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CHAPITRE IX

LES PAROLES D UN CROYANT : L OPINION, LES GOUVER- NEMENTS, L ENGYCLIQUE SLVGULARF NOS, LA FIN DE L ECOLE MENAISIENNE.

Publiees lorsque Lamennais ne se regardait plus comme pretre, ni meme comme membre de FEglise, les Paroles cTun croyant avaient ete composees bien des mois auparavant, dans la solitude de la Chenaie, par morceaux, selon que passait le souffle de Tinspiration, dans cette periode douloureuse qui precede la rupture avec Rome. Lamen nais se desaffectionne du catholieisme pour lui preferer le christianisme 1 ; son activite mentale est absorbee tout entiere par la meditation des lois fondamentales de la societe 2 ; il croit avoir decouvert la loi qui regit le progres de riiumanite 3 et les craquements du vieil edifice europeen resonnent a ses oreilles comme un prelude grandiose

1 Lam. a Montalembert, p. 124, 2 mai i833.

J Ibid., p. 117, 122, i33, i36, 200, 16, 19 mai, 9 octobre.

3 Ibid., p. 23, 14 novembre i832.

3o8 LAMENNATS ET LE SAINT-SIEGE

annoncant la merveilleuse cite que la Pro vidence et le bon vouloir des hommes batiront demain avec les debris d hier*. Dans le silence, que seules animent ses tristes pensees, son imagination s exalte fievreusement. En un pareil etat d ame, que pouvait-il ecrire, sinori un livre lyrique, democratique et religieux?

Les Paroles cTuti croyant sont un hommage rendu aux souffrances du peuple, un cri de haine farouche contre ceux qui le tyrannisent, une predication de 1 intervention necessaire du Christ pour assurer aux citoyens leurs droits politiques, un hymne d espoir qui monte vers les temps ou les esclavesd aujourdliui, leurs chaines rompues, gouteront le pain de la liberte gag^ne a la sueur de leur front.

Lamennais desire et appelle de ses vceux la republiqueuniverselle. La monarchic hereditaire ne lui parait conforme ni a la vraie philosophic de la societe, ni aux justes interets des peuples.

Tous naissent egaux : nul en venant en ce monde n a le droit de commander.

J ai vu dans un berceau un enfant criant et bavant, et autour de lui etaient des vieillardsqui lui disaient : Seigneur, et qui, s age-

1 Ibid., p. 3g, 5o, 89, 107. 175, 9, 26 Janvier. i5 mars. 16 avril, 10 septembre.

nouillant, Tadoraient. Et j ai compris toute la misere de Ihomme.

<c C est le peche qui a fait les princes 1 .

D autre part, 1 idee republicaine, en i834, n etait defendue que par des homines de parti dont les idees fausses, les passions violentes et Tesprit irreligieux etaient notoires. Lamennais veut que son livre aide a balayer de ] atmosphere politique ces souffles impurs, pour ne laisser a respirer aux poitrines populaires qu un air vivifiant.

II se rencontre des hommes qui n aiment point Dieu et ne le craignent point : fuyezles, car il sort d eux une vapeur de maledic tions"

Que peut faire pour vous un homme qui n a que sa pensee pour regie et pour loi que sa volonte?

Me me quand il est de bonne foi et nc souhaite que le bien, il faut qu il vous donne sa volonte pour loi et sa pensee pour regie...

Ou Dieu ne regne pas, il est necessaire qu un homme domineetcela s est vutoujours...

Geux qui vous disent : avant nous on n a passu ce que c est que la justice : la justice ne vient pas de Dieu, elle vient de 1 homme; fiez-vous a nous.

1 Ch. xix.

- Ch. xvi.

3 io LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE

(( Ceux-la vous trompent , ou s ils vous promettent sincerement la liberte, ils se trompent eux-memes L .

(( Qu est-ce qui se pressait autour du Christ entendre sa parole? Le peupie.

