CHAPITRE IX
LES PAROLES ffUN CROYANT : L'OPINION, LES GOUVER- NEMENTS, L'ENCYCLIQUE SINGULARl NOS, LA FIN DE L'ÉCOLE MENAISIENNE.
Publiées lorsque Lamennais ne se regardait plus comme prêtre, ni même comme membre de TÉglîse, les Paroles d*un croyant avaient été composées bien des mois auparavant, dans la solitude de la Chênaie, par morceaux, selon que passait le souffle de rinspiration, dans cette période douloureuse qui précède la rupture avec Rome. Lamennais se désaffectionne du catholicisme pour lui préférer le christianisme*; son activité mentale est absorbée tout entière par la méditation des lois fondamentales de la société*; il croit avoir découvert la loi qui régit le progrès de l'humanité' et les craquements du vieil édifice européen résonnent à ses oreilles comme un prélude grandiose
^ Lam. à Monialemherty p. ia4, a mai i833.
* Ihid,^ p. 117, xaa, i33, i36, aoo, 16, 19 mai, 9 octobre.
' Ihid.t p. 23, 14 novembre i83a.
3o8 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE
annonçant la merveilleuse cité que la Providence et le bon vouloir des hommes bâtiront demain avec les débris d'hier*. Dans le silence, que seules animent ses tristes pensées, son imagination s'exalte fiévreusement. En un pareil état d'âme, que pouvait-il écrire, sinon un livre lyrique, démocratique et religieux ?
Les Paroles d'un croyant sont un hommage rendu aux souffrances du peuple, un cri de haine farouche contre ceux qui le tyrannisent, une prédication de l'intervention nécessaire du Christ pour assurer aux citoyens leurs droits politiques, un hymne d'espoir qui monte vers les temps où les esclaves d'aujourd'hui, leurs chaînes rompues, goûteront le pain de la liberté gagné à la sueur de leur front.
Lamennais désire et appelle de ses vœux la république universelle. La monarchie héréditaire ne lui paratt conforme ni à la vraie philosophie de la société, ni aux justes intérêts des peuples.
ce Tous naissent égaux : nul en venant en ce monde n^a le droit de commander.
« J'ai vu dans un berceau un enfant criant et bavant, et autour de lui étaient des vieillards qui lui disaient : Seigneur^ et qui, s'age-
4 Ihid,^ p. 39, 5o, 89, 107. 17S, 9, a6 janvier, i5 mars, 16 arril, 10 septembre.
LES « PAROLES d'uN CROYANT ]!> 809
nouillantf l'adoraient. Et j'ai compris toute la misère de Thomme.
a C'est le péché qui a fait les princes* ».
D'autre part, Viàé^ républicaine, en i834, n'était défendue que par des hommes de parti dont les idées fausses, les passions violentes et Tesprit irréligieux étaient notoires. Lamennais veut que son livre aide à balayer de l'atmosphère politique ces souffles impurs, pour ne laisser à respirer aux poitrines populaires qu'un air vivifiant.
an II se rencontre des hommes qui n'aiment point Dieu et ne le craignent point : fuyezles, car il sort d'eux une vapeur de malédictions' »
flc Que peut faire pour vous un homme qui n'a que sa pensée pour règle et pour loi que sa volonté?
ce Même quand il est de bonne foi et ne souhaite que le bien, il faut qu'il vous donne sa volonté pour loi et sa pensée pour règle...
« Où Dieu ne règne pas, il est nécessaire qu'un homme domine et cela s'est vu toujours . . .
a Ceux qui vous disent : avant nous on n'a pas su ce que c'est que la justice : la justice ne vient pas de Dieu, elle vient de l'homme; fiez- vous à nous...
^ Ch. XIX.
2Ch. XTI.
3lo LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE
« Ceux-là VOUS trompent , ou s'ils vous promettent sincèrement la liberté, ils se trompent eux-mêmes * » .
« Qu'est-ce qui se pressait autour du Christ entendre sa parole? Le peuple.
« Qu'est-ce qui le suivait dans la montagne et les lieux déserts pour écouter ses enseignements? Le peuple.
