat suprême, et pour l'Église de France le respect de ses droits imprescriptibles. Mais ces alternatives mêmes de fierté chrétienne et d'agitation politique ne devaient-elles pas jeter les esprits dans une confusion plus grande ? Aussi Lambruschini assistait- il aux combats livrés par le journal

^ Avenir^ 20 novembre i83o.

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de Lamennais, avec plus d'inquiétude que de joie. Quelques semaines après les articles dont on vient de lire des passages, il écrivait au cardinal Albani, secrétaire d'Etat :

a Je le déclare franchement à Votre Eminence, si cette feuil le rend des services à la eau se de la religion, ses doctrines politiques m'épouvantent. L'abbé de la Mennais a de bonnes intentions, il est doué d'un talent supérieur, on le regarde avec raison aujourd'hui comme le premier et le plus éloquent écrivain de France ; mais il va trop loin, si loin qu'à mon avis il tend par ses principes à mettre la société dans un état de révolution. Je crains qu'il ne lui manque une plus grande humilité. Il a une foi solide ; mais il a conscience de son génie. Et dès lors il convient de le ménager beaucoup ; d'autant qu'il a le mérite d'avoir fait au gallicanisme une guerre à mort, si bien que celui-ci, peut-on dire, est comme à l'extrémité.

« Je l'ai déjà écrit, il vint me voir quand j'arrivai à Paris. Je l'accueillis avec la distinction qui était due à un grand esprit. Mais après lui avoir donné les éloges mérités par son zèle pour la religion, je lui fis des objections — avec les précautions nécessaires et en toute douceur et prudence — sur les bases mêmes de son action politique. J'avais l'espoir que la vue des conséquences que je déroulais à ses yeux

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pourrait l'arrêter. Chaque numéro de son journal me fait comprendre que j'ai perdu mes paroles. A ce qu'on m'a dit, il est entouré de jeunes rédacteurs plus excessifs encore que lui-même. C'est une nouvelle calamité, que les bons semblent conspirer au mal avec les méchants. Ici l'atmosphère, pour ainsi parler, n'exhale que libéralisme et démocratie *. »

Lamennais en serait demeuré d'accord avec Lambruschini ; mais au lieu de se lamenter sur le fait, il y applaudissait comme à un état de transition nécessaire, voulu de Dieu, et dans lequel il appartenait à la papauté de reprendre les rênes du monde. Lorsque Pie VIII mourut, après quelques mois de règne, le journaliste s'écriait :

ce O toi que nous pleurons. Pontife saint, dont la grande âme a porté avec tant de vigueur et de calme le poids aujourd'hui si pesant de la sollicitude de toutes les Eglises... nous te rendons grâce de ta tendresse qui jusqu'au bout n'a point défailli et nous te supplions de nous aimer, de nous aider encore de ta puissante prière..,

« Et toi qui, de toute éternité, dans les secrets conseils d'en haut, as aussi été sacré Père de tous les chrétiens, toi que nous ne pouvons encore' nommer par ton nom, notre

* Arch. Vat. Corr. Nonc. Dépèche du i<^' décembre i83o,

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foi te salue d'avance ; nous apportons d^avance à tes pieds Thommage de notre soumission sans bornes et d'un amour indéfectible, qui, nous en avons la confiance, t'adoucira le dur labeur, les chagrins, les soucis, qui bientôt courberont ta tête vénérable * . »

S'il lut jamais avec confiance ces paroles, le cardinal Mauro Capellari dut éprouver, lorsqu'il fut devenu pape, une amère déception, a La « soumission j> de Lamennais devait être oc sans bornes )» à la condition que le souverain Pontife comprit le gouvernement de l'Église à la manière de VAi^enir. Déjà dans son livre du Progrès de la Résfolution^ le prophète des temps nouveaux avait tracé au successeur de saint Pierre ses devoirs : à suivre une autre règle, on risquait de tout perdre.

Pendant dix-huit mois, cette leçon sera donnée tous les jours, sans lassitude, avec une vigueur croissante, par le journal qui est devenu la chaire du moniteur des papes.

Certes, le langage de Lamennais est sincère.

