CHAPITRE IV
L EXAMEN DES DOCTRINES DE L AVEMR : LE MEMOIRE DBS PELERINS , PREMIER BLAME DU PAPE, JUGEMENT DE TREIZE EVEQUES FRANCAIS. OPINION DES CONSUL- TEURS ROMAINS.
En fevrier i83i, VAvenir avail public un expose de ses doctrines sur les deux puis sances et leurs rapports, le droit divin, Tamissibilite du pouvoir, Tordre legal, la liberte de la presse, d education et d association. Gette profession de foi religieuse.
politique et sociale se terminait par une solennelle protestation d obeissance : Pour nous, la soumission, qui est notre premier devoir com me catholiques, est en quelque sorte notre etre comme ecrivains. Toute parole de revolte dans notre Louche, serait le suicide de toutes nos paroles. Gar notre pre mier principe, le principe vital de nos ecrits, Tame de notre intelligence n est pas un bien qui nous soit propre, et depuis notre doctrine sur la raison, jusqu a notre foi en la chaire eternelle, de toutes parts nous sommes comme enveloppes d obeissance. Lamennais, Lacor-
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daire et Montalembert signerent a Rome un duplicata de cette piece. Us y joignirent un (( Memoire ou les memes questions etaient reprises, mais dans leur liaison avec Thistoire meme de V Avenir. Ecrit de la main de Lacordaire et redige par lui, ce Memoire est Texpression de la pensee commune des redacteurs du journal. S il est moins doctrinal en apparence que Texpose de i83i, ce n est pas habilete ou prudence particulieres de celui qui tient la plume, mais uniquement souci de ne point repeter des choses dites ; d ailleurs depuis fevrier i83i date de Texpose YAvenir s etait explique sur bien des problemes delicats ; il fallait done que le c( Memoire s appliquat a justifier toutes les positions prises. De la la marche naturelle suivie par Lacordaire ! etat miserable de la religion en France sous la Restauration ; dangers que la religion avait a craindre de la Revolution de i83o; avantages et inconvenients de la solidarite du trone et de Tautel ; systeme antireligieux, suivi par le gouvernement de juillet, en ce qui concerne le choix des eveques, renseignement, le culte, les ordres religieux ; necessite pratique de separer 1 Eglise de TEtat ; moyens de defense religieuse commandes par Tetat de la societe en France : un journal et une agence; heureux resultats de Tun et de 1 autre ; opposi-
tion gallicane a tons deux ; ce que la redac tion de YAvenir demande et attend du Saint- Siege.
Toutes les pages de ce plaidoyer ne sont pas egalement irreprochables. La politique religieuse de la restauration n y est prise que d un point de vue defavorable ; celle de la monarchic de juillet est systematisee a plaisir ; la question des rapports de FEglise et de FEtat, en droit comme en fait, n est examinee ni a fond, ni avec justesse ; Faction tres reelle de YAvenir et de Y Age/ice generate est exageree candidement; Fopposition qu ils rencontrerent dans le clerge n est expliquee que par des motifs insuffisants, alors qu on en denonce les actes les plus odieux. C est ainsi qu on plaide, en toute bonne foi d ailleurs. Au milieu des peripeties d un proces pendant depuis plusieurs annees, il etait, sans doute aucun, tres difficile de parler le langage de la seule raison et de rencontrer en tout point la verite pure. Mais il est permis de penser qu une discussion plus exacte, plus impartiale et plus complete, aurait mieux servi la cause que Lacordaire voulait gagner.
Voici ce que Favocat de YAvenir disait au pape, en terminant sa harangue :
G est dans le seul interet de la religion catholique, et non dans aucun interet per-
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sonnel, que les redacteurs de YAvenir ont entrepris le voyage de Rome. Us ne clemandent rien, que cle pouvoir se devouer, au prix de tons les sacrifices, a la sainte cause de FEglise...