(( Qui voulait le choisir pour roi ? Le peuple.
« Son cœur battait sur le cœur du peuple, et le cœur du peuple battait sur son cœur.
« Et c'est là, sur le cœur du Christ, que les peuples malades se raniment et que les peuples opprimés reçoivent la force de s'affranchir.
« Malheur à ceux qui s'éloignent de lui, qui le renient! leur misère est irrémédiable et leur servitude éternelle* ».
Mais il faut que la foule travaille de ses bras à faire, dans le monde, les transformations que réclament la dignité humaine et l'éternelle justice. Rien n'est plus contraire aux plans divins qu'une sorte de quiétisme dans lequel l'opinion endormie attendrait de se réveiller libre. Comme toute vie, la vie civique n'est promise qu'à l'effort.
« Le laboureur porte le poids du jour, s'ex-
^ Ch. xzxTii.
^ Ch. XXXII.
LES « PAROLES d'uN CROYANT J> 3ii
pose à la pluie, au soleil, aux vents, pour préparer par son travail la moisson qui remplira ses greniers à Tautomne.
oc La justice est la moisson des peuples.
<K L'artisan se lève avant Taube, allume sa petite lampe, et se fatigue sans relâche pour gagner un peu de pain qui le nourrisse lui et ses enfants.
oc La justice est le pain des peuples.
ce Le marchand ne refuse aucun labeur, ne se plaint d'aucune peine; il use son corps et oublie le sommeil afin d'amasser des richesses.
« La liberté est la richesse des peuples.
oc Le matelot qui traverse les mers, se livrant aux flots et aux tempêtes, se hasarde entre les écueils, souffre le froid et le chaud, afin de s'assurer quelque repos dans ses vieux ans.
a La liberté est le repos des peuples.
oc Le soldat se soumet aux plus dures privations, il veille, il combat et donne son sang pour ce qu'il appelle la gloire.
a La liberté est la gloire des peuples.
oc S'il est un peuple qui estime moins la justice et la liberté que le laboureur sa moisson, l'artisan un peu de pain, le marchand ses richesses, le matelot le repos et le soldat la gloire; élevez autour de ce peuple une haute muraille, afin que son haleine n'infecte pas le reste de la terre.
<sr Quand viendra le jour du jugement des peuples, il lui sera dit : qu'as-tu fait de ton âme ? on n'en a vu ni signe ni trace. Les jouissances de la brute ont été tout pour toi. Tu as aimé la boue, vas périr dans la boue.
oc Et le peuple au contraire, qui au-dessus des biens matériels aura placé dans son cœur les vrais biens; qui pour les conquérir n'aura épargné aucun travail, aucune fatigue, aucun sacrifice, entendra cette parole :
<r A ceux qui ont une àme, la récompense des âmes. Parce que tu as aimé plus que toutes choses la liberté et la justice, viens, et possède à jamais la justice et la liberté. »
Certes, cette récompense pourra être achetée par de longues et dures souffrances. Mais a lorsqu'on a foi en elle, la cause juste triomphe toujours et celui-là se sauve qui persévère jusqu'à la fin* ». Plus les petits seront honnêtes, courageux et unis, plus les temps de la délivrance seront proches*. Cet avenir est garanti par l'histoire aussi bien que par la bonté de la Providence. Et alors, les tyrans ayant disparu dans la suprême rafale déchaînée par la colère de Dieu et des hommes, le soleil des intelligences montera au-dessus de l'horizon du monde.
^ Ch. xxxviu.
* Ch. xxxTin.
* Ch. XXII, XXIX, XXXIX.
LK6 « PAROLES D*UN CROYAIfT )!> 3l3
a Et à mesure qu'il montera, sa chaleur fondra les nuages amoncelés par la tempête, et ils ne seront plus qu'une légère vapeur qu'un vent doux chassera vers le couchant.
c Jamais le ciel n'aura été aussi serein, et la terre aussi verte et aussi féconde.
