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âme déjà trop près de la révolte. Maintenant que celle-ci était consommée, il pouvait dire la pensée de TÉglise sur un système débattu depuis des années. Au surplus, il était intéressant de noter qu'à Theure même où il se séparait publiquement d'un maître illustre, un de ses disciples les plus ardents avait cru devoir combattre la philosophie de V Essaie Au fond, cette insurrection contre les doctrines tradidionnellement reçues dans les écoles catholiques touchant la certitude, ne procédaientelles pas du même esprit d'orgueilleuse confiance en soi, qui avait jeté le fondateur de V Avenir et l'auteur des Paroles d'un croyant^ en dehors des enseignements constants des Pontifes romains en matière politico-religieuse ?
Lamennais écrivait à Montalembert au sujet des Considérations de Lacordaire : a Je ne l'ai point lu, ni ne le lirai. Il parait que c'est bien mau>'ais, plus mauvais que qui que ce soit ne s'y serait attendu. Je plains ce malheureux jeune homme, mais rien ne m'étonne de lui.
Je le dis avec peine, le fond n'en vaut rien * d. Le pape méritait un peu plus d'attention.
Lamennais finit par lire l'encyclique Singu-
^ Lacordaire avait inséré dans sa brochure, comme chapitre préliminaire, l'article paru dans V Univers religieux du i mai, à l'occasion des Paroles d'un croyant.
^ Lam. à Montalembert, p. 178. Lettre du 4 juin i834.
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larinos dans un numéro de VAmi de la religion qu'on lui fit passer. Mais, on le devine, cette lecture lui fournit simplement l'occasion de réfléchir que la page arrachée des Paroles d'un croyant sur certain « vieillard usé par les ans x> était plus vraie que jamais. Il gémit du document pontifical, écrit-il à Emmanuel d'Alzon « pour l'Eglise, pour la religion, pour tant d'âmes qui vont se demander ce que c'est donc que le Christianisme, et en qui Ton semble prendre à tâche de dessécher jusqu'aux dernières racines de la foi* d.
Deux ans plus tard, dans \e^ Affaires de Rome ^ il écrivait ces courtes lignes : <i II est juste de dire qu'on ne pouvait guère rien publier qui fût plus complètement [que les Paroles] en opposition avec le système politique de Rome. Je trouvai donc très naturel qu'elle exprimât sa profonde désapprobation, dans la nouvelle encyclique du 21 juin i834. Tout l'y forçait en quelque sorte, ses maximes traditionnelles de persévérance dans les résolutions prises, ses engagements diplomatiques, ses intérêts enfin tels qu'après de mûres réflexions sans doute elle les avait compris. i>
Ce peu de mots tranquilles nous révèle sous quel jour Lamennais voyait le nouvel acte de Rome. En i834, comme en 1882, l'illusion
^ MoisliitérairûylxïjXieX 1902, p. a4. Lettre du 18 juillet i8a4.
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d'optique, entretenue par son orgueil et ses correspondants romains, était la même : le pape ne faisait pas, malgré qu'il raffirmât, fonction de docteur apostolique;, mais, en commis docile, il transmettait à T univers catholique, dans la langue familière aux hommes d'église, les idées profanes et discutables des chancelleries européennes. Dans la logique d'une pareille hypothèse, on comprend à merveille que Lamennais fit de l'encyclique fort peu de cas. Mais où prenait-il le droit, lui si susceptible sur le point de l'honneur et de la probité, d'imputer au souverain Pontife un rôle aussi méprisable ? Lui qui se plaignait si amèrement qu'on ne savait point lire ses écrits, avec quels yeux parcourait-il ceux de Grégoire XVI, puisque — pour ne citer ici que des menaisiens — au rebours de Salinis, de Lacordaire, de Gerbet et de Montalembert, il voyait dans les encycliques pontificales comme une trahison de la foi et de la raison ?
Cinq semaines après la lettre Singularinos^ Gerbet écrivait à l'archevêque de Paris* :
« Comme cette encyclique, outre son objet
' Cette lettre est datée de Treslon par Avesnes, le 17 joillet. C'est seulement à cette date qae Gerbet eut par les journaux connaissance de Tencyclique du a4 juin.
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principal, renferme un passage dirigé contre un système de philosophie soutenu dans quelques-uns de mes écrits, elle m'impose par là même un devoir particulier que je m empresse d'accomplir. En conséquence, je déclare adhérer uniquement et complètement, sans séparation ni réserve, à la doctrine promulguée par cet acte du Saint-Père, improuvant tout ce qu'il improuve, condamnant tout ce qu'il condamne, déterminé à ne rien écrire et à ne rien approuver qui soit contraire à cette doctrine.
a Vous savez. Monseigneur, que ces dispositions ne sont pas nouvelles dans mon cœur.