(c Qu est-ce qui le suivait dans la montagne et les lieux deserts pour ecouter ses enseignements? Le peupie.

Qui voulait le choisir pour roi ? Le peupie.

<( Son cceur battait sur le cceur du peupie, et le coeur du peupie battait sur son coeur.

Et c est la, sur le coeur du Christ, que les peuples malades se rantment et que les peuples opprimes recoivent la force de s affranchir.

(( Malheur a ceux qui s eloignent de lui, qui le renient! leur misere es,t irremediable et leur servitude eternelle 2 .

Mais il faut que la foule travaille de ses bras a faire, dans le rnonde, les transforma tions que reclament la dignite humaine et Teternelle justice. Rien n est plus contraire aux plans divins qu une sorte de quietisme dans lequel Topinion endormie attendrait de se reveiller libre. Comme toute vie, la vie civique n est promise qu a Teffort.

Le laboureur porte le poids du jour, s ? ex-

1 Ch. xxxvii.

- Ch. xxxn.

LES (( PAROLES D^UN CROYANT 3ll

pose a la pluie, au soleil, aux vents, pour preparer par son travail la moisson qui remplira ses greniers a Fautomne.

La justice est la moisson des peuples.

(( L artisan se leve avant Faube, allume sa petite lampe, et se fatigue sans relache pour gagner un pen de pain qui le nourrisse lui et ses enfants.

La justice est le pain des peuples.

<( Le marchand ne refuse aucun labeur, ne se plaint d aucune peine; il use son corps et oublie le sommeil afin d amasser des richesses.

La liberte est la richesse des peuples.

Le matelot qui traverse les mers, se livrant aux flots et aux tempetes, se hasarde entre les ecueils, souffre le froid et le chaud, afin de s assurer quelquerepos dans ses vieux ans.

La liberte est le repos des peuples.

Le soldat se soumet aux plus dures pri vations, il veille, il combat et donne son sang pour ce qu il appelle la gloire.

La liberte est la gloire des peuples.

S il est un peuple qui estime moins la justice et la liberte que le laboureur sa mois son, 1 artisan un pen de pain, le marchand ses richesses, le matelot le repos et le soldat la gloire; elevez autour de ce peuple une haute muraille, afin que son haleine n infecte pas le reste de la terre.

Quand viendra le jour du jugement des peuples, il lui sera dit : qu as-tu fait de ton ame ? on n en a vu ni signe ni trace. Les jouissances de la brute ont ete tout pour toi. Tu as aime la boue, vas perir dans la boue.

Et le peuple au contraire, qui au-dessus des biens materiels aura place dans son creur les vrais biens ; qui pour les conquerir n aura epargne aucun travail, aucune fatigue, aucun sacrifice, entendra cette parole :

(( A ceux qui ont une ame, la recompense des ames. Parce que tu as aime plus que toutes choses la liberte et la justice, viens, et possede a jamais la justice et la liberte.

Gertes, cette recompense pourra etre achetee par de longues et dures souffrances. Mais lorsqu on a foi en elle, Ja cause juste triomphe toujours et celui-la se sauve qui persevere jusqu a la fin 2 . Plus les petits seront honnetes, courageux et unis, plus les temps de la delivrance seront proches 3 . Get avenir est garanti par Ihistoire aussi bien que par la bonte de la Providence. Et alors, les tyrans ayant disparu dans la supreme rafale dechainee par la colere de Dieu et des hommes, le soleil des intelligences montera au-dessus de 1 horizon du monde.

1 Ch. xxxvin.

2 Ch. xxxvm.

3 Ch. xxii, xxix, xxxix.

LES PAROLES DUN CROYANT 3i5

a Et a mesure qu il montera, sa chaleur fondra les nuages amonceles par la tempete, et ils ne seront plus qu une legere vapeur qu un vent doux chassera vers le couchant.

a Jamais le ciel n aura ete aussi serein, et la terre aussi verte et aussi feconde.