« Et au lieu du faible crépuscule que nous appelons jour, une lumière vive et pure rayonnera d'en haut, comme un reflet de la face de Dieu.
c Et les hommes se regarderont à cette lumière et ils diront : nous ne connaissions ni nous ni les autres ; nous ne savions pas ce que c'est que l'homme. A présent nous le savons.
a Et chacun s'aimera dans son frère, il sera heureux de le servir; et il n'y aura ni grands ni petits, à cause de l'amour qui égale tout, et toutes les familles ne seront qu'une famille et toutes les nations ne seront qu'une nation*. »
Et tandis qu'ici s'opérera cette métamorphose de la race humaine régénérée politiquement par la vertu du Christ, en haut, le Fils se penchera vers le Père, et l'Esprit les couvrira de son ombre; mystère divin de l'union parfaite qui fait le tressaillement des cieux et consomme les joies de l'éternelle patrie*.
* Ch. XXIV.
^ Ch. XLU.
3i4 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE
Un tel langage rendait un autre son et avait une autre prise que ceux dont les journaux ont coutume. Il ne s'agit pas des splendeurs de la dernière fête du Château, des éléments de la prochaine combinaison ministérielle, des conséquences d'un récent projet de loi.
Dédaignant cette basse politique, Lamennais fait appel aux sentiments les plus profonds de Tâme, celui de la liberté, de la justice et de la religion, avec lesquels il solidarise un bonheur immanquable et indéfectible. Et il parle de ces choses éternellement humaines, non point en philosophe qui disserte, mais en poète qui chante, en mage qui sait l'avenir, en vaillant qui ose tout dire comme il est prêt à tout souffrir. Le peuple ne résiste pas à de tels accents. Ils s'imposent à tous. En un clin d'œil, l'attention publique est conquise en France et hors de France. Les Paroles d'un croyant sont un événement. Les ministres s'en effrayent, le clergé s'en afflige, la bourgeoisie s'en étonne, la légitimité est indignée, le parti républicain réjoui, la masse ouvrière, surprise, s'attendrit et la jeunesse des écoles bat des mains. Les éditions du livre prestigieux se succèdent rapidement, avec des tirages considérables. On le lit en
LES OC PAROLES D^UN CROYANT D 3i5
commun dans les jardins publics, on fait queue aux cabinets de lecture de la capitale. Hors des frontières, on se dispute l'honneur de répandre par le monde les idées du nouvel évangéliste.
La Gazette de France^ V Ami de la religion^ le Rénovateur .et V Univers religieux ne partagaient pas cet enthousiasme. Lacordaire et Laurentie se trouvaient d'accord avec Picot et Genoude, et même avec le Figaro et le Constitutionnel^ pour critiquer Lamennais. Le fait était notable. Et Lamennais n'en tenait pas assez compte quand il écrivait à Montalembert que l'opposition à son livre s'était a concentrée à peu près dans les sacristies i>. Il est vrai que, si quelques journaux le blâmaient, d'autres en plus grand nombre lui prodiguaient l'éloge : la Revue des Deux Mondes et la Revue de Paris^ la Quotidienne et le National^ le Vert-vert^ le Bon sens^ le Populaire.
Malgré tout, le malaise était grand et l'impression finale demeurait pénible. Les plus enthousiastes ne pouvaient s'empêcher de glisser au milieu de leurs dithyrambes quelques conseils. Ballanche sentait le besoin, après les Paroles^ de rassurer les rois et de contenir les peuples. Son article se terminait par ces lignes fort significatives sous la plume d'un ami :
« Je dirai au poète de la vision : si vous
3l6 LAMBNIfAIS BT LE SAINT-SIÊGB
n'aviez livré au tumulte de la place publique que les calmes enseignements de l'initiation successive, je ne m'en plaindrais point...