Mais si, pour entrer dans ces sentiments, j'avais besoin d'un puissant exemple, je l'aurais trouvé tout près de moi. Je visite en ce moment des lieux tout pleins du souvenir de Fénelon. Il n'y a pas de présomption à vouloir suivre ses traces dans l'obéissance dont la grâce de Dieu aplanit la route.
ce Vous me permettrez, Monseigneur, d'user encore de votre intermédiaire pour faire parvenir au Saint-Siège ma déclaration. Je désire également que ce témoignage de ma soumission reçoive toute la publicité nécessaire, s'il peut contribuer à entretenir dans quelques esprits l'obéissance due à l'autorité divine dont le vicaire de Jésus-Christ est dépositaire. Ce sera pour moi une vraie consolation parmi
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les douleurs du temps présent. L^Eglise est au-dessus de tout dans mon âme. ^ »
Salinis tint le même langage dans une déclaration que les journaux insérèrent.
Directeur du collège de Juilly, il crut de son devoir d'éducateur, après avoir pris conseil de Tarchevèque de Paris, d'expliquer publiquement, à la distribution solennelle des prix, pourquoi, dans cette maison a personne » — pas même a le plus beau génie » se faisant a l'organe des traditions de l'humanité » — ne pouvait prétendre à « partager Tempire des esprits qui n'appartient qu'à Dieu. » En envoyant à M*' d'Astros — le prélat, avant d'être archevêque de Toulouse, avaitétéévêque de Bayonne, diocèse d'origine de Salinis — ce témoignage de fidélité à la vérité catholique, l'ancien compagnon de Lamennais ajoutait : « Dans le cas où vous jugeriez quelque chose de plus à faire pour ne laisser aucun doute sur la pureté de ma foi, je vous prierais, Monseigneur, d'avoir la bonté de me le dire ; le bonheur de pouvoir affirmer hautement mon obéissance pleine et entière, mon amour filial envers le vicaire de Jésus-Christ, a été une véritable consolation pour moi, dans le chagrin profond que m'ont causé les désolantes erreurs d'un homme avec qui j'ai eu si
i C. de Ladoue. Monseigneur Gerbet, l, p. 178.
longtemps des relations aussi intimes* ».
Jadis, au temps des grandes ferveurs ultramontaines de Lamennais, Salinis avait composé, pour le missel parisien, une séquence en Thonneur de saint Pierre et de saint Paul. On y lisait cette strophe :
Ridebit inferni minas Vox Pétri falH nescia.
Nec stare, nec loqui verum, Orante Christo, desinet.
En adhérant à Tencyclique Singulari nos^ Tauteur de ces vers latins demeurait fidèle à lui-même, aux meilleures leçons de la Chênaie.
Montalembert fut plus longtemps incertain sur le parti à prendre. Non qu'il doutât que se soumettre fût un devoir. Rien n'est plus touchant que les lettres dans lesquelles il démontre à Lamennais que la logique de sa vie, sa foi, le souci des âmes, son véritable intérêt lui dictent la même conclusion : avouer qu'il s'est trompé*. Mais tant que le mattre n'était pas décidé à l'obéissance, il craignait de le froisser en s'y engageant lui-même. Et puis, malgré les exhortations éloquentes, les dissertations précises de Lacordaire, son cœur
^ C. de Ladoue. Vie de Mffr de Salinis, p. 489, 491.
* Lettres du 29 juiUet, 29 août 1884 citées par Lecanuet dans Montalembert^ I, p. 435, 439.
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différait de joui- en jour uh acte de déférence auquel son esprit n'acquiesçait que par des raisons prises du dehors. Devant ses yeux troublés, un dilemme se posait dont la double alternative lui répugnait également : ou sacrifier rÉglise à la liberté comme Lamennais, ou sacrifier la liberté à T Eglise comme Lacordaire *. L'un ou l'autre parti lui paraissait inévitable et il répugnait également à tous deux. Mais enfin la grâce de Dieu l'emporta sur la rigueur apparente des raisonnements humains. Il consentit à courber la tète devant ce qu'il ne comprenait pas. De Pise, il écrivit le 8 décembre 1 834 ^^ cardinal Pacca :
« La bonté avec laquelle Votre Eminence a bien voulu m'accueillir, lors de mon séjour à Rome, m'encourage à la prier de vouloir bien être mon interprète auprès du souverain Pontife.