Il parle, non pour tenir un rôle, mais pour proclamer la vérité qu'il croit, et que sa conscience lui défend de renfermer dans le secret de son cœur. L'indépendance de son caractère, la force de ses convictions, le souci du bien, l'amour de l'Eglise et de la

^ Avenir ^ 'ji décembre i83o.

g% LAMBNNMS ET LE SAINT-SIEGE

France ne lui laissent pas le loisir de considérer qu'il s'attribue un rôle anormal et périlleux. Depuis des années qu'il le tient, Rome garde une réserve significative. Léon XII, dont il estimait les lumières et dont il pensait avoir la faveur, n'a jamais avancé d'un pas dans la voie qu'on lui montrait comme celle du salut. Pie VIII est demeuré dans la même immobilité. Grégoire XVI imite ses deux prédécesseurs. Que conclure ? Lamennais conclut qu'il faut remettre aux mains du nouveau Pontife une déclaration solennelle des principes de V Avenir. Gerbet la rédige*, elle est envoyée au pape par l'intermédiaire du cardinal Weld*. Le pape n'y répond que par le silence. Au milieu des troubles politiques qui éclatent dès les premiers mois du nouveau pontificat, la déclaration des journalistes français disparaît comme une feuille morte dans une rafale.

Entre temps, deux amis d'Italie essayent d'expliquer à Lamennais qu'il se trompe. L'un, l'abbé Baraldi, de Modène, le fait par une lettre privée toute remplie d'émotion et de tendresse. Dès les premiers numéros de VAi^enir^ il a été « affligé et effrayé » ; il regrette « qu'un

* Voir dans Documents d'histoire (septembre 1910, p. 474) la lettre inédite de Lacordaire (la avril 1841) précisant ce point.

* Forgues, II, p. 198, ai4. Lettres du a; février et du i5 août i83i.

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des plus grands génies de TEurope s'égare dans une fausse voie » ; il craint que les premiers pas engagés, il ne finisse par embrasser n la cause du jacobinisme y>. Au nom deTamitié et la fraternité sacerdotale, il le supplie de rompre ses relations avec les libéraux '.

Lamennais mande là-dessus à son ami le comte de Senfft : a Lorsque vous aurez occasion d'écrire à Modène, veuillez faire dire à Tabbé Baraidi que je suis fort sensible à Tin* térèt qu'il a coutume de prendre à moi, et à l'amitié qu'il me témoigne ; que j'espère avec l'aide de Dieu ne rien dire ni ne rien faire qui ne soit digne d'un prêtre catholique ; mais que placés dans des situations si différentes, il n'est pas surprenant que nous n'envisagions pas les choses sous le même point de vue et que le temps éclaircira tout. C'est en vérité tout ce que je puis répondre aux choses de l'autre monde qu'il m'a écrites *. »

Ventura était beaucoup plus avant que Baraidi dans l'amitié de Lamennais. Ils étaient liés depuis dix ans ; leurs idées étaient communes en beaucoup de points, tous deux

^ Lettre médite du 8 novembre i83o. Je l'ai publiée dans Documents d'histoire, février 191 1.

* Forgues, II, p. i85. Lettre du ai novembre i83o. Deux mois plus tard, en écrivant à la comtesse Riccini, de Modène, Lamennais annonce qu'il écrira à Baraidi et s'excuse du retard sur sa maladie et ses occupations (/^i<2., p. 193. Lettre du 14 janvier i83i) ; mais iln'éoriTit point.

avaient la passion du savoir, l'amour de rÉglise, le désir de faire rayonner son influence dans le monde moderne ; ils échangeaient sur les événements et les problèmes contemporains, la correspondance la plus confiante*.

Alarmé des témérités de V Avenir^ Ventura avertit Lamennais que, s'il ne montrait pas plus de réserve, il serait contraint de se séparer ostensiblement de lui. Lamennais répliqua qu'il ne pouvait pas ne pas dire ce qu'il considérait comme des vérités évidentes et nécessaires. Ventura publia dans la Gazette de France une lettre éloquente dans laquelle il adressait aux rédacteurs de VAsfenir ses remontrances et ses prières. Dans son journal, Lamennais réfuta point par point les objections; il terminait par ces lignes hautaines : a Vous avez complètement méconnu les doctrines et travesti les intentions des rédacteurs de V Avenir ; vous vous êtes permis à leur égard des imputations aussi fausses que violentes; vous êtes descendu jusqu'à l'outrage. Vous savez à quoi vous oblige, en cette occasion, le devoir rigoureux de l'homme et du chrétien. L'offense a été publique, la réparation doit l'être ; et pour user de vos propres mots, c'est à cette condition que je vous assure la continuation de mon estime et

^ J'ai publié dans les Étudeê (5 mars, ao avril, 5 juin 1910) les lettres conservées de Lamennais à Ventara.