[Mais] vous avez effrayé les pouvoirs lorsqu'il fallait les instruire, vous avez soulevé les multitudes lorsqu'il fallait les apaiser, vous avez mis le feu à la cité du présent avant de vous être informé si la cité de l'avenir était prête à recevoir ses nouveaux habitants*. »
Néanmoins, le ministre des Affaires étrangères écrivait à l'ambassadeur de France à Rome:
a Cet ouvrage ne fera peut-être pas tout le mal qu'on pourrait en redouter. Le style en est peu à la portée des classes auxquelles l'auteur a particulièrement en vue de s'adresser; et si j'en excepte l'éloge qu'affectent d'en faire quelques feuilles républicaines, les Paroles (Tun croj/ant sont généralement désapprouvées par les hommes dont les opinions démocratiques se rapprochent le plus des théories de l'auteur. En France, où le sens des convenances a conservé tant d'empire, on s'est étonné d'un pareil langage dans la bouche d'un prêtre, et l'on a peine à supposer que l'auteur n'ait obéi, comme il le dit, qu'au cri de sa conscience »^
^ Revue européenne, VIII, p. 353.
^ Arch. Aff. étr. Rome, 976. Lettre du i3 juin i834é
LBS « PAROLES d'uN CROYANT 2> 817
En écrivant ces lignes inoffensives, 1 ami* rai de Rigny témoignait que le gouvernement de Louis«-Philippe ne prenait guère au tragique le manifeste politique de Lamennais. Celui-ci était sans doute mal informé, quand il se disait menacé de poursuites, au cas où il ferait des Paroles une édition à bas prix, et dénoncé à la vindicte de Rome par la diplomatie française \ Quoiqu'il en soit, la conduite du pape importait beaucoup plus que celle du roi des Français. Lamennais en était le premier convaincu, malgré sa rupture avec Rome; et ses amis le pensaient comme lui.
On va voir comment ils renseignaient leur maître : celui-ci écrivait après avoir reçu leurs confidences^ :
« Je suis, ainsi que tout le monde, dans Fignorance absolue de ce que fera Rome.
Elle a consulté pour savoir si une condamnation serait possible, opportune, utile, sans danger. On lui a répondu qu'on ne voyait pas sur quoi on pourrait Tappuyer, et que, dans tous les cas, elle ne pouvait avoir que des effets funestes, à cause de Tardente indignation qu'elle exciterait contre le clergé. Cette réponse suffirait pour la déterminer au Mlence, si la diplomatie n'insistait pas trop
^ Lam. à Montalemhert p. 279. Lettre du i'^ juin citée pins haut, et lettre du 8 juin.
> MèdM lettre à JlfoMteUttbert.
3l8 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE
fortement pour la faire parler. Dans le cas assez probable où celle-ci l'emporterait, les paroles qui s'échapperont du Vatican seront la résultante de deux peurs, i^
Le jour même où Lamennais écrivait ces lignes impertinentes et assurées, Grégoire XVI recevait en audience particulière M. de Tallenay, chargé d'affaires de France. Le lendemain, celui-ci écrivait au ministre des Affaires étrangères :
« La conversation est tombée insensiblement sur la France et sur le nouveau pamphlet de M. l'abbé de la Mennais intitulé Paroles d'un croyant. Le pape s'est fort animé en traitant ce sujet, ne dissimulant pas la peine qu'il en avait ressentie, et accusant l'auteur d'avoir manqué à toutes les promesses qu'il avait faites, et surtout de prêcher des maximes entièrement opposées à l'encyclique dont il avait adopté en dernier lieu les principes par une déclaration publique^ .
La remarque était juste, et pour la faire, Grégoire XVI n'avait pas besoin des suggestions de la diplomatie autrichienne ou russe. Il suffisait de lire. Tant que Lamennais avait gardé le silence, on avait pu compter que le temps l'amènerait à penser sincèrement ce que sa main avait signé par lassitude et pour
1 Arch. Aff. étr. /?ome, 97$. Dépêche du a juin i834.
LES a PAROLES d'uN CROYANT » 3l9
en finir^ le 1 1 décembre i833. Les Paroles mettaient à nu toute l'âme, et son obstination dans les idées condamnées, et sa révolte insolente contre Tautorité qu'elle avait un instant paru reconnaître.
