‹ Lamennais et le Saint-Siège, 1820-1834: D'après des documents inédits et lesChapitre 47 sur 62 · QUATRIÈME LETTRE DU CARDINAL PAGCA · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LETTRE DU CARDINAL PAGCA

(a8 novembre i883).

Monsieur l'abbé, D'après les ordres que j'en avais reçus je me suis em-

^ D'après l'original qui est en ma possession.

pressé, dès le mois d'août de l'aimée dernière, de vous envoyer la lettre encyclique que Sa Sainteté adressa à tous les évèques de TEglise catholique. Maintenant le Saint-Père me charge également, monsieur l'abbé, de vous accuser réception de votre lettre du 5 de ce mois, contenant la déclaration que tous lui adresses sur l'Encyclique susdite.

Dans la lettre précédente du mois de septembre, que, par le moyen de monseigneur TËTèque de Bennes, vous adressâtes au Saint-Père, tous lui demandiez d'être instruit des termes qu'il TOUS fallait employer pour le convaincre de plus en plus, et d'une manière tout à fait évidente, du désir sincère qui vous anime de ne pas laisser douteuse votre obéissance entière et bien filiale au chef suprême de notre sainte Eglise.

Cette demande chrétienne, et vraiment catholique de votre part, remplit de la plus tendre satisfaction le cœur paternel de Sa Sainteté, et fit naître en elle les meilleures espérances à votre égard, persuadée comme elle était que vous auriez suivi l'exemple de tant d'hommes illustres et savants dont l'histoire nous a conservé le glorieux souvenir, lesquels, lorsqu'ils venaient accusés d'avoir avancé quelque chose de faux ou d'inexact, recouraient de suite à ce Siège apostolique et s'en rapportaient aux réponses de la bouche infaillible de Pierre, qui, dans la personne sacrée de ses successeurs, fait et fera toujours connaître la vérité à ceux qui en l'esprit d'humilité et avec sincérité la recherchent.

Votre demande fut satisfaite par un Bref, adressé le 5 octobre à votre pieux et respectable Evêque, qui vous a été communiqué, et qui faisait connaître quelle déclaration le père commun des fidèles attendait de vous, pour lui satisfaire pleinement, le convaincre le mieux de votre adhésion illimitée et non équivoque à la doctrine de TEncyclique, et faire ainsi cesser, avec la division des esprits, le scandale, et renaître dans le clergé de France l'unanimité des sentiments selon la science qui vient de Dieu. Or, votre bonne foi, à laquelle j'en appelle, vous dira, monsieur l'abbé, si la nouvelle déclaration par vous émise est conforme À ce qu'on vous demandait et qu'on était en droit d'attendre de vous, même d'après vos promesses.

Je ne parlerai pas ici de certaines expressions qu'on lit dans votre dernière lettre au Saint-Père, et auxquelles vous n'avez pas donné, je veux l'espérer, le vrai sens qu'elles renferment; mais je ne pourrais pas me dispenser de vous déclarer nettement que les explications contenues dans la même lettre ont dû affliger de plus en plus le cœur si doux

PIÈGES JUSTIFICATIVES ^i 1 3

et si tendre du souverain Pontife, qui, quoique rempli de charité pour vous, ne peut néanmoins se taire sur votre dernière déclaration, se voyant au contraire obligé de la désapprouver.

Après avoir rempli le devoir qui m*a été imposé, je ne finirai pas cette lettre, monsieur Tabbé, sans vous prier et conjurer même de vouloir bien refléchir, en catholique et en prêtre, sur la nature et sur les conséquences de cette affligeante affaire, aux pieds du crucifix. Si vous ferez cela comme je n'en doute pas, j'aime à me persuader que vous adresserez bientôt, par mon organe (s'il vous plaira de voub servir de moi)» à Notre Très-Saint-Père une déclaration digne de vous, c'est-à-dire aussi simple, absolue et illimitée qu'elle répond parfaitement à votre précédente promesse» et qui puisse enfin satisfaire entièrement à ses vœux si justes et si apostoliques.

C'est avec cette ferme espérance que je vous renouvelle les sentiments de l'estime tendre et particulière avec laquelle je suis

Votre très affectionné serviteur et ami

B. cABDiiÂL Pacca.

Rome» a8 novembre i833.