NOIfGIATURB DE M^ LAMBRUSGHINI gS

du respect avec lesquels je suis votre très humble serviteur*, d Aux amis, Lamennais écrivait plus simplement, de Ventura : « Ce pauvre homme a perdu la tète*. j>

Telle dut être, un peu plus tard, l'impression produite par un livre de Rozaven. Celuici était jésuite et habitait Rome; il attaquait résolument la philosophie de V Essai expliquée par Gerbet; il démontrait, dans l'introduction de son travail, que la doctrine de VAuenir sur les libertés modernes n'était pas acceptable : triple raison pour Lamennais de mépriser ce nouveau donneur de leçons '.

Ainsi ni les objections ni le silence d'outremonts ne le déconcertent. Il s'étonne, s'im-

^ Avenir, 12 février i83i. Sur cet incident, voir Études^ 5 juin 1910.

' Forgées, II, p. 198. Lettre du 14 février i83i.

' Rozaven publia à la fin de i83i ton Examen d*un livre intitulé : Des doctrines philosophiques sur la certitude dans leurs rapports avec les fondements de la théologie, par Vahbé Gerbet, Je ne connais aucune lettre de Lamennais s'expliquant là-dessus en i83i. Mais, de Rome, le 8 janvier i83a, il écrit à Gerbet : « Vous ferez bien de répondre au P. Rozaven. » Un mois après (i*' février), nouvelle tactique : « Le mieux est de ne pas répondre au P. Rozaven. Dans la nouvelle édition de votre livre» ayez soin seulement de faire revenir parmi vos additions les réflexions que les attaques de ce jésuite pourraient rendre utiles ; mais sans faire la moindre mention ni de lui ni de son ouvrage. Il ne cherche autre chose qu'à entamer une discussion qui lui donnerait une importance que par lui-même il n'a pas. Il faut laisser ces gens-là tranquilles dans leurs intrigues et leur bêtise et continuer de marcher en avant. » (Blaize, II, p. 89, 9S) . — Sur tout cela, voir Etudes, S juin 1908.

patiente, se scandalise ; mais sa confiance en ses idées n'est point ébranlée. « Quels flots de lumière se répandent chaque jour sur Tavenir du monde? Et qu'est-ce que cela fait que tant d'hommes, encore esclaves volontaires de leur amour-propre et de leurs préjugés, s'obstinent à fermer les yeux et à contrarier l'action de la Providence. Cette lumière en est-elle moins vive et cette action moins puissante? Pendant qu'ils disent /^o/^, le fiât divin agite dans le monde les éléments de l'ordre nouveau et l'œuvre d'en haut s'accomplit. Que faut-il de plus*?... Je crois profondément à une transformation universelle de la société sous l'influence du catholicisme qui, affranchi et ranimé, reprendra sa force expansive et accomplira ses destinées, en s'assimilant les peuples qui ont jusqu'ici résisté à son action ; tout se prépare pour cela et la politique européenne n'a été et n'est encore que l'instrument aveugle de la Providence, qui se sert d'elle comme elle se sert du libéralisme antichrétien pour réaliser cette grande promesse : Et erit unum ovile et unus pastor^.,, La dernière ère de Thumanité commence. Il ne faut plus songer au passé ; il est mort à jamais.

Notre tâche est de préparer l'avenir que Dieu réserve aux peuples destinés un jour à se ras-

^ Ibid.^ II, p. 195. Lettre du 14 jaaner i83i. 2 Ibid,^ p. ao5. Lettre du 18 avril i83i.

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sembler, comme une seule famille, à Tombre de la croix. Je ne dirais pas que je comprends que cela doit être ; il me semble que je le vois plus clairement et plus vivement qu'aucune chose présente. Mais là [à Rome], on ne voit rien, on ne comprend rien; on est plongé, perdu dans les ténèbres extérieures des intérêts terrestres, qui ne laissent pénétrer aucun rayon de lumière. Dieu le veut ainsi ^ i>

Donc Grégoire XVI est aveugle, comme Ta été Pie VIII, comme Ta été Léon XII. Mais cet aveuglement n'est qu'un moyen de plus prévu par la Providence pour hâter la destruction du monde ancien, dont les débris fourniront à la main toute-puissante de Dieu les éléments d'une société chrétienne insoupçonnée. Seuls les écrivains de VAi^enir aperçoivent, par delà l'horizon présent, les lignes du futur édifice et ils en peuvent tracer le plan.

