CHAPITRE V
L'ENCYCLIQUE MIRARI VOS GOMDAMNE-T-ELLE LAMENNAIS EST-ELLE UN ACTE DOCTRINAL OU UN ACTE DE COM- PLAISANCE POLITIQUE ?
Quand on parle de Tencyclique Mirarivos.
on a coutume d'en citer quelques passages pour ainsi dire classiques sur le libéralisme et Tindifférentisme, comme si Grégoire XVI, par son acte, n'avait pas eu autre chose en vue que d^attirer sur ces deux points l'attention des catholiques. Il faut faire à la parole pontificale Thonneur de la prendre comme elle est, avec sa largeur et sa complexité.
C'était la première fois, depuis son avènement, que le pontife s'adressait à l'univers catholique. Or il avait un sentiment profondément douloureux des conditions misérables où se trouvait l'Eglise en beaucoup de pays.
Il témoignait trop sa peine aux ambassadeurs accrédités auprès de sa personne, pour ne pas la crier urbi et orbiy selon le devoir de sa charge apostolique. Sans paradoxe, on peut observer que toutes les grandes et justes plaintes dont Lamennais avait saisi l'opinion
par ses livres éloquents, ont un écho discret dans Tencylique Mirarivos.
<i Nous pouvons dire avec vérité que c'est rheure de la puissance des ténèbres... C^estle triomphe du mal enhardi, d'une science impudente, d'une licence sans retenue. Les choses saintes sont méprisées, et la majesté du culte divin, qui est aussi puissante que nécessaire, est blâmée, profanée, tournée en dérision par des hommes pervers. Aussi la saine doctrine se corrompt et les erreurs de tout genre se propagent-elles audacieusement. Ni les lois de l'Église, ni ses droits, ni ses institutions, ni les disciplines les plus saintes ne sont à l'abri des insultes des langues d'iniquité. On attaque avec acharnement cette chaire romaine du bienheureux Pierre qui est le fondement donné par Jésus-Christ à l'Église, et les liens de Tunité se relâchent et se rompent de jour en jour. La divine autorité de l'Église est contestée, plus un de ses droits n'est debout, elle est piétinée par la politique humaine, livrée par une souveraine injustice à la haine des peuples, réduite à une honteuse servitude. L'obéissance due aux évêques est enfreinte et leurs droits sont foulés aux pieds. On entend retentir dans les académies et les gymnases des doctrines nouvelle», monstrueuses et qui font horreur; la foi catholique y est attaquée, non plus sournoisement et
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avec détour, mais publiquement, ouverte* ment, par une guerre criminelle qui épouvante ; car lorsque la jeunesse est corrompue parles leçons et les exemples des maîtres, que peut*on attendre sinon de grands désastres pour la religion et une profonde perversité des mœurs ? Et lorsqu'on a secoué le frein de la religion divine, par laquelle seule les royaumes subsistent et la force du pouvoir est garantie, que peut-on voir se préparer si ce n^est la ruine de Tordre public, la chute des prinees, le renversement de toute puissance légitime?
Et ces calamités accumulées proviennent surtout de la conspiration de ces sociétés dans lesquelles tout ce qu'il y a, dans les hérésies et les sectes les plus criminelles, de sacrilège, de honteux et de blasphématoire, s'est écoulé comme dans un cloaque, où seraient réunies toutes les fanges. »
Dans ce sombre tableau, que pouvait trouver à désirer l'auteur des Mclux de P Église ? Et de même, que manquait-il pour lui plaire, aux protestations du Pontife contre les théories des légistes au sujet du célibat ecclésiastique et l'indissolubilité du mariage; à l'exhortation chaleurause faite aux pasteurs de se rattacher étroitement à la chaire de Pierre, comme au centre nécessaire de l'unité et de la vérité catholique; à la recommandation adressée aux jeunes clercs de ne pas peser
dans une balance humaine les mystères de la foi qui surpassent toute intelligence ?
