EPILOGUE
prélat ; ils eurent ensemble quelques conversations.
Il semble que Brute n'ait pas gardé, sur sa visite à la Chesnaie, la discrétion qu'aurait souhaitée son hôte^ En tout cas, celuici lui adressa une épttre violente où il appelle tout uniment un menteur son ami d'autrefois' : « Quelle que soit ma pensée à l'égard de différents points de religion sur lesquels vous me faites expliquer, lui a*t-il écrit, vous ne la connaissez point, cette pensée; j'ai constamment refusé de vous la dire... vous mentez donc. » Malgré tout, il est à croire que la note suivante contient quelque vérité. M*' Brute l'envoya au pape le i** mars 1 836 comme un résumé de son entretien avec Lamennais. Voici cette page, transcrite sans commentaires, avec toutes les libertés de style dont l'évèque était coutumier.
a II parut nier entièrement l'autorité de l'Eglise, comme juge infaillible des doctrines ; disant que l'Eglise n'était pas seulement le pape, et l'institution dont j'étais (les évèques) mais tout le genre humain, se développant et se perfectionnant d'âge en âge, des juges aux
^ Voir Roussel. Lamennais d'après des documents inédits , II, p. 3oo.
^ Lam. à Montalembert, p. 383, 4 f^^^i'ier i836. — Forgues, II, p. 45o, 465. Lettres à Ms' Brute, 4 février, 10 mars i836.
rois, aux prophètes, à Jésus-Christ, et à présent encore. Il parut considérer la dispensation actuelle comme accidentelle et temporelle, comme celle de Moyse ; tellement que je lui dis que c'était ce qu'avaient osé dire les protestants rationalistes d'Allemagne.
« Lorsque je le questionnais sur divers points, il disait ordinairement : c Ami, je crois cela, mais pas comme vous ; si je l'explique, vous ne m'entendrez point. » Il me le dit pour la présence réelle, pour la résurrection des corps, etc.
« Pour l'enfer, il m'arrêta. « Je ne crois point à l'éternité des peines. Cela n'est point de foi. A Rome (où l'on examine à fond et où on ne se hâte pas de dire : ceci est ou n'est pas de foi), des hommes instruits, vrais théologiens, sont de mon avis. Si cela eût été décidé, c'eût été à l'époque des conciles tenus lors des affaires de l'origénisme. Je l'ai étudié. Il n'y eu rien de tel de décidé. L'opinion de l'éternité des peines conduit nécessairement au dualisme.
c Parlant des sacrements, il m'a dit qu'il ne croyait pas à la nécessité du baptême ; quant au péché originel, qu'il n'y croyait pas comme moi, quenous ne nous entendrions pas sur cela.
c Je lui écrivis plusieurs pages de remarques, sans avoir pu savoir, ni son frère, ce qu'il en avait pensé.
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a Des détails plus particuliers n'ajouteraient rien d'important à ces remarques principales. Mon impression et évidence continuelle fut qu'il avait perdu la foi catholique, la confiance dans l'Église, le sentiment de son sacerdoce. Il ne se faisait que des idées arbitraires, et à lui, de la religion... l'opinion dans tout le diocèse est qu'il a perdu la foi. Je voudrais encore en douter... continuer d'espérer que, si pieux lui-même que nous l'avons connu, particulièrement à N.-S., sa croix, sa divine Eucharistie, et à la Sainte-Vierge, le traducteur de la Guide de Blois et de V Imitation reviendra à l'Eglise et se convertira^ ».
Ce vœu apostolique d'un ami et d'un missionnaire devait être déçu.