Le plan se dérive des lois éternelles de la société comme de la connaissance de l'Europe contemporaine. C'est uniquement parce qu'ils ignorent cette philosophie fondamentale et l'état véritable des esprits, que l'épiscopat français et la cour pontificale se refusent

* Ibid., p. ai3. Lettre du 6 août i83i.

à admettre la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la liberté d'enseignement, la liberté de la presse, la liberté d'association, l'extension du principe d'élection et la décentralisation administrative. On a cru que les difficultés de la Restauration venaient de la faiblesse du pouvoir; et on regarde les événements de juillet comme une explosion déplorable de l'esprit révolutionnaire. Double erreur. «Deux principes opposés étaient en présence, se combattant perpétuellement : le principe monarchique sans force réelle, sans racine dans les mœurs, sans appui solide dans la nation ; et le principe démocratique dans toute la vigueur d'une première sève, lié aux intérêts publics, en harmonie avec les habitudes et les idées régnantes, consacré fondamentalement par les lois. On s'est obstiné à iaire prévaloir le premier de ces principes, le second a réagi et le trône est tombé. Qui pouvait le soutenir * ?» Et sur cette révolution de i83o, voici visiblement le but prochain de la Providence. « L'Église était aux fers ; Dieu brise ses fers par la main des peuples, afin que l'Eglise affranchie rende aux peuples ce qu'elle aura reçu d'eux, et les régénère en affermissant l'ordre et la liberté, qui ne sont unis, ne peuvent être unis que par elle. De

^ Avenir, 17 octobre i83o.

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Rome, maîtresse d'elle-même et dégagée des liens dont Tenlaçaient depuis des siècles les souverainetés temporelles , émanera tout ensemble et le mouvement régulier qui portera les nations chrétiennes vers les magnifiques destinées qu'elles ne font qu'entrevoir encore, et la confiante énergie qui, pénétrant les peuples jusqu^ici rebelles au christianisme, constituera dans l'unité, selon les divines promesses, l'humanité entière ^ »

Le journal de Lamennais n'est pas seule^ ment français, mais européen et mondial.

Quand il philosophe sur les incidents de la politique nationale, à chaque instant il les dépasse et sort des frontières. Il voit, il juge, à la lumière des principes les plus généraux, ceux-là même qu'il a exposés, pour ainsi dire ex professOy dans les deux articles intitulés : cfe V avenir de la société ; ce que sera le christianisme dans la société noux^elle.

Il y a une croissance des nations comme de l'homme. Elle se traduit par un développement d'intelligence et d'amour qui a pour conséquence inévitable un développement de la liberté. C'est le plan providentiel; i83o et 1789 ont là leurs origines sacrées et le secret de leur force irrésistible. Quels que soient les desseins et les crimes des révolu-

* Avenir^ aa décembre i83o.

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tionnaires, les révolutions dérivent du sentiment du droit mis dans les âmes par le christianisme. Sans lui, d'ailleurs, le nouvel ordre social auquel tend le monde moderne est irréalisable : seul le christianisme a un principe d'ordre capable de régler Tamour de la liberté, et une charité capable d'unir ce que la liberté diviserait; de lui seul peut sortir une philosophie de Tunivers, conforme aux besoins du temps, fondée sur les lois constitutives de l'esprit, et qui soit le refuge obligé des intelligences ramenées à la foi parce que celle-ci leur apparaîtra comme la source même de la science. Et, d'autre part, une fois établi, ce nouveau système social aura pour résultat de « réaliser toutes les vérités dont l'Église a la tradition, et tous les vœux dont les hommes ont l'instinct » : a l'unité progressive du genre humain d dans une fraternité universelle, ce la royauté temporelle du Christ x> sur les consciences libres et les peuples affranchis \

« L'Evangile ne peut pas plus vieillir que Dieu lui-même » ; il est la loi dernière et parfaite de l'humanité; elle s'y soumettra tout entière. Les schismes touchent à leur fin, le protestantisme n'est plus qu'une philosophie, l'islamisme s'écroule, le vieil édifice religieux

^ Avenir^ a8 etSo juin i83i.