Tous ceux que n'aveuglait pas la fumée des théories menaisiennes ou l'éclat de la gloire de leur inventeur, éprouvaient, en face du nouveau pamphlet, la même impression de stupeur : ils se demandaient s'il était possible de se jouer de la parole donnée et de braver le pape avec cette désinvolture. Au Vatican, à l'archevêché de Paris et à la nonciature, le coup était d'autant plus sensible que Grégoire XVI, Quélen et Garibaldi venaient de donner la plus indéniable preuve de leur mansuétude à l'égard de l'indocile et irrité solitaire la Chênaie.
Le sulpicien Boyer, avait composé un livre contre les systèmes de Lamennais. Dès qu'ils furent au courant, Quélen et Garibaldi essayèrent d'empêcher la publication \ Lamennais, après de longues hésitations et des pourparlers sans fin, avait consenti à une déclaration
^ Arch. Vat. Dossier Lamennais, Lettre du ao décembre i833.
de soumission publique; il fallaitprendre garde de le brusquer et de le provoquer comme à plaisir. Boyer promit d attendre quelques mois. Son travail lui avait coûté bien des veilles ; il était convaincu, et par lui-même et par ses correspondants de France ou de Rome, que les théories du sens commun n'avaient rien perdu de leur faveur et de leur funeste influence parmi le jeune clergé. Des ouvrages récents venaient encore de les prôner et de les répandre. La réfutation paraissait donc indispensable. \^ Examen de la doctrine de M. de la Mennais était d'ailleurs imprimé ; il parut. L^auteur disait dans la préface : a Que M. de la Mennais achève ce qu'il a commencé ; qu'il abjure ses erreurs philosophiques et théologiques ; qu'il fasse droit à la censure épiscopale, comme à l'encyclique de Sa Sainteté et je cesse d'écrire. Et qui, plus que moi, désire la fin de ces tristes débats, sujets de joie et de triomphe pour l'impiété, alors même qu'ils sont nécessaires à la défense de la vérité. Notre différend, je le dis à regret, subsiste tout entier. L'encyclique, loin de le diminuer, ne l'a même pas entamé. Nos prélats l'ont jugé contre ma partie ; elle fait appel de la censure au Saint-Siège, je la suis à ce tribunal suprême, juge en dernier ressort des causes de la foi et j'y dépose cet ouvrage comme pièce ou mémoire dans ce
LES C< PAROLES d'uN CROYANT » 321
procès, OÙ je me constitue l'avocat de nos prélats et le défenseur de leur jugement en première instance ».
Le 12 mars, Garibaldi envoya le volume à Rome, au nom de l'auteur. Bernetti lui répondit, le 5 avril : a Sa Sainteté ayant parcouru l'ouvrage en est demeuré très contrariée, même à cause de M. de la Mennais. Toute l'affaire était terminée à la satisfaction du Saint-Père ; il n'était ni utile, ni prudent de la remettre sur le tapis... Au surplus, si vous aviez lu ce livre complètement, vous auriez peut-être insisté davantage auprès de l'auteur pour le dissuader de le publier; ou tout au moins vous n'auriez pas accepté de le transmettre à Rome. Et c'est ce que le Saint-Père aurait désiré ». Docilement Garibaldi profita de la leçon. Quand Boyer voulut le prier de faire passer un exemplaire de V Examen au cardinal Lambruschini, il refusa la commission, motivant le refus par le déplaisir que le livre avait causé au souverain Pontife. Boyer en fut surpris et attristé. Il plaida son cas dans une lettre d'une éloquence un peu raide, adressée à Bernetti. Il ne se plaignait pas de l'humiliation reçue, il n'était pas a assez étranger à la doctrine de l'Évangile pour ne pas sentir combien une humiliation peut être utile ».
Mais « la cause de la vérité » n'aurait-elle pas à souffrir a un dommage réel ». Le menaisia-
3!à2 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE
nisme philosophique et théologique étant plus vivant que jamais, ses adeptes ne trouverontils pas dans le désagrément survenu à Boyer un argument ad hominem sans réplique ?
« Après tout, diront-ils, vous n'êtes pas au pair avec nous. Nos livres ne sont pas improuvés à Rome ; il n'en est pas de même des vôtres.