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TROISIÈME DÉCLARATION DE LAMENNAIS « A. Premier projet (i^' décembre x833).

Très-Saint-Père,

Monseigneur l'archevêque de Paris m'a encouragé de m'adresser derechef à Votre Sainteté pour lui ouvrir mon cœur et désavouer à ses pieds, très humblement les fausses interprétations que l'on pouvait donner près d'elle à mef> paroles et k mes actes.

Votre Sainteté connaît sans doute les circonstances qui» contre mon gré, m'ont forcé de rendre publique la lettre quHl a été de mon devoir de lui écrire le 5 novembre dernier. Dans l'état d'excitation où sont les esprits en France, elle

* D'après les copies qui se trouvent aux Arch. Vat. (Dosêier Lamennais).

4l/, LAMBNNAIS BT LE SAINT-SIEGE

a été l'objet de beaucoup de commentaires, de jugements divers et de conjectures sur les sentiments qui Tont dictée. Dans cette position pour moi très pénible, j'ose espérer que Votre Sainteté me permettra de désavouer à ses pieds, très humblement, toutes les fausses interprétations que Ton pourroit donner près d'elle à mes paroles et à mes actes et de lui ouvrir mon cœur comme à un père.

Je dois d'abord protester devant Dieu que, résigné à tous les sacrifices personnels pour éviter de devenir, même involontairement, un sujet de troubla dans l'Eglise, j'avais depais deui ans pris la résolution, que j'ai tenue fermement, de souffrir en sÛence toutes les attaques, l'injure, l'outrage, la calomnie, sachant d'ailleurs avec certitude que mes ennemis n'avaient d'autre but, dans leurs provocations, que d'abuser des paroles qui pourraient m' échapper peut-être dans la vivacité de la discussion.

Je savais aussi que beaucoup d'entre eux poursuivaient en moi, non pas l'homme dangereux à l'Eglise, à la défense de laquelle ma vie entière a été consacrée, mais l'homme qui, voulant rester étranger à tous les partis politiques existants, par là même était en dehors de celui auquel ils appartenaient. C'était principalement ma position sous ce rapport qu'on avait à cœur de changer, et ceci renferme les explications que je dois à Votre Sainteté sur ma dernière lettre.

En premier lieu, le diocèse de Rennes étant un de ceux où les divisions politiques se manifestent avec plus de chaleur, j'étais depuis quelque temps résolu à m'en éloigner, lorsque monseigneur l'Evêque de ce diocèse me fit parvenir une copie du Bref de Votre Sainteté. Ayant obtenu d'un de ses prédécesseurs une excorporation avant mémo de recevoir le sousdiaconat, je ne me considérais point, pas plus que monseigneur l'Evèque de Rennes ne me considérait lui-même, comme obligé de résider dans son diocèse. Et comme je ne pouvais pas douter que ma réponse au Bref de Votre Sainteté, si je la lui faisais parvenir parPintermédiaire de monseigneur TE véque de Rennes, ne devint dans son diocèse, où elle aurait été immédiatement connue, l'objet de discussions dont l'effet eût été d'irriter les passions que je désirais au contraire calmer, je pensais qu'il valait infiniment mieux en assurer le secret en l'adressant directement par la Nonciature de Paris.

En second lieu, je souhaitais d'une part, que Votre Sainteté vît dans la lettre l'expression non seulement de mon obéissance parfaite dans toute l'étendue de son devoir comme prêtre

PliCES JUSTIFICATIVES 4l5

et comme catholique, mais encore la disposition sincère où j'étais et où je suis toujours, de lui prouver, de toutes les manières possibles, mon amour et mon dévouement inviolables, en évitant, d'une autre part, parla brièveté de la déclaration elle-même, de fournir à la malignité de mes adversaires des prétextes de l'attaquer, dans le cas où elle fût devenue publique, ainsi que Votre Sainteté m'annonçait qu'elle devait le devenir. Et si, malgré cette précaution, on a pu encore me supposer des sentiments contraires, en interprétant, d'une manière injurieuse pour Votre Sainteté, les paroles mêmes dont je me suis servi pour exprimer que je ne voulais pas renfermer ma soumission et mon dévouement à Votre Sainteté dans les bornes strictement fixées par la religion, combien d'autres interprétations odieuses ne m'aurait-il pas fallu désavouer avec autant d'indignation que je désavoue celle-ci, si, par de plus longs discours qu'on aurait également dénaturés, j'avais fourni une plus ample matière au travail de la calomnie !