M"* Cottu avait été convertie par V Essai sur V indifférence. Pendant des années elle avait reçu de Lamennais des lettres de direction. Un jour d'août i84o, dans une conversation qui dura plus de deux heures, ils en vinrent à parler du sacerdoce et Lamennais exprima une sorte d'horreur pour l'état ecclésiastique, «c Je n'ai jamais été si heureux, ditil, que depuis que je suis sorti de tout cela, -b La femme chrétienne eut le courage de lui répliquer : «c C'est pourtant dans la plénitude
1 Arch. Yat. l>assier Lamennais,
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de votre volonté et de votre raison que vous êtes entré dans tout cela. y> Il fit répéter deux fois Tobjection^ comme s'il ne la saisissait pas bien ; puis, avec embarras et en balbutiant : « J'avais eu de grands chagrins auxquels je cherchais une consolation. » Humiliée d'avoir contraint l'ancien père de son âme à baisser la tête, M"*® Gottu rompit le ton direct qu'avait pris l'entretien et l'on parla de questions plus générales.
a Alors, dit-elle, sa voix s'est affermie, il est redevenu éloquent, mais à la manière du génie tombé en démence ; il y avait des ins* tants où il s'enfonçait dans une métaphysique si obscure, si embrouillée, qu'il ne s'entendait pas sûrement lui-même ; par-ci par-là, quelques rayons de soleil ; puis revenaient les nuages, les aberrations d'un cerveau malade. Je l'écoutais le cœur palpitant, comme on suit au chevet d'un ami les incohérentes pensées qu'il exprime dans le délire. Enfin, épouvantée de ce qu'il m'étalait d'incrédulité par rapport au christianisme, je me suis écriée : « Vous n'êtes donc plus que déiste ! Vous offrez donc vous-même un déplorable exemple de ce que vous avez si victorieusement prouvé autrefois que la négation d'une seule vérité du christianisme conduit invinciblement à ce terme. » Il s'est troublé de nouveau, et moi, de nouveau, j'ai brisé le glaive de cette parole,
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et J6 lui ai demandé si, n'admettant plus comme devoir un culte positif, accompagné de pratiques extérieures, il ne l'admettait pas du moins comme besoin, comme impérieuse nécessité sociale?... De cela il est tombé d'accord avec moi, et là-dessus, il m'a déroulé un système de sacerdoce tout à fait identique à une organisation de garde urbaine. Le prêtre se prendrait indifféremment et momentanément dans toutes les classes de la société : sans passé et sans avenir, sans mission divine et sans caractère sacré, ce prêtre improvisé quitterait son établi, son comptoir, même son échoppe, pour faire sa faction à côté de notre âme, il serait relevé par le camarade à la garde descendante... Voilà les absurdités que ce malheureux déchu accueille aujourd'hui.
<c II m'a beaucoup parlé de la conduite de la cour de Rome à son égard. « En taxant d'hérésie ma doctrine de l'autorité, elle m'a forcé à l'examen. Je voulais fermer les yeux : ce n'est pas ma faute si, m'obligeantà les ouvrir, j'ai vu clair , »
Il faut convenir que les clartés dont Lamennais se contentait en 1840 étaient bien pauvres.
Le baron de Hûbner avait beaucoup vu Lamennais pendant le voyage à Rome de i832.
^ Lettres inédites de Lamennais à la betronne CoUu, p. 45.
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Il s'autorisa de ses relations pour lui faire visite à Paris aux premiers jours de i838, dans cet appartement au sixième étage, rue de Rivoli, d'où Tami des grands arbres de la Chênaie, en se penchant sur le jardin des Tuileries, retrouvait un coin de la nature. Avec un interlocuteur appartenant au monde politique, la conversation prit tout de suite un caractère politique. Pendant deux heures, sans que Hûbner pût l'interrompre, Lamennais parla de l'avenir des peuples : la liberté serait de plus en plus grande, on abolirait le capital et les armées ; plus de guerre, mais une société unique de tous les peuples devenus frères.
« Je parvins pourtant à lui demander, raconte le diplomate, s'il croyait que les dogmes de l'Église pussent être conformés au nouvel ordre des choses. M. de la Mennais, après quelques instants d'hésitation, me répondit : Je vais vous répondre avec une entière franchise. Je suis très peu orthodoxe à cet égard, et je ne m'en cache pas. D'abord, qu'est-ce qu'un dogme religieux? C'est le résultat obtenu par la science de Dieu et de l'homme.
Elle ne saurait être immuable. Au contraire, tout nous prouve qu'elle est progressive de sa nature, et qu'elle change sans cesse. Qu'on défende à Rome, comme on le fait jusqu'à ce jour, d'enseigner la rotation de la terre autour du soleil, on n'arrête pas pour cela les progrès