A cet effet, ils osent supplier Votre Sain tete : i Qu afin de dissiper les soupcons d erreur, repandus centre eux parlegallicanisme, elle daigne faire examiner 1 exposition de leurs
doctrines et que si cette exposition ne
contient, sous le rapport theologique, rien de contraire a la saine doctrine de FEglise romaine, Sa Saintete ordonne que cela soit declare, de la maniere qui lui semblera convena ble.
2 Qu afin de mettre les redacteurs de I Aci/itretlefl membres de YA gence catholique a meme de continuer leur action, si le souverain Pontife le juge utile a la religion, il plaise a Sa Saintete de faire connaitre que n ayant rien de contraire aux principes catholiques, elle ne pent, par cela meme, etre Fobjet d aucune desapprobation.
Et pour achever de convaincre Rome que Fheure etait venue de rompre enfin le mutisme ou elle se tenait renfermee depuis longtemps, le porte-parole de YAvenir ajoutait :
a A Tegard des doctrines professees dans VAvenir..., le silence du Saint-Siege aurait pour effet, d affaiblir le courage de ceux qui
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lui sont devoues, de jeter 1 indecision dans un grand nombre d esprits, de detourner leurs pensees de Rome, d ouvrir un vaste champ aux craintes, aux doutes, aux reflexions tristes et dangereuses, en meme temps que legallicanisme redoublerait ses efforts pour corrompre Tenseignement... des seminaires...
A Fegard du systeme de conduite adopte I par YAvenir] pour la defense dela religion, le silence du Saint-Siege [serait] regarde conime [une] con damnation, ce quiaurait deux conse quences : la premiere, qu il serait desormais impossible d opposer aucune resistance aux oppresseurs de 1 Eglise, et le mal des lors, crol trait avec une rapidite incalculable ; la seconde, que cette immense partie de la popu lation qui, en France et dans les pays circonvoisins, etait devenue 1 ennemie du catholicisme parce qu elle le supposait incompatible avec les libertes civiles, et qui commencait a s en rapprocher depuis la publication de VAvenir, se persuadant que les principes de ce journal sont desavoues a Rome, s eloignerait de nouveau de la religion et avec plus de haine que jamais.
Yoila ce que nous avons du representer pour acquitter nos ames envers Dieu. Le souverain Pontife jugera dans sa sagesse. Et maintenant, pleins d amour pour lui et dociles a sa voix comme de petits enfants,
nous nous prosternons a ses pieds, en implorant sa benediction paternelle .
Quand ce memoire fut acheve, et tandis qu on cherchait un copiste pour en garder le double, Lamennais parut un instant chanceler dans ses resolutions. A ses yeux Gregoire XVI n est qu un bon religieux pieux, dispose a tout souffrir, mais vieux, ignorant de Fetal du monde et de FEglise, incapable d aucune enlreprise, livre a des conseillers ambilieux, cupides, avares, laches comme un sty let, aveugles el imbeciles comme des eunuques du Bas-Empire , indifferent^ a la religion, comptant les peuples pour rien, ne connaissanl d aulre divinile que dix ou douze hommes d Elal qu ils croienl les maitres de la politique. En face de ce triste spectacle , Ton n a pour se consoler que les promesses di vines, faites a 1 Eglise. Et en attendant 1 heurc de Dieu, peut-elre n y aura-l-il rien d autre a resoudre que de s enfermer dans la solitude de la Chenaie pour laisser passer les mauvaises annees et preparer dans le si lence une (( action nouvelle 1 .
Gependanl, puisque le plaidoyer etait fail,
1 Blaize, II, p. 92. Lettre a Gerbel, 28 Janvier i83i.
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il fallait bien le faire entendre au juge an tribunal duquel on avait fait appel.