Et au lieu du faible crepuscule que nous appelons jour, une lumiere vive et pure ravonnera d en haut, comme un reflet de la

face de Dieu.

(( Et les hommes se regarderont a cette lumiere et ils diront : nous ne connaissions ni nous ni les autres ; nous ne savions pas ce que c est que rhomme. A present nous le savons.

Et chacun s aimera dans son frere, il sera heureux de le servir; et il n y aura ni grands ni petits, a cause de Famour qui egale tout, et toutes les families ne seront qu une famille et toutes les nations ne seront qu une nation 1 .

Et tandis qu ici s operera cette metamor phose de la race humaine regeneree politiquement par la vertu du Christ, en haut, le Fils se penchera vers le Pere, et FEsprit les couvrira de son ombre; mystere divin de Funion parfaite qui fait le tressaillement des cieux et consomme les joies de Feternelle patrie 3 .

1 Ch. xxiv.

J Ch. XLII.

Un tel lanfirage rendait un autre son et avail

une autre prise que ceux dont les journaux ont coutume. II ne s agit pas des splendeurs de la derniere fete du Chateau, des elements de la prochaine combinaison ministerielle, des consequences d un recent projet de loi.

Dedaignant cette basse politique, Lamennais fait appel aux sentiments les plus profonds de Tame, celui de la liberte, de la justice et de la religion, avec lesquels il solidarise un bonheur immanquable et indefectible. Et il parle de ces choses eternellement humaines, non point en philosophe qui disserte, mais en poete qui chante, en mage qui sait Favenir, en vaillant qui ose tout dire comme il est pret a tout souffrir. Le peuple ne resiste pas a de tels accents. Us s imposent a tous.

En un clin d ceil, Fattention publiqueest conquise en France et hors de France. Les Paroles d un croyant sont un evenement. Les ministres s en effrayent, le clerge s en afflige, la bourgeoisie s en etonne, la legitimite est indignee, le parti republicain rejoui, la masse ouvriere, surprise, s attendrit et la jeunesse des ecoles bat des mains. Les editions du livre prestigieux se succedent rapidement, avec des tirages considerables. On le lit en

LES (( PAROLES D^UN CROYANT )) 3l5

commun dans les jardins publics, on fait queue aux cabinets de lecture de la capitale. Hors des frontieres, on se dispute 1 honneur de repandre par le monde les idees du nouvel evangeliste.

La Gazette de France, \ Amide la religion, le Renovateur et T Univers religieux ne partagaient pas cet enthousiasme. Lacordaire et Laurentie se trouvaient d accord avec Picot et Genoude, et meme avec le Figaro et le Gonstitutionnel, pour critiquer Lamennais. Le iait etait notable. Et Lamennais n en tenait pasassezcomptequand il ecrivait a Montalembert que Fopposition a sonlivre s etait concentree a pen pres dans les sacristies . II est vrai que, si quelques journaux le blamaient, d autres en plus grand nombreluiprodiguaient Teloge : la Revue des Deux Mondes et la Revue de Paris, la Quotidienne et le National, le Vert-vert, le Bon sens, le Populaire.

Malgre tout, le malaise etait grand et rimpression finale demeurait penible. Les plus enthousiastes ne pouvaient s empecher de glisser au milieu de leurs dithyrambes quel ques conseils. Ballanche sentait le besoin, apres les Paroles, de rassurer les rois et de contenir les peuples. Son article se terminait par ces lignes fort significatives sous la plume d un ami :

Je dirai au poete de la vision : si vous

3i6 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE

n aviez livre au tumulte de la place publique que les calmes enseignements de 1 initiation successive, je ne m en plaindrais point...

[Mais] vous avez effraye les pouvoirs lorsqu il fallait les instruire, vous avez souleve les multitudes lorsqu il fallait les apaiser, vous avez mis le feu a la cite du present avant de vous etre informe si la cite de Tavenir etait prete a recevoir ses nouveaux habitants 1 .