NOIfCUTURS DE M^ LAMBROSGHINI lOI

de l'Inde est miné par la base, la Chine ne conserve plus dans ses lois qu'une lettre morte. « Une grande époque approche ou plutôt elle commence déjà. La civilisation chrétienne, à Tétroit dans ses anciennes limites, presse sur tous les points la barbarie qui cède et recule devant elle. Bientôt une parole puissante et calme, prononcée par un vieillard dans la Cité-Reine, au pied de la Croix, donnera le signal, que le monde attend, de la dernière régénération. Pénétrés d'un esprit nouveau, conduits à la science par la foi, à la liberté par Tordre, les peuples ouvriront les yeux, se reconnaîtront pour frères, parce qu'ils auront un père commun ; et, fatigués des longues discordes, ils se reposeront aux pieds de ce père qui n'étend la main que pour protéger et n'ouvre la bouche que pour bénir*. » Ces perspectives brillantes ne séduisirent pas plus Grégoire XVI, qu'elles n'auraient séduit Pie VIII et Léon XII. Moins encore que ses prédécesseurs, il pouvait se croire à l'aube de cet empire universel et incontesté, lorsqu'il voyait la Révolution, déchaînée à travers l'Europe, franchir les frontières du patrimoine de saint Pierre ; comme si elle eût voulu, par la violation de la plus auguste des souverainetés, consommer son triomphe.

^ Avenir, a a décembre i83o.

lO% LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE

f La logique condamnait VAi^enir à applaudir I à cette révolte des sujets du pape, comme il [ applaudissait à d'autres. Il y avait là, pour les peuples, des garanties à conquérir, aussi bien qu'en Pologne, aux Pays-Bas ou en Irlande. Là encore, le développement intellectuel et moral devait amener un développement proportionnel de la liberté. Là enfin le tumulte de la rébellion ne cachait que le prolongement de Faction libératrice du christianisme, laquelle ne finira qu'avec les siècles, lorsque Thomme, ayant parcouru le cercle entier de son développement possible, entrera dans le cycle immuable de l'éternité ^

Sans doute, entre le tsar qui déniait aux Polonais la liberté de pratiquer la religion catholique et le pape qui n'admettait pas les habitants des Légations à prendre une part légitime au gouvernement, la différence était énorme. Mais, de part et d'autre, le mouvement qui soulevait les peuples était un instinct

*■ Ces formules soat celles par lesquelles VAvenir du aa décembre caractërisait le sens des efforts révolutionnaires. En en faisant Tapplication aux révoltés des Romagnes, je ne fausse certainement pas la pensée de Lamennais. Il suffit de lire l'Avenir des 5, g.So avril et 3 mai i83i. Le journal assurément maintient la nécessité du pouvoir temporel des papes et blâme les excès de Finsurrection, mais il plaide pour les réformes nécessaires ; avec une réserve visiblement contrainte, il fait la leçon au chef des États de l'Église comme aux autres souverains ; et même il se hasarde à dire que la suppression du principat civU serait pour le vicaire de Jésus-Christ « une position de progrès » {Avenir, 7 janv. i83i).

NONCIATURE DE M^ LAMBRUSCHINI io3

du droit et un souffle du christianisme ; sur les bords du Tibre comme sur ceux delà Vistule, le pouvoir du souverain n'existait que s'il était juste ; partout où une liberté légitime était refusée, il n'y avait qu'un parti à prendre, la réclamer hautement, se coaliser avec tous pour l'obtenir, et alors la prendre au besoin de vive force. C'est seulement quand on est une minorité, qu'il est permis de s'abandonner aux lamentations, de se borner à prier le Dieu des opprimés, ou de chercher en s'exilant en pays barbare l'indépendance que rend impossible la tyrannie des pays civilisés*.

Ce programme provoquait à Rome des inquiétudes et en France des polémiques.

L'émotion était d'autant plus vive qu'au journal, chargé d'inculquer ses idées, Lamennais avait joint deux associations en vue de coaliser ses partisans. V Agence générale était destinée à constituer « une vaste société d'assurance mutuelle » entre Français, — de n'importe quelle opinion ou croyance, — décidés à protéger leur part de légitime liberté. VActe dunion avait pour but de créer a une grande confédération morale des peuples », afin de promouvoir partout, en dépit des gouvernements établis, la liberté de conscience, la

*• Avenir, i6 octobre, !i6 norembre i83o, a8 juin i83i.

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liberté de la presse, la liberté d'enseignement.

Au surplus, V Avenir pouvait se féliciter, à ce qu'il disait, d'une influence quasi miraculeuse : ce Nous ne parlons que d'hier, et déjà notre cri d'affranchissement religieux a volé au delà de nos frontières. L'Irlande l'a reconnu, la Belgique le chante; ou la liberté périra en Pologne, ou elle l'inscrira sur ses drapeaux triomphants. Nous apprenons qu'il commence à réveiller en sursaut, dans l'Allemagne ca* tholique assoupie, les vieux souvenirs du libéralisme chrétien. L'Italie pensive et souffrante le cache dans son sein profond comme une espérance *. » — C'était se vanter d'être les entrepreneurs de la révolution universelle.