Dans la discussion ouverte, on nous accorde la parole, on vous la refuse. » L'on peut bien se rabattre à répliquer : a ce n'est pas le fond de mon livre, mais le moment peu opportun, peu loyal, peu généreux de sa publication qui est blâmé ». Il sera facile de dire que c'est là une défaite. La rétractation de Lamennais méritait des égards. Il croit en avoir tenu assez compte, en retardant son travail, en y joignant une préface concertée avec l'archevêque de Paris. Mais il en est qui pensent que cette rétractation est un « acte purement extérieur » qui a tiendra jusqu'au terme dont Dieu seul connaît la fin. » Quoiqu'il en soit, il regrette infiniment d'avoir déplu au souverain Pontife; et s'il avait connu ses intentions, jamais son livre n'eût été imprimé, pas même écrit.
Ce plaidoyer d'un prêtre vertueux, instruit, zélé, ne modifia point la conduite de Rome.
Elle s'en tint sur \ Examen de la doctrine de M. de la Mennais à son premier jugement : le livre était inopportun, contestable même en quelques parties. Garibaldi fit savoir à La
LES OC t^AROLES d'un CROYANT » 323
Chênaie, par Tintermédiaire de Tabbé Jean, que Boyer avait été repris d'avoir recommencé des polémiques irritantes *. Pour reprendre les expressions du docte sulpicien, le pape écartait un plaidoyer public en faveur de la censure de Toulouse, comme il avait différé d'examiner le jugement porté, en première instance, par les évèques de France.
C'était toujours le même esprit pacifique, temporisateur, charitable qui prévalait dans les conseils du Vatican. Et il venait à peine d'en donner une preuve nouvelle, que les Paroles d'un croyant éclatèrent en coup de foudre. On comprendra que Grégoire XVI en ait ressenti une secousse particulièrement douloureuse.
Les dépèches de Garibaldi étaient pleines de tristesse. L'internonce voyait avec raison, dans les doctrines du détestable livre, l'explication des résistances mises par Lamennais à signer une adhésion sans réserve à l'encyclique i/i>ariVo5. Si l'écrivain avait consenti, à la prière de son ami Arnaud de l'Ariège, à supprimer la page offensante qui terminait le chapitre xxxiii, les points de suspension par
^ Arch. Vat. Dossier Lamennais et Corr. None. Lettres du •À avril et du la mai i834«
lesquels il Tavait remplacée, n'en étaient pas moins significatifs ; personne ne pouvait douter que le <ic vieillard usé par les ans », qui était le témoin muet des crimes des rois, ne fut le pape; et Taudace de cette calomnie donnait hélas 1 lieu de craindre que le malheureux prêtre, la foi perdue, ne fut pour toujours sorti de TEglise. Le gouvernement ne ferait rien pour poursuivre Touvrage. Et Tattitude de tous les gens de bien, des disciples mêmes de la Chênaie, comme Gerbet et Lacordaire, indiquait assez que jamais Lamennais ne pourrait être un chef de secte. Mais sa révolte n'en était pas moins un malheur et un scandale ; et à moins d'un miracle de la grâce, tout espoir de retour à la vérité semblait évanoui. Heureusement l'attaque de Boyer n'était pour rien dans ces tristes événements ; les Paroles étaient sous presse, quand avait paru V Examen de la doctrine de M. de la Mennais ^
A mesure qu'elles arrivaient, les dépêches de la nonciature étaient remises par le secrétaire d'État à Lambruschini. Celui-ci était chargé par Grégoire XVI d'instruire cette nouvelle affaire. Le ii juin, le propre jour où Lamennais démontrait à Montalembert, — d'après des lettres reçues de Rome — que toute condamnation était fort improbable,
1 Ârch. Vat. Dossier Lamennais Corr. Nonc. Dépêches du a, 7, 9, la mai i834.