Neanmoins, le ministre des Affaires etrangeres ecrivait a Fambassadeur de France a Rome :

Get ouvrage ne fera peut-etre pas tout le mal qu on pourrait en redouter. Le style en est peu a la portee des classes auxquelles Tauteur a particulierementen vue de s adresser; et si j en excepte Teloge qu affectent d en faire quelques feuilles republicaines, les Paroles dun croi/antsont generalement desapprouvees par les hommes dont les opinions democratiques se rapprochent le plus des theories de 1 auteur. En France, ou le sens des convenances a conserve tant d empirC, on s est etonne d un pareil langage dans la bouche d unpretre, et Ton a peine a supposer que 1 auteur n ait obei, comme il le dit, qu au cri de sa conscience 2 .

1 Revue europeenne, VIII, p. 353.

- Arch. AfF. etr. JRome, 975. Lettre du i3 juin i8J4

Ln ecrivant ces lignes inoffensives, 1 amiral de Rigny temoignait que le gouvernement de Louis-Philippe ne prenait guere au tragique le manifeste politique de Lamennais. Celui-ci etait sans doute mal informe, quand il se disait menace de poursuites, au cas ou il ferait des Paroles une edition a bas prix, et denonce a la vindicte de Rome par la diplo matic francaise 1 . Quoiqu ilensoit, la conduite du pape importait beaucoup plus que celle du roi des Francais. Lamennais en etait le premier convaincu, malgre sa rupture avec i Rome; et ses amis le pensaient comme lui.

On va voir comment ils renseignaient leur maitre : celui-ci ecrivait apres avoir recu leurs confidences 2 :

Je suis, ainsi que tout le monde, dans Tignorance absolue de ce que fera Rome.

Elle a consulte pour savoir si une condamnation serait possible, opportune, utile, sans danger. On lui a reponduqu on ne voyait pas sur quoi on pourrait Tappuyer, et que, dans tous les cas, elle ne pouvait avoir que des efFets funestes, a cause de 1 ardente indigna tion qu elle exciterait centre le clerge. Gette reponse suffirait pour la determiner au silence, si la diplomatie n insistait pas trop

1 Lam. a Montalernbert p. 279. Lettre du i fr juin citee plus haul, et lettre du 8 juin.

- Meme lettre a Montalembert.

3l8 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE

fortement pour la faire parler. Dans le cas assez probable ou celle-ci Femporterait, les paroles qui s echapperont clu Vatican seront la resultante de deux peurs.

Le jour meme ou Lamennais ecrivait ces lignes impertinentes et assurees, GregoireXVI recevait en audience particuliere M. de Tallenay, charge d affaires de France. Le lendemain, celui-ci ecrivait au ministre des Affaires etrangeres :

La conversation est tombee insensiblement sur la France et sur le nouveau pamphlet de M. Fabbe de la Mennais intitule Paroles dun croyant. Le pape s est fort anime en traitant ce sujet, ne dissimulant pas la peine qu il en avait ressentie, et accusant Fauteur d avoir manque a toutes les promesses qu il avait faites, et surtout de precher des maximes entierement opposees a Fencyclique dont il avait adopte en dernier lieu les principes par une declaration publique 1 .

La remarque etait juste, et pour la faire, Gregoire XVI n avait pas besoin des sugges tions de la diplomatic autrichienne ou russe. II suffisait de lire. Tant que Lamennais avait garde le silence, on avait pu compter que le temps Famenerait a penser sincerement ce que sa main avait signe par lassitude et pour

1 Arch. Aff. etr. Rome, 976. Depeche du ajuin i834.

LES (( PAROLES o lJN CROYANT 3 19

en fmir, le 1 1 decembre i833. Les Paroles mettaient a nu toute Tame, et son obstination dans les idees condamnees, et sa revoke insolente contre Fautorite qu elle avait un instant paru reconnaitre.