G est le 2 fevrier 1882, jour anniversaire de Telection de Gregoire XVI, que ce Memoire fut signe par Lamennais, Lacordaire. et Montalembert, et confie au cardinal Pacca doyen du sacre college. Mais dans cet acte de de ference a Tegard de Tautorite pontificale, les homines qui le souscrivaient avaient beau protester qu ils avaient la simple docilite des a petits enfants , leur cceur etait tumultueux et inquiet. Voici en quels termes Montalembert epanchait alors ses sentiments intimes : (c Notre demarche, si catholique et si simple, a jete la Gour de Rome dans un embarras qu elle ne nous a pas pardonne ; uniquement occupes de leurs interets temporels qui se trouvent dans la position la plus critique, les cardinaux et les prelats qui entourent le Saint-Pere voient avec le plus grand mecontentement les efforts que nous avons faits pour detacher la religion et TEglise de la cause des rois qui sont, a leurs yeux, la Providence vivante de ce monde.
Nous avons centre nous tous les ambassadeurs, naturellement celui de Louis-Philippe, et par-dessus tout celui de Tempereur de Russie, qui, par ordre de son gouvernement, qui nous impute la resistance perseverante et religieuse de la Pologne, a adresse au
Saint-Pere plusieurs notes oificielles pour demander notre condamnation. Et, chose etonnante, Tempereur de Russie, persecuteur schismatique . de la foi catholique dans son empire, est le souverain qui jouit a Rome de la plus grande consideration et qui y exerce la plus grande influence. Joignez a tous ces obstacles la frayeur qu inspirent ici les mouvements de Bologne, le seul mot de liberte, etc., etc., et vousaurez une juste idee des difficultes que nous avons a vaincre.
Gependant nous avons acquis la consolante conviction, de la bouche meme de nos plus chauds adversaires, que lepape n avait jamais songe a nous condamner et qu il ne nous condamnerait jamais. Mais quant a obtenir une approbation patente et officielle, je crois qu il ne faut pas 1 esperer... [notre] memoire vient d etre termine et a etc mis, hier ou aujourd hui, sous les yeux du pape ; des qu il en aura suffisamment pris connaissance, nous le verrons et nous ecouterons sa reponse 1 .
Les pelerins etaient done certains de leur cause; bien que la faiblesse de leur juge, la bassesse de ses conseils, l acharnement des puissances ne leur permit pas d esperer un triomphe eclatant, ils etaient surs d eviter
1 Lettre inedite a Gueranger, du 9 fovrier i83a.
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une defaile. Gelle confiance se melail dans leur a me a beaucoup d impatience el de mepris.
Gependanl Pacca avail remis le memoire au souverain Ponlife qui ordonna a Lambruschini de F examiner sommairemenl. Lambruschini loua Tarl seduisanl de la redaction. Mais, a son eslime, la piece conlenail, avec beaucoup de choses vraies, beaucoup de choses fausses ou exagerees ; elle omellail de dire que les redacleurs de YAvenir s elaient fails comme les palrons de la revolution, parloul ou elle avail eclale, el les inslauraleurs de la democratic universelle ; enfin elle raisonnail a faux sur le mainlien du concordal de 1801. Pour conclure ses breves observations, le cardinal disail : En demandanl que la censure de ses doclrines porle sur les malieres iheologiques, Tabbedela Mennais monlre, par celle limilalion meme, qu il n a pas la confiance que ses doclrines poliliques puissenl elre approuvees. El celle limilalion a ele imaginee avec malice ; el elle lend, si je ne me Irompe, a embarrasser le Sainl-Siege ; Fauleur esperanl peut-etre que, dans celle ligne isolee, on se Irouve dans Fimpossibilile de le condamner... Je ne verrais done que deux partis a prendre. Le premier serail de faire dire de vive voix a Tabbe de la Mennais que Volre Sainlele esl meconlenle des doclrines revolulionnaires professees par lui ; qu elle
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blame hautement que YAvenir ait fonde ladessus la defense de la religion, comme si /a religion approuvait la revolte des sujets contre les souverains a au lieu de la reprouver; qu enfin il doit desormais ecrire de maniere a faire cesser le scandale des bons. Si ce premier parti ne plaisait pas, il resteraita entreprendre un examen formel de toutes les idees menaisiennes, par le moyen de la congregation du Saint-Office ; le jugement du Saint-Siege serait communique a 1 interesse, de sorte que, par sa prompte adhesion a la decision rendue, il put eviter la condamnation que ses ecrits pourraient meriter 1 .