« Je désire déposer aux pieds de Sa Sainteté mon adhésion et ma soumission à son encyclique du i5 août i832, selon la forme du bref du 5 octobre i833, forme que je n'ai point en ce moment sous les yeux, mais que je déclare adopter entièrement. J'adhère également, et dû fond du cœur, à l'encyclique du 25 juin de la présente année.
a Votre Eminence s'étonnera peut-être du
A Lettre à Lamennais, i3 août i834.
retard que j'ai mis dans cette démarche. Mais elle le concevra quand elle saura que j'ai été absent de France depuis dix-huit mois, que par conséquent je n'ai pu connaître et apprécier que d'une manière fort incomplète les événements qui s'y sont passés pendant cet intervalle et leurs conséquences. J'espère que ces motifs m'excuseront auprès de Sa Sainteté, si elle daigne s'occuper de moi à cet égard*. »
La Rei^ue européenne où Lamennais comptait tant d'alliés, sinon des fils, déclarait après l'encyclique :
c II y a peu de jours encore une division existait parmi nous ; un de nos prêtres avait jeté au monde un livre de quelques pages ; et le monde avait répondu ici par des accents du plus délirant enthousiasme, là par le silence d'une terreur profonde ou par les cris d'une indignation désespérée. . . A l'heure qu'il est.
* A rch. Vat. (7orr. par*.
Le i3 décembre, Pacca répondit qoe le pape agréait Tacte de soumission. Le 19, Montalembert accusa réception de la lettre du cardinal doyen. Il ajoutait : c II ne me reste qu'à remercier du fond du cœur V. E. de l'obligeance qu'eUe a mise à répondre à mes désirs» et à la prier de vouloir bien, lorsque l'occasion s'en présentera, déposer aux pieds du Saint-Père Thommage de ma reconnaissance, pour la bonté arec laquelle S. S. a daigné accueillir ma démarche, en même temps que Tassurance nourelle de mon inaltérable dévouement à l'Eglise romaine et à la personne sacrée de son auguste chef, s
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quelle que fut la pensée d'hier, tout catholique s'inclinera devant le jugement si positif et si solennel [du pape]. Et ceux qui avaient le doute dans Tâme, qui étaient incertains sur le sens des paroles de liberté que le Chris* tianisme est venu apporter au monde, et qui se demandaient avec inquiétude quelle application ces paroles devaient recevoir à Tépoque de troubles et d'agitation où nous sommes, tous ceux-là ont lu avec une âme simple et recueilli la parole du Saint-Père ; ils ont remercié le ciel d'être nés dans une religion où les plus vives angoisses de Tintelligence peuvent ainsi trouver leur terme* ».
Les lignes que Lacordaire avait publiées dans V Univers du 2 mai avaient leur plein accomplissement : « Hier encore, l'école [de la Chênaie] subsistait. Affaiblie et divisée par une parole sortie du siège apostolique, elle avait néanmoins un chef et des disciples. L'affection, les souvenirs, la douleur, le respect, de nobles sentiments la tenaient encore rassemblée et comme vivante, quoiqu'elle fût loin de ce qu'elle avait été. Aujourd'hui [après les Paroles cTun croyant] nous pouvons annoncer que cette école n'existe plus, que toute communauté de travaux est rompue entre ses anciens membres, et que chacun
*■ Bévue européenne, VIII, p. 6o3.
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d'eux, fidèle à ce que Bon cœur lui demandera d'égards envers le passé, ne oonnatt d'autre guide que l'Église. j>
De la part des proches, comme des disciples, c'était la séparation inévitable. M''^^'' de Lucinière, dès l'apparition des Paroles^ écrivait à Féli : <K Moi, pauvre fille, je ne puis m'expliquer dans ma simplicité, comment un cœur tel que le vôtre a voué tant de haine à l'autorité puisque toute autorité vient de Dieu... Il est certain que vous vous trompez sur la mission que le Seigneur vous avait donnée. Vous êtes abusé par votre ardente imagination... Un jour vous regretterez amèrement d'avoir usé votre génie à soulever les passions et à provoquer une guerre à mort entre les nations et les puissances établies par le Seigneur pour les régir*».
L'abbé Jean, à la même date mandait l'évêque de Rennes :
«c Vous savez déjà combien a été vive la peine que j'ai ressentie en apprenant par les journaux la publication d'un ouvrage qui depuis quelques jours agite si tristement et si profondément les esprits. Hélas I pourquoi faut-il qu'une tempête nouvelle succède à d'autres tempêtes heureusement apaisées ? Je m'en effraie plus que je ne puis dire. J'en suis
i Forgues, II, p. 3a5. Lettre du i3 mai iê34.