Tous ceux que n aveuglait pas la fumee des theories menaisiennes ou Teclat de la gloire de leurinventeur, eprouvaient, en face du nouveau pamphlet, la meme impression de stupeur : ils se demandaient s il etait possible de se jouer de la parole donnee et de braver le pape avec cette desinvolture. Au Vatican, a Tarcheveche de Paris et a la nonciature, ie coup etait d autant plus sensible que Gregoire XVI, Quelen et Garibaldi venaient de donner la plus indeniable preuve de leur mansuetude a 1 egard de Tindocile et irrite solitaire la Ghenaie.

Le sulpicien Boyer, avait compose un livre contre les systemes de Lamennais. Des qu ils furent au courant, Quelen et Garibaldi essayerent d empecher la publication 1 . Lamennais, apres de longues hesitations et des pourpar lers sans fin, avait consent! a une declaration

Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du 20 de cembre i833.

de soumission publique; il fallaitprendre garde de le brusquer et de le provoquer comme a plaisir. Boyer promit d attendre quelques mois. Son travail lui avait coute bien des veilles ; il etait convaincu, et par lui-meme et par ses correspondants de France on de Rome, que les theories du sens commun n avaient rien perdu de leur faveur et de leur funeste influence parmi le jeune clerge. Des ouvrages recents venaient encore de les proner et de les repandre. La refutation paraissait done indispensable. \1 Examen de la doctrine de M. de la Mennais etait d ailleurs imprime ; il parut. L auteur disait dans la preface : Que M. de la Mennais achevece qu il a commence ; qu il abjure ses erreurs philosophiques et theologiques ; qu il fasse droit a la censure episcopal, comme a 1 encyclique de Sa Saintete etje cesse d ecrire. Et qui, plus que moi, desire la lin de ces tristes debats, sujets de joie et de triomphe pour 1 impiete, alors meme qu ils sont necessaires a la defense de la verite. Notre differend, je le dis a regret, subsiste tout entier. L encyclique, loin de le diminuer, ne Fa meme pas entame. Nos prelats Font juge centre ma partie ; elle fait appel de la censure au Saint-Siege, je la suis a ce tribunal supreme, juge en dernier ressort des causes de la foi et j y depose cet ouvrage comme piece ou memoire dans ce

LES PAROLES D^UN CROYANT 32 r

proces, ou je me constitue Tavocat de nos prelats et le defenseur de leur jugement en premiere instance .

Le 12 mars, Garibaldi envoya le volume a Rome, au nom de Fauteur. Bernetti lui repondit, le 5 avril : Sa Saintete ay ant parcouru 1 ouvrage en est demeure tres contrariee, meme a cause de M. tie la Mennais. Toute Taffaire etait terminee a la satisfaction clu Saint-Pere; il n etait ni utile, ni prudent de la remettre sur le tapis... Au surplus, si vous aviez lu ce livre completement, vous auriez peut-etre insiste davantage aupres de 1 auteur pour le dissuader de le publier; ou tout au moins vous n auriez pas accepte de le transinettre a Rome. Et c est ce que le Saint-Pere aurait desire . Docilement Garibaldi profita de la lecon. Quand Boyer voulut le prier de faire passer un exemplaire de Y Exam en au car dinal Lambruschini, il refusa la commission, motivant le refus par le deplaisir que le livre avait cause au souverain Pontife. Boyer en fut surpris et attriste. II plaida son cas dansune lettre d\ine eloquence un pen raide, adressee a Bernetti. II ne se plaignait pas de rhumiliation recue, il n etait pas assez etranger a la doctrine de TEvangile pour ne pas sentir combien une humiliation peut etre utile .

Mais la cause cle la verite n aurait-elle pas a souffrir un dommage reel . Le menaisia-

nismepbilosophiqueet theologique etant plus vivant que jamais, ses acleptes ne trouverontils pas dans le desagrement survenu a Boyer un argument ad hominem sans replique ?

