EPILOGUE
cru bien faire, mais vous vous êtes trompés.
Placé à la tête de TEglise, j'en connais mieux que vous les besoins, les intérêts, et seul j'en suis juge. En désapprouvant la direction que vous avez donnée à vos efforts, je rends justice à vos intentions. Allez, et désormais, avant d'intervenir dans des affaires aussi délicates, prenez conseil de ceux dont l'autorité doit être votre guide ». Ce peu de paroles aurait tout fini. Jamais aucun de nous n'aurait songé à continuer l'action déjà suspendue. »
Le discours que Grégoire XVI ne tint pas de vive voix, il le tint par la plume de Pacca, dès le milieu de février i832. Et Lamennais continua de croire que aes idées triompheraient à Rome ; comme il crut, après l'encyclique Mirari uos, qu'elles devaient prévaloir malgré la condamnation qu'en faisait le souverain Pontife. Il faut abandonner l'idée d'une scène évangélique se déroulant dans un salon du Vatican, à la première rencontre de Grégoire XVI et de Lamennais. A aucun moment de sa vie, Lamennais n'a sacrifié une de ses idées essentielles, pour agréer à ceux qu'il aimait le plus. Toujours, sur les points fondamentaux, la contradiction, loin de le déconcerter, l'a enfoncé dans l'opinion qu'il avait publiquement soutenue. S'il a changé d'avis, c'a été de lui-même, et en se vantant de s'accommoder au cours des choses *
mais, jusque dans ses variations, il a été inva* riable, en ce sens qu'aux heures décisives de sa vie il a revendiqué comme un droit dont Tindépendance ne se courbait devant personne, la faculté de suivre son sentiment, et comme il disait, sa conscience. Pour revenir au pèlerinage des rédacteurs de VAuenirj la réserve silencieuse dont usa au début Grégoire XVI était « Tavertissement le plus paternel, le plus doux, celui qui laissait le moins de traces et ne compromettait personne »^ Ainsi en jugèrent plus tard Lacordaire et Montalembert ; ce sera le jugement même de Thistoire. Et tous les chapitres du présent livre ont montré avec quelle persévérance méritoire le pape s'appliqua à ménager, jusqu'au bout, l'amour-propre de celui dont il était contraint de condamner les erreurs.
On a dit qu'en face de la révolte de Lamennais, ses adversaires avaient dû être effrayés de leur œuvre et éprouver quelque remords.
Il faudrait connaître bien mal l'histoire des discussions théologiques, et du journalisme au xix^ siècle, pour être surpris des excès qui se mêlèrent aux controverses menaisiennes.
Les passions humaines ont vite fait d'empoisonner toute polémique qui se prolonge un
^ Lecanu0t. MêntaUmbirtf l, p. aS8.
KPIL06UE 355
peu. Lamennais n'en fut pas exempt, ni non plus ses contradicteurs. A qui attribuer la plus grosse part ?Le partage est difficile. Mais on accordera deux choses. Il est douteux que jamais aucun de ceux qui combattirent V Essai ou VAuenir ait supposé, chez Tauteur de ce livre et de ce journal célèbres , autant de bassesse d'âme qu'il en dénonçait volontiers en eux.
Tout le long de sa vie, c'est dans les mobiles les plus misérables que Lamennais a cherché l'explication vraie de la guerre menée contre ses théories. En outre, l'on ne voit pas bien ce qu'ont gagné sur lui, dans leurs discussions, ses amis les plus qualifiés, dès qu'ils ont voulu toucher à ce qu'il regardait comme sa substance intellectuelle. Ventura, Baraldi, Lacordaire, Montalembert n'ont pas été plus heureux que Rozaven ou Boyer. Le secret des correspondances ou des entretiens, comme la bataille au grand jour des brochures ou des journaux, n'a amené qu'un résultat : laisser Terrant entiché de son erreur. Ceux dont l'amitié lui a été la plus douce et auxquels il a reconnu l'âme la plus noble — les SenfTt et la baronne Cottu — n'ont pu garder leurs relations avec lui qu'à la condition de respecter silencieusement sa révolte. Le saint abbé Jean, du jour où il s'est soumis publiquement au pape, est devenu pour Feli un étranger. Comment croire dès lors que, pour
amener le condamné des encycliques pontificales à reconnaître la justice de la sentence portée contre lui, il eût suffi d'éviter dans les journaux toute parole excessive ?
Assurément Lamennais a souffert de ces vivacités regrettables. Ses lettres le disent, et même si elles s'en taisaient, nous pourrions à coup sûr parler des amertumes versées dans son âme par ces discussions passionnées.
Mais, avec la même sincérité, ces correspondances expriment aussi le mépris parfait dont Lamennais faisait profession à Tégard des jugements des hommes qui lui étaient contraires. Et ce dédain nous force à réduire Tinfluence que les polémiques ont pu avoir dans l'inflexibilité de ses opinions. En vérité, l'on peut tenir que ses disciples en sont plus responsables que ses contradicteurs. Le paradoxe n'est qu'apparent.
Par leurs jugements sur le fond des questions discutées, leurs criailleries sur le compte des adversaires, leurs informations romaines colportées avec autant d'assurance que de zèle, les amis ont maintenu le malheureux grand homme dans l'illusion dangereuse où l'entratnaient déjà, de tout leur poids, et son excessive sensibilité et son obstination naturelle, la conscience de son rôle et son orgueil natif. La bonne foi de ces hommes, aveuglés par le prestige du génie et par leur tendresse admi-