En troisième lieu, on s'est élevé contre renonciation qui termine ma lettre, et, certes, elle eût été au moins inutile, en d'autres circonstances, si en écrivant j'avais dû n'avoir que Rome même en vue.

Mais je ne dois pas taire à Votre Sainteté qu'en France, pour beaucoup de gens, pour le plus grand nombre, la question politique étant la principale, disons-le franchement, la seule qui les intéresse, si je n'avais pas clairement exprimé la distinction dont on cherche aujourd'hui à me faire un sujet de reproche, on en aurait conclu de ma part l'abandon de cette partie de la doctrine de l'Eglise. Je me suis donc trouvé, et de plusieurs manières, dans l'obligation de prévenir ce grave inconvénient. Ma conscience m'en a fait un devoir :

1^ Parce qu'on n'eût pas manqué de dire que je confondais et que Votre Sainteté voulait que l'on confondit l'ordre spirituel et l'ordre temporel, conviction qui, répandue dans les esprits, n'aurait pu, sous plusieurs rapports, qu'être funeste à la religion.

a® Parce qu'on aurait immédiatement conclu que les catholiques, dépendants de l'autorité spirituelle, même dans les choses purement civiles, ne pouvaient prendre aucune part aux affaires de leur pays que d'après les ordres du clergé : position qui, en plusieurs lieux, en France, en Belgique, en Irlande, aux Etats-Unis, par exemple, servirait de prétexte pour les dépouiller de tous leurs droits légaux ;

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i^ Parce que, s*îU se croyaient eux-mêmes obliges de se placer dans cette position, purement passifs dans le mouTement qui emporte la société, au milieu des passions qui la troublent, elle seroit désormais livrée à ces passions seules, et le principe de désordre, n'ayant plus, dans chaque Etat, de contre-poids public et ne rencontrant plus d'obstacles, bouleverserait éternellement le monde ;

4^ Parce que si l'on concevait un pareil état comme une conséquence nécessaire du Catholicisme, une certaine classe de catholiques, inquiets pour leur vie, leur sécurité, leurs biens, et résolus à ne point se dessaisir de leurs droits et de leur liberté comme citoyens, qui renferment pour eux la garantie de leur existence même, seroient, et je le dis avec épouvante d'après la connoissance que j'ai d'eux, entraînés par l'influence d'intérêts si puissants à se séparer de l'Eglise ;

5^ Parce que, dans la position actuelle de la France, il peut devenir pour moi d'un devoir rigoureux d'entrer, k un degré quelconque, dans le mouvement politique qui l'agite, et que, si cette prévoyance venait à se réaliser, mes ennemis me feraient sur-le-champ un crime de mon dévouement même, en m'accusant alors de manquer aux engagements qu'ils auraient certainement supposé que j'avais pris envers Votre Sainteté dans ma déclaration du 5 novembre, si, dans cette déclaration même, je n'avais pas exclu formellement cette fausse interprétation.

Tels sont les graves motifs de conscience qui m'ont décidé à joindre à mon acte de pleine soumission à l'Encyclique de Votre Sainteté les paroles qui terminent ma lettre. Et, quant à ces paroles en elles-mêmes, je dois désavouer encore et repousser tonte espèce de sens qui ne serait pas entièrement conforme à la doctrine catholique qu'on essayerait de leur attribuer. Assurément l'ordre temporel, en tant qu'il touche sous une foule de rapports à la loi divine, est subordonné à l'Eglise, gardienne et interprète de cette loi. Mais évidemment ce n'est pas là ce que, dans le langage universel, on désigne sous le nom d'ordre purement temporel; et je me suis à dessein servi de cette expression afin de mettre pleinement à l'abri la puissance propre de l'Eglise. En un mot, par cette expression j'ai voulu rappeler et constater la doctrine établie par les défenseurs mêmes du Saint-Sièg^, doctrine qui, selon les paroles d'un des plus récents, le cardinal Litta, consiste à admettre Ui distinction des deux puissances i