(c Apres tout, diront-ils, vous n etes pas aupair avec nous. Nos livres ne sont pas improuves a Rome; il n en est pas de meme des votres.

Dans la discussion ouverte, on nous accorde la parole, on vous la refuse. L on pent bien se rabattre a repliquer : ce n est pas le fond de mon livre, mais le moment peu opportun, peu loyal, peu genereux de sa publication qui est blame . II sera facile de dire que c est la une defaite. La retractation de Lamennais meritait des egards. II croit en avoir tenu assez compte, en retardant son travail, en y joignant une preface concertee avec 1 archeveque de Paris. Mais il en est qui pensent que cette retractation est un acte purement exterieur qui (( tiendra jusqu au terme dont Dieu seul connait la fin. Quoiqu il en soit, il regrette infiniment d avoir deplu ausouverain Pontife; et s il avait connu ses intentions, jamais son livre n eut ete imprime, pas meme ecrit.

Ge plaidoyer d un pretre vertueux, instruit, zele, ne modifia point la conduite de Rome.

Elle s en tint sur YExamen de la doctrine de M. de la Mennais a son premier jugement : le livre etait inopportun, contestable meme en quelques parties. Garibaldi fit savoir a La

LES (( PAROLES DUN CROYANT )>

Chenaie, par rintermediaire cle Tabbe Jean, que Boyer avail ele repris d avoir recom mence des polemiques irritantes *. Pour reprendre les expressions du docte sulpicien, le pape ecartait un plaidoyer public en faveur de la censure de Toulouse, comme il avail differe d examiner le jugement porle, en pre miere instance, par les eveques de France.

C etait loujours le meme esprit pacifique, lemporisateur, charitable qui prevalait dans les conseils du Vatican. Et il venait a peine d en donner une preuve nouvelle, que les Paroles cTun croyant eclalerenl en coup de Ibudre. On comprendra que Gregoire XVI en ail ressenti une secousse particulieremenl douloureuse.

Les depeches de Garibaldi elaienl pleines de Irislesse. L internonce voyait avec raison, dans les doctrines du deleslable livre, Texplication des resislances mises par Lamennais a signer une adhesion sans reserve a Tency- C\\^\\Q Mirari vos . Si Tecrivain avail consenli, a la priere de son ami Arnaud de I Ariege, a supprimer la page offensanle qui terminait le chapitre xxxm, les points de suspension par

1 Arch. Vat. Dossier Lamennais et Corr. None. Lettres du a avril et du 12 mai i834

lesquels il Favait remplacee, n en etaient pas moins significatifs ; personne nepouvait douter que le vieillard use par les ans , qui etait le temoin muet des crimes des rois, ne fut le pape; et I audace de cette calomnie donnait helas ! lieu cle craindre que le malheureux pretre, la foi perdue, ne fut pour toujours sorti de FEglise. Le gouvernement ne ferait rien pour poursuivre Fouvrage. Et Fattitude de tons les gens debien, des disciples memes de la Chenaie, comme Gerbet et Lacordaire, indiquait assez que jamais Lamennais ne pourrait etre un chef de secte. Mais sa revolte n en etait pas moins un malheur et un scandale ; et a moins d un miracle de la grace, tout espoir de retour a la verite semblait evanoui. Heureusement Fattaque de Boyer n etait pour rien dans ces tristes evenements ; les Paroles etaient sous presse, quand avaitparu \ Exam en de la doctrine de M. de la Mennais i .

A mesure qu elles arrivaient, les depeches de la nonciature etaient remises par le secre taire d Etat a Lambruschini. Celui-ci etait charge par Gregoire XVI d instruire cette nouvelle affaire. Le n juin, le propre jour ou Lamennais demontrait a Montalembert, d apres des lettres recues de Rome que toute condamnation etait fort improbable,

1 Arch. Vat. Dossier- Lamennais Corr. None. Depeches du a. 7, 9, 12 mai i834-

LES (( PAROLES D UN CROYANT )) 3a5

sinon impossible, le cardinal remettait au pape son rapport sur les Paroles d un croijant.