Grégoire XVI ne pouvait douter que l'adversaire le plus décidé du rationalisme, du gallicanisme et du régalisme, dans notre pays, n'applaudtt à ces leçons opportunes. Mais le devoir de sa charge doctorale voulait aussi qu'il donnât à Lamennais les avertissements que ses outrances, ses erreurs et Téclat de sa propagande avaient rendus indispensables. Le cardinal Pacca fut chargé de lui indiquer quels passages de Tencyclique réclamaient de lui une particulière attention. Comme le pèlerin était en route pour la France, par TAUemagne et la Belgique, le nonce de Munich et Tinternonce de Paris eurent ordre de s'industrier pour lui faire tenir l'encyclique pontificale et le commentaire qui y était joint. Les circonstances firent que les papiers romains furent remis à Lamennais dans la capitale de la Bavière par les soins de M^ d'Argenteau.
C'était le soir du 3o août. Lacordaire était venu rejoindre, à Munfch, le maître et Montalembert. Des amis avaient offert un banquet d'honneur aux trois hommes dans lesquels ils voyaient les meilleurs champions du catholicisme en France. Un concert acheva la fête.
Tandis qu'un artiste chantait, Lamennais fut appelé à la porte de la salle. Un homme lui remit un pli en exigeant un récépissé. Sur un
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chiffon de papier gris de quelques centimètres, Lamennais traça ces lignes : c J'ai reçu le paquet venant de Rome qu'on a eu la bonté de m'envoyer de la nonciature de Munich. »
L'écriture a la fermeté et la régularité coutumières. La main n'avait pas tremblé. Mais le cœur dut battre à rompre la poitrine, quand du paquet ouvert s'échappèrent l'encyclique du pape et la lettre de Pacca. Le convive reparut pourtant dans la salle, maître de lui. Ce fut seulement à la fin de la réunion, en se levant de table, qu'il dit à Lacordaire, à mi-voix : « H y a une encyclique du pape contre nous ; nous n'avons qu'à nous soumettre. »
C'était bien juger et bien sentir. Au surplus Grégoire XVI, dans sa prévoyance paternelle, avait pris ses précautions pour que Lamennais fût éclairé sans être blessé. Pacca écrivait au fondateur de V Avenir :
«... Dans la lettre encyclique. .. vous verrez, Monsieur l'abbé, les doctrines que Sa Sainteté réprouve comme contraires à l'enseignement de l'Eglise et celles qu'il faut suivre selon la sainte et divine tradition et les maximes constantes du Siège apostolique. Parmi les premières, il y en a quelques-unes qui ont été traitées et développées dans ÏAi^enir^ sur lesquelles le successeur de Pierre ne pouvait se taire.
a Le Saint-Père, en remplissant un devoir sacré de son ministère apostolique, n'a cependant pas voulu oublier les égards qu'il aime à avoir pour votre personne, tant à cause de vos grands talents que de vos anciens mérites envers la religion. L'encyclique vous apprendra, Monsieur Tabbé, que votre nom et les titres mêmes de vos écrits d'où l'on a tiré les principes reprouvés, ont été tout à fait supprimés.
« Mais comme vous aimez la vérité et désirez la connaître pour la suivre, je vais vous exposer franchement, et en peu de mots, les points principaux qui, après l'examen de VAçeniry ont déplu davantage à Sa Sainteté.
Les voici.
« D'abord elle a été beaucoup affligée de voir que les rédacteurs aient pris sur eux de discuter en présence du public et de décider les questions les plus délicates, qui appartiennent au gouvernement de l'Église et à son chef suprême...
« Le Saint-Père désapprouve aussi et réprouve même les doctrines relatives à la liberté civile et politique, lesquelles, contre votre intention sans doute, tendent de leur nature à exciter et propager partout l'esprit de sédition et de révolte...
« Les doctrines de V Avenir sur la liberté des cultes et la liberté de la presse, qui ont été
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traitées avec tant d^exagération et poussées si loin par MM. les rédacteurs, sont également très répréhensibles et en opposition avec renseignement, les maximes et la pratique de rÉglise...
« Enfin ce qui a mis le comble à Tamertume du Saint-Père est VActe (T union proposé à tous ceux qui espèrent encore en la liberté du monde et veulent y travailler. . . Sa Sainteté... réprouve un tel acte et pour le fond et pour la forme... )» \
Mieux que toutes les réflexions personnelles, des déclarations aussi nettes étaient faites pour fixer Lamennais sur sa situation. Le pape ne le blâmait pas seulement des imprudences commises, mais des idées contraires à renseignement de TÉglise.
Les termes sont formels. Il suffit de lire.
