EPILOGUE
rative, n'est pas à discuter ici. Elèves ou confidents d'un prêtre extraordinaire, dont la renommée remplissait TEurope, et à qui la.
religion devait un éclat et une force depuis longtemps inconnus, leur attitude s'explique. Leur culte pour lui devait les incliner à croire et à dire que Rome ne les condamnerait jamais. Puis les hésitations de Lamennais, en face d'une parole pontificale qui le blâmait, risquaient d'entraîner leurs propres hésitations. C'est ce qui eut lieu. Et alors, par une réaction très humaine, il advint que, dans son désarroi, le mattre déconcerté fut heureux de s'appuyer sur l'opinion d'un cénacle créé par son influence même.
Si tous ceux dont Lamennais croyait avoir l'amitié s'étaient immédiatement soumis au pape, qui peut dire où en seraient venues les choses, au lendemain de l'encyclique Mirari i/os? Mais on lui écrivait : Micara, Olivieri, tout ce qui compte à Rome, ne voit dans les papiers pontificaux que la pensée personnelle de Mauro Capellari. Comment résister à des informations qui dispensaient de respect et d'obéissance ? Sur les hommes les plus personnels, la poussée qu'ils reçoivent de leurs entoura — dans le sens de leurs idées — a une portée difficilement calculable. Et cette observation générale s'applique à Lamennais avec plus de vérité encore, parce que
son cœur était aussi tendre que sa tète était superbe.
Il faut s'arrêter finalement à ce dernier mot. Malheureusement il explique presque tout.
Même entouré d'une couronne de fils en larmes et à genoux qui lui auraient protesté de leur fidèle tendresse^ en même temps qu'ils auraient docilement incliné leurs esprits devant les enseignements de Grégoire XVI, le fondateur de V Avenir aurait éprouvé la tentation terrible de préférer son jugement à celui du pape. Dieu seul sait ce qui se passa dans sa conscience à Munich, le soir du 28 août i832. Ce que virent et entendirent alors Rio, Montalembert ou Lacordaire nous aide à deviner, sans nous le révéler clairement, le conflit soulevé dans cette âme d'homme et de prêtre. Le premier moment fut décisif, en ce sens que dès lors fut conçue la distinction subtile et fatale, par laquelle Lamennais crut pouvoir concilier son indépendance de citoyen et son obéissance de catholique.
Cette distinction fut-elle provoquée par une crise de foi déjà commencée ? Il semble que non. A nous en tenir au témoignage que Lamennais a rendu de lui-même, les premiers
Ét^ILOQUE BSg
doutes sur plusieurs points du catholicisme ne s'élevèrent dans son âme que vers les pre* miers mois de i833. Jusque là sa conscience était dans Tangoisse, mais sa croyance lui demeurait chère et il entendait s'y tenir fermement. En examinant la portée de Tencyclique, il crut voir qu'une adhésion pure et simple était incompatible avec des points certains de la doctrine catholique, et il perdit l'équilibre. Dans son esprit chaviré le doute entra, et, les jours s'écoulant, finit par sub«merger la foi toute entière. C'est dans ces huit mois qui séparent le 3o août i832 du 8 mai i833, que les historiens et les moralistes catholiques doivent placer les graves manquements à la grâce de Dieu par où Lamennais glissa dans l'apostasie.
Certainement celle-ci fut le châtiment de la superbe de l'esprit. Il aurait fallu qu'un homme illustre confessât, dev^mt toute l'Europe dont les yeux étaient fixés su^ lui, qu'il s'était trompé sur le point même où il avait mis ensemble et la substance de sa vie et les espérances pour l'Église du plus magnifique avenir. Le bruit mené autour de son entreprise, l'éclat de sa renommée, la grandeur de la cause qu'il prétendait servir, s'ajoutaient l'une à l'autre pour augmenter les difficultés du sacrifice à faire. Son amour-propre se raidit, en face de cet austère horizon. Seule
36o LAMENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE
la lumière du ciel pouvait en changer Taspect aux yeux de cette âme troublée» et lui faire voir, dans Tobéissance sans réserve à laquelle le conviait Grégoire XVI, non pas un goufFre, où son honneur d'apologiste et son influence d'apôtre de la religion allaient som* brer, mais le roc immobile et insubmersible sur lequel, malgré les eaux diluviennes et les vents déchaînés, sa vie serait désormais assise inébranlablement. Dieu invoqué avec ferveur et persévérance lui aurait révélé ces perspectives rassurantes. Mais au lieu de prolonger sa prière, comme le soir du 28 août, il aima mieux s'abandonner aux pensées du dedans et du dehors qui, en dénaturant Tac te pontifical, lui épargnaient Taveu des erreurs commises. La discipline catholique la plus élémentaire commandait évidemment de s*incliner sous la main du pape. Mais le pape était-il Dieu? Était-il infaillible en matière politique ? La distinction des deux puissances n'était-elle pas dans TEglise un point traditionnel de l'enseignement ? En dépit des apparences, V encyclique M irari uos n'était-elle pas une pièce où les choses de ce monde tenaient la plus grande place ? A qui raisonnait de la sorte, pour éviter l'humiliation d'une soumission coûteuse à l'orgueil, tôt ou tard l'acceptation totale et absolue du document pontifical devait apparaître comme une abdication de
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