Il va sans dire que dans les matières purement ecclésiastiques, VAi^enir poursuivait aussi de profonds bouleversements. Non seulement il discutait sévèrement les personnes — par exemple tels candidats à l'épisoopat — mais il prenait parti sur des questions gêné* raies (telles que le budget des cultes, le concordat, la nomination aux cures et auxévèchés) avec une résolution et une ardeur véritablement despotiques ^ L'on ne pouvait là-dessus penser autrement que lui, sans encourir le reproche d'ignorance ou de lâcheté. Un seul fait suf*

^ Avenir y a8 déc. i83o.

* Avenir, i8, a7 octobre, 3, 5, i5, a5 novembre, aS décembre i83o» 17, 19 janvier, ao avril i83i.

NOneiATUM Dl M*' LAICBK179GHINI Io5

fira pour caractériser Tabsolutisine de cette sorte de police que le journal s'était attribuée sur rÉglise de France. L'abbé Guéranger était un ami et presque un disciple. Il était en correspondance avec Lamennais et écrivait dans VAifenir\ En juin i83i, il publia un volume de 3oo pages intitulé De Vèlection et de la nomination des éi^éques. A travers les siècles, l'auteur suivait les phases diverses par où avait passé le choix des premiers pasteurs; parvenu au gouvernement de juillet, il ne manquait pas de signaler les raisons pour lesquelles celui-ci ne pouvait réclamer le droit de nommer aux évêchés; toutefois les concordats lui paraissaient une institution respectable et bienfaisante et il raillait, en particulier, ceux qui a ne connaissant l'histoire que par leur imagination » considéraient le concordat de i5i6 comme une « entreprise du gallicanisme ]». Lacordaire rendit compte de l'ouvrage dans YAs^enir. Son article est consacré presque tout entier à réfuter ce que dit Guéranger du concordat de Bologne; il terminait par cette leçon d'un goût douteux : « On s'effraye soi-même de penser comme ceux que tout le monde trouve hardis, et Ton cherche dans les abtmes de la logique et de l'histoire des distinctions qui donnent le mé-

* Voir Dont Guirtuager (I, p. 4^-67), Demain (a4 nov., !«' déc. 1908).

Io6 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE

rite d'être modéré, en disant les mêmes choses que ceux dont Tâpreté fait peur. L'honorable écrivain, nous n'en doutons pas, est au-dessus de ces frayeurs d'un siècle timide, et il n'aura besoin que de jeter un regard dans son cœur pour y apprendre que quiconque aujourd'hui n'a pas une plume de fer trahira la vérité \ i»

Avant de renoncer au budget des cultes et de déchirer le traité de 1801, la pensée ne venait même pas à ces réformateurs intrépides de se demander quelle était la pensée de ceux à qui est confié le gouvernement de l'Eglise. Non, leur avis personnel était l'expression infaillible de la vérité; et on n'avait qu'à s'y ranger docilement.

Moins d'imprudences auraient suffi pour rendre Lamennais suspect aux souverains, à l'épiscopat français, au nonce de Paris, au Vicaire de Jésus-Christ. Combattu publiquement par des journaux catholiques, déserté peu à peu par ses abonnés, ruiné dans ses finances par des administrateurs sans scrupules, VAçenir fut suspendu. Lamennais l'annonça à ses lecteurs dans le numéro du i5 novembre i83i. Ni son indignation contre le gouvernement de Louis-Philippe n'était refroidie, ni son impatience d'un ql joug

^ Avenir, 17 juin i83i. — Voir sur cet incident Mois litté-^ raire (arril 191 1) ; il y a là 8 lettres inédites de Lamennais à Guéranger.

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infâme :o diminuée, ni son espoir ralenti de le briser un jour et de ce planter dans sa poussière la liberté ». Il comptait bien voir la masse des catholiques s'ébranler au combat et reparaître alors lui-même à leur tête. Mais les soldats d'Israël remettaient parfois au fourreau le glaive, pour consulter le Seigneur en Silo. Ainsi feront les rédacteurs de VAi^enir. « Le bâton du voyageur à la main, ils s'achemineront vers la chaire éternelle » pour prier le pape de prononcer entre eux et leurs

contradicteurs.

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