et leur indépendance dans les objets gui sont purement de leur ressort {Lettre sur les quatre articles de i68a, lettre septième). Et moi-même, lorsque je me crus obligé, il y a quelques années, de m'associer personnellement à la défense des droits du Siège apostolique, j'ai dû, pour ne point m'écarter d'une des plus constantes traditions de FEglise, établir précisément et dans les mêmes termes le principe inébranlable qu'i7 existe deux puissances distinctes indépendantes chacune dans son ordre. Or, comment aujourd'hui pourrait-on considérer, soit comme une déviation des maximes que j ai défendues précédemment, soit comme une restriction à mon obéissance, Ténoncé d'une proposition que je n'ai pu me dispenser d'établir formellement dans les ouvrages mêmes destinés à affermir dans les esprits Tautorité du Saint-Siège, proposition dont nul à cette époque ne songea même à contester la parfaite orthodoxie ?

Le but de ce Mémoire déposé aux pieds de Votre Sainteté est, d^une part, de lui faire connoitre les motifs de conscience qui ont déterminé et ma conduite et mes paroles dans les circonstances où je me trouve placé; d'une autre part, de ne rien laisser désirer à Votre Sainteté sur le sens précis de ces mêmes paroles, afin que par là soient repoussés tout ensemble et les soupçons injurieux que quelques personnes se plaisent à concevoir sur mes intentions, et les interprétations malveillantes par lesquelles on chercherait à rendre douteuse la soumission pleine et entière que j'ai professée, dans ma déclaration du 5 novembre et selon les termes du Bref, à TEncyclique de Votre Sainteté.

Il me reste plus, en implorant sa bénédiction paternelle, que de réitérer ici l'assurance de la vénération profonde avec laquelle je suis, etc.

Paris, !•' décembre i833.

B, Dbuxièms projet (6 décembre i833).

A^. B. Sur les instances de Quélen, Lamennais consentit à une rédaction nouvelle. Celle-ci consista :

i<^ A supprimer dans la lettre précédente le premier et le dernier alinéa, à mettre le reste sous la forme impersonnelle d'un mémoire. La pièce ainsi modifiée se trouve dans les Affaires de Home,

\iS LA.MENNAIS ET LE SAINT-SIÈGE

2*^ A joindre à ce mémoire impersomiel la lettre sniTanke ; Lamennait n'en cite pas le teste, mais il a été publié par Forgues (II, p. 335).

Très Saint Père,

Quelques personnes ayant mal interprété les expression! concernant les deux puissances, leur indépendance dans les objets qui sont particulièrement de leur ressort, lesquelles terminent la lettre que j'ai eu l'honneur d*écrire à Votre Sainteté, le S novembre dernier, je la prie de me permettre de loi déclarer que, selon mon intention, ces expressions ne sont nullement une cause restrictive de ma soumission pleine et entière à l'encyclique du i5 août i832, et selon les termes de Votre Sainteté dans le bref, en date du 8 octobre dernier, à MB'' l'évèque de Rennes, et que mondit Seigneur évéque m'a notifié.

Cette clause n'était que la simple expression d'un principe reçu ; et dans ma position à l'égard des partis qui existent en France, j'ai pensé qu'il était utile et personnellement nécessaire de les joindre à Texpression de mon obéissance.

Mon cœur, Très Saint Père, éprouve le besoin d'assurer de nouveau à Votre Sainteté que je n'ai rien tant à cœur que d'éviter de devenir, même involontairement, un sujet de troubles dans l'Eglise, et que de persuader Votre Sainteté non seulement de ma soumission, dans toute l'étendue de mon devoir comme prêtre et comme catholique, mais encore de la disposition sincère et respectueuse où j^ai toujours été, où je suis, et où je serai toujours avec la grâce de Dieu, de loi prouver, de toutes les manières possibles, ma vénération, mon amour et mon dévouement inviolables.

C'est dans ces sentiments que, prosterné aux pieds de Vore Sainteté, j'implore sa bénédiction apostolique, etc.

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