Apres reflexion, et peut-etre sur 1 avis d autres conseillers, Gregoire XVI suivit une voie un peu differente de celle que Lambruschini avait indiquee : par son ordre, le car dinal Pacca ecrivit a Lamennais une lettre de remontrances et de conseils paternels.
Sa Saintete, disait Pacca, tout en rendant justice a vos talents et a vos bonnes inten tions, ne m a pas cependant pas dissimule en general son mecontentement, a cause de certaines controverses et opinions, au moins dangereuses, et qui ont seme une si grande division parmi le clerge de France et offense les bons et pieux catholiques.
1 Arch. Vat. Dossier Lamennais..
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Toutefois le Saint-Pere a etc tres satisfait d entendre, meme par votre bouche, que vous etes, ainsi que vos collaborateurs, dans la disposition franche et bien sincere de vous uniformer, comme des enfants dociles, au jugement du Saint-Siege ; et il m a paru dis pose a faire entreprendre Fexamen de vos doctrines, comme vous 1 avez demande.
Mais un tel examen, qui sera certainement mur et autant profond que reflechi, ne pourrait pas etre fait sitot. II exigera meme un long temps avant qu il soit acheve.
Ainsi vous pourrez, Monsieur 1 abbe, retourner chez vous avec vos collegues ; car, en son temps, on vous fera connaitre le resultat de I 1 affaire dont il est question ] .
Le jour meme ou Pacca tracait ces lignes, Lamennais mandait a Gerbet : On ne nous blamera point parce que nos doctrines sont Ji reprochables, mais on ne nous approuvera pas non plus pour ne pas se brouiller avcc les ennemis de TEglise. Nous n aurions des lors qu a nous en retourner, si Teffet terrible que produirait, sur Fesprit des catholiques et plus encore des non catholiques, un semblable deni de justice ne nous imposait un nouveau devoir : celui de faire en sorte
1 Lamennais, dans les Affaires de Rome, meutionne r.etle lettre ; mais il n en donne pas le texte ; la minute fut
redigce par Lambruschiui.
qu aux yeux de tous la cause demeure pendante, afin de prevenir le deshonneur du Saint-Siege 1 .
La lettre de Pacca aurait du eclairer les redacteurs de YAvcnir sur leur position veri table et les unir dans une resolution commune de renoncer a Faction catholique comme ils Tavaient concue. Lacordaire seul comprit 2 .
Bien qu on lui representat qu en restant a Rome, il avait Fair de vouloir resister en face, Lamennais s enteta a y demeurer. Avarit de quitter Paris, il avait ecrit a son ami Vuarin : Quant aux doctrines, j ai cru et je crois encore n avoir soutenu que celles du Saint-Siege. Si je me trompe, il mele dira, et je crierai ma sentence sur les toits 3 . Helas ! le mecontentement temoigne par le souverain Pontife n arracha a Lamennais que des plaintes. Loin de courber la tete sous le blame discret qui le frappait, il compta que le temps le rehabiliterait aux yeux du pape lui-meme ; on lui parlait d un examen possible de ses idees ; son amour-propre se precipita dans cette possibilite comme si elle lui promettait une revanche prochaine ; il transforma Tindication vague donnee par Pacca, en une promesse
1 Blaize, II, p. 99. Lettre du a5 fevrier.
- Lecanuet. Montalembert, II. p. a85.
3 Revue des Deux Mondes, i cr novembre 1905. Lettre du 1 3 novembre i83i.