LES <r PAROLES d'uN CROYANT » SsS
sinon impossible, le cardinal remettait au pape son rapport sur les Paroles (Tun croyant,
A la première page, on y lit ces lignes :
« qui définirait les Paroles une apocalypse nouvelle, inspirée par Satan, pour exciter de nouveaux scandales dans TEglise et occasionner de nouveaux troubles dans le monde, en porterait un jugement exact. » Certes, autant que personne, Lambruschini admire l'écrivain qui a su, dit-il a imiter la simplicité, la sublimité et la véhémence des anciens prophètes ». Mais il redoute que le charme de ce « style clair, poétique et brillant », séduisant la jeunesse et le peuple, ne les entraîne à partager les idées démagogiques.
«Les Paroles d'un croyant^ a dit le journal de Cabet, valent pour notre cause plus que des milliers de baïonnettes, car elles feront dans les populations des conquêtes morales, les seules durables ' » D'autre part, le prince de Metternich assure que cette brochure a produit en Belgique une secousse analogue à la Révolution de i83o V Appuyant Tun par l'autre ces deux témoignages, venus des deux pôles du monde politique, Lambruschini les justifie par l'analyse détaillée de l'ouvrage dont il cite les passages suspects. S'il avait
^ Le Populaire f ii mai i834.
' Dans une dépêche du aa mai, le nonce de Vienne rapportait ce mot que lui avait dit Metternich.
3a6 LAMEHIfAIS ET LB SAINT-SIÈGE
lu cette analyse, Lamennais l'aurait sans doute discutée avec le même dédain que les objections de Montalembert. Il n'empêche que les critiques du cardinal ont leurs preuves dans le texte même des Paroles. Lamennais criait aux peuples déjà emportés par la fureur révolutionnaire : les rois en droit ne sont légitimes que s'ils sont justes * ; en fait, ils ne cherchent qu'à soutenir leur tyrannie par l'abrutissement des masses, la division des intérêts, les exploits du bourreau, les mollesses de la volupté, les mensonges des prôtres*; mais si grande que soit leur puissance, elle ne saurait résister à la coalition des sujets et des peuples, et cette coalition est voulue de Dieu, précisément parce qu'il veut que régnent sur la terre la justice et la charité, dont la liberté est la condition, comme elles sont sa sauvegarde ^ Un pareil langage était en dissonnance avec celui que Grégoire XVI avait tenu avec force dans l'encyclique Mirari vos. Le soin jaloux que Lamennais avait mis longtemps à se taire sur la doctrine de l'acte pontifical, la vanité de son adhésion du II décembre i833, s'expliquaient l'un et l'autre et l'un par Tautre. Maintenant éclataient à tous les regards, quelles théories il
* Paroles, xix.
^ Ibid., XIII.
' Ibid,, XI, xvii, XXI, xxuiy xxix.
LES OC PAROLES d'uN CROYANT » 'à'!*]
prétendait dérober au droit de censure du pape, quand il disait réserver expressément sa liberté d'homme et de citoyen, A l'entendre, rien de plus facilement séparable, et de plus extrêmement séparé, que la politique et la religion. Or, comme pour étaler Taveuglement de cette raison raisonnante, il se trouvait que toute la politique des Paroles se réduisait à flétrir la tyrannie au nom de la loi de Dieu et à soulever les peuples en faisant appel à leur conscience chrétienne ; c'est-àdire à mouvoir les plus essentiels ressorts de la religion. En vérité, de la part de qui contestait au souverain Pontife un droit vrai d'intervenir parmi les affaires de ce monde, il était impossible de remuer des questions où son intervention fut au contraire mieux qualifiée et plus indispensable.
L'archevêque de Paris eut souhaité que Rome dédaignât de s'occuper des Paroles d'un croyant. L'auteur n'était plus qu'un défroqué et son ouvrage était fou. Il y avait là de quoi limiter beaucoup la malfaisance du livre. Lambruschini voyait autrement les choses. La renommée de Lamennais et le succès très vif delà brochure lui faisaient prévoir une propagande prodigieuse de l'erreur.