Et il est surprenant qu'aujourd'hui encore des historiens ne voient pas comment le cardinal Pacca, en commentant la parole pontificale pour les rédacteurs de V Avenir^ mettait directement en cause leur orthodoxie. Il faut ici une explication loyale et complète.
Grégoire XVI appelle a absurde, erronée et
* Lamennais, dans les Affaires de Romêj a cité cette lettre de Pacca in extenso. Je la cite ici, diaprés l'original anqnel
folle la maxime qu'il faut affirmer et revendiquer pour n'importe qui la liberté de conscience » ; il dérive cette maxime, de TindifFérentisme d'après lequel n toutes les croyances sont bonnes pour le salut éternel, à condition que les mœurs soient réglées selon le juste et l'honnête »; il observe que c'est « préparer le chemin x> à la liberté de conscience la plus absolue que de proclamer «c utile à la religion « la pleine et entière liberté [d'opinion 2) aujourd'hui régnante, « au grand dommage de la société civile et religieuse » ; il proclame que le droit de tout imprimer n'est pas plus admis par l'Église que celui de renverser les trônes.
Sur chacun de ces cinq points Lamennais pense-t-il en antithèse ? Il a expliqué longuement, dans les Araires de Rome et dans la préface des Troisièmes mélanges^ ce qu'il avait en tète, au moment où Grégoire XVI promulgua l'encyclique Mirari vos. Au reste son livre Des progrès de la Révolution et de la guerre contre FËglise^ aussi bien que le Mémoire remis au pape en février i832 et la correspondance avec SenfFt ou Ventura, nous offrent le moyen sûr de contrôler les plaintes de l'écrivain condamné, par les espérances du fondateur de V Avenir, Le rapprochement de
d'ailleurs le texte publié par Lamennais est pleinement conforme.
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tous ces textes amène Thistorien à des conclusions assez complexes.
Avant tout, il convient d'observer que Lamennais ne discute que pour agir. En étudiant les phénomènes de la vie de son temps il constate qu'un mouvement vers la liberté y est déchaîné et que les princes y font obstacle. Ils se servent des lois contre les libertés politiques des citoyens, de la censure contre la liberté de la presse, du concordat et des articles organiques contre Ja liberté de l'Église. Avec une égale ardeur, Lamennais réclame l'abolition du Concordat, de la censure, des formes du pouvoir absolu. Du même cœur satisfait, il applaudit aux sujets qui le fusil à la main arrachent aux despotes des garanties constitutionnelles, aux écrivains qui bravent la prison plutôt que de taire la parole dictée par le devoir, aux évoques qui tiennent pour non avenues les ordonnances anticanoniques des rois. Sans confondre ces nobles causes, il les tient toutes pour sacrées ; dans les blessures souffertes par chacune d'elles, il voit une injure faite à Dieu même; car de Dieu seul dérivent les droits de l'Église, de la conscience et des peuples. Théoriquement il sait que le mal et Terreur n'ont point de droits, que les abus de la liberté ne sont ni moins probables ni plus légitimes que ceux de l'autorité. Mais il lui paraît évident que les
hommes d'un même pays et de n'importe quel pays étant solidaires, et la vertu du bien et du vrai étant indéfinie et supérieure, défendre la liberté d'autrui est pour les catholiques le moyen indispensable, non imprudent, et par conséquent licite, de revendiquer leurs libertés propres. A parler rigoureusement, ce libéralisme ne distingue pas entre la thèse et l'hypothèse. Ceci est une vue de plus tard.
Le mouvement de VAifenir est un mouvement de générosité et d'indépendance; il procède d'une compassion sincère pour les opprimés et d'une naturelle horreur du frein. Si à ces sentiments on veut assigner des idées qui les dirigent et les affermissent, il faut en venir à trois théories maîtresses : Tune sur la souveraineté, Tautre sur le rôle historique de TEglise, la troisième sur les lois providentielles qui gouvernent les vicissitudes des sociétés humaines.
a On a voulu Terreur, on a voulu le mal, et le mal et Terreur agissent selon leur nature. Ils renversent violemment ou dissolvent peu à peu ce qui forme un obstacle à Taction réparatrice du principe vital. C'est la tempête qui purifie Tair, c'est la fièvre qui sauve le malade en expulsant ce qu'il a de vicié dans son organisation. Il est donc conforme aux lois de la Providence que les fausses doctrines qui égarent les peuples continuent de prédo-