Il craignait aussi que le silence de Rome ne fut interprété ou comme une tolérance des idées hardies qui se prévalaient de l'Évan-
gile, OU comme un embarras en face de la puissante influence d'un écrivain de génie. H concluait donc que le pape devait parler et il lui paraissait que, pour éclairer les catholiques, il suffirait d'un bref adressé aux évoques de France, et dans lequel seraient sommairement exposés les principes catholiques sur Torigine, la nature et les droits du pouvoir.
D'autres idées prévalurent dans l'esprit du pape. II signa une encyclique par laquelle furent condamnés tout ensemble les Paroles d'un croyant et le système philosophique de la raison générale : le livre parce qu'il « contient des propositions respectivement fausses, calomnieuses, téméraires, conduisant à l'anarchie, contraires à la parole de Dieu, impies, erronées, déjà condamnées dans les écrits de Vaudois, de Wiclef et de Jean Hus » ; le système, parce qu'il cherche la vérité, là où elle n'est point, et que méprisant les saintes et apostoliques traditions, il met en avant des doctrines vaines, futiles, incertaines, non approuvées par l'Eglise, sur lesquelles certains hommes, dans leur vanité, pensent à tort pouvoir trouver à la vérité un ferme appui.
A l'occasion de l'encyclique Singulari nos, les gouvernements se reprirent un instant à s'occuper de Lamennais. Metternich confia au nonce de Vienne, Ostini, que la nouvelle
LES « PAROLES d'uN CROYANT » 3^9
lettre apostolique lui agréait fort^ A Paris, le ministre des Affaires étrangères exprima la crainte que l'influence de l'Autriche n'eût été grande dans cette question ; il voulait bien ajouter d'ailleurs que le cabinet n'avait « aucune objection contre le texte de l'encyclique » et que les Paroles d'un croyant^ presque inofFensives en France, risquaient fort d'avoir des effets déplorables en Allemagne « où la tendance des imaginations sympathise plus naturellement que chez nous avec la verve d'exaltation et la forme mystique de l'ouvrage ».
En condamnant de nouveau Lamennais, le pape s'était à la fois expliqué sur ses idées politiques et sa théorie de la connaissance.
A première vue, ce retour sur la philosophie de VEssai provoque une surprise. Les nouvellistes qui renseignaienthabituellement Lamennais sur les secrets de Rome ne manquèrent pas de lui dire que c'était une conséquence de la brochure de Lacordaire\ Les mêmes informateurs avaient d'ailleurs dit à leur
' Arch. Vat. Lettre du a5 juillet i834.
* Arch. Aff. ëtr.y 975, f> 107. Lettre du i«' août i834.
' Lacordaire avait publié en mai i834 b®* Considération» sur le système philosophique de M. de la Mennais,
33o LikMSKNAIS ET LE SAINT-SIÈGE
maître, avec la même assurance, que les attaques de Lacordaire contre la raison générale avaient produit dans l'entourage du pape un déplorable effet. Il est certain que Lacordaire, par une lettre du 28 mai, avait fait hommage au Saint-Père de son essai philosophique, le lui offrant comme une preuve de son respect et de son amour pour le Saint- Siège \ Mais on le pense bien ce ne sont pas ces quelques pages qui ont révélé à Rome Texistence d'un péril insoupçonné. Depuis au moins le livre de Rozaven, réfutant celui de Gerbet, on y était fixé sur la faiblesse, les lacunes et les dangers des inventions par lesquelles on avait prétendu renouveler et affermir les bases mêmes de la croyance*.
L'ouvrage récent de Boyer venait d'attirer l'attention sur le sujet. Et la censure de Toulouse demeurait toujours comme un témoignage, rendu par l'épiscopat français presque tout entier, que les doctrines du sens commun étaient un péril grave à conj urer . Ce fut la raison principale qui décida Grégoire XVI à sortir de la réserve gardée jusque-là. 11 n'avait suspendu son jugement que par pitié pour une
^ C'est le 3o mai que Garibaldi envoya à Rome Topuscale de Lacordaire.
^ h'Examen d'un ouvrage intitulé: des doctrines philosophiques sur la certitude avait paru dès i83x; une nouveUe édition avait été faite en i833.