A la premiere page, on y lit ces lignes :

qui definirait les Paroles une apocalypse nouvelle, inspiree par Satan, pour exciter de nouveaux scandales dans 1 Eglise et occasionner de nouveaux troubles dans le monde, en porterait un jugement exact. Gertes, autant que personne, Lambruschini admire recrivain qui a su, dit-il imiter la simplicite, la sublimite et la vehemence des anciens prophetes . Mais il redoute que le charme de ce style clair, poetique et brillant , seduisant la jeunesse et le peuple, ne les entraine a partager les idees demagogiques.

Les Paroles duncroyant, a dit le journal de Cabet, valent pour notre cause plus que des milliers de ba ionnettes, car elles feront dans les populations des conquetes morales, les seules durables * D autre part, le prince de Metternich assure que cette brochure a produit en Belgique une secousse analogue a la Revolution de i83o 2 . Appuyant Tun par Tautreces deux temoignages, venus des deux poles du monde politique, Lambruschini les justifie par Fanalyse detaillee de Fouvrage dont il cite les passages suspects. S il avait

1 Le Populaire, n mai i834-

! Dans une depeche du 22 mai, le nonce de Vienne rapportait ce mot que lui avait dit Mellernich.

lu cette analyse, Lamennais Tarn-ait sans doute discutee avec le meme dedain que les objections de Montalembert. II n empeche que les critiques du cardinal ont leurs preuves dans le texter meme des Paroles. Lamennais criait aux peuples deja emportes par la fureur revolutionnaire : les rois en droit ne sont lem-

times que s ils sont justes 1 ; en fait, ils ne cherchent qu a soutenir leur tyrannic par labrutissement des masses, la division des interets, les exploits du bourreau, les mollesses de la volupte, les mensonges des pretres ; mais si grande que soit leur puis sance, elle ne saurait resister a la coalition des sujets etdes peuples, et cette coalition est voulue de Dieu, precisement parce qu il vent que regnent sur la terre la justice et la cliarite, dont la liberte est la condition, comme elles sont sa sauvegarde 3 . Un pareil langage etait en clissonnance avec celui que Gregoire XVI avait tenu avec force dans 1 encyclique Mirari vos. Le soin jaloux que Lamennais avail mis longtemps a se taire sur la doctrine de Tacte pontifical, la vanite de son adhesion du n decembre i833, s expliquaient Tun et Fautre et Tun par Tautre. Maintenant eclataient a tous les regards, quelles theories il

1 Paroles, xix.

2 Ibid., xin.

3 Ibid., xi, xvii, xxi, xxiii. xxix.

pretendait derober au droit de censure du pape, quand il disait reserver expressement sa liberte d homme et de citoyen. A Fentendre, rien de plus facilement separable, et de plus extremement separe, que la politique et la religion. Or, comme pour etaler Faveuglement de cette raison raisonnante, il se

trouvait que toute la politique des Paroles se reduisait a fletrir la tyrannie au nom de la loi de Dieu et a soulever les peuples en faisant appel a leur conscience chretienne ; c est-adire a mouvoir les plus essentiels ressorts de la religion. En verite, de la part de qui contestait au souverain Pontife un droit vrai d intervenir parmi les affaires de ce monde, il etait impossible de remuer des questions ou son intervention fut au contraire mieux qualifiee et plus indispensable.

L archeveque de Paris eut souhaite que Rome dedaignat de s occuper des Paroles d\ui croyant. L auteur n etait plus qu un defroque et son ouvrage etait fou. II y avait la de quoi limiter beaucoup la malfaisance du livre. Lambruschini voyait autrement les choses. La renommee de Lamennais et le succes tres vif dela brochure lui faisaient prevoir une propaganda prodigieuse de Terreur.

II craignait aussi que le silence de Rome ne fut interprete ou comme une tolerance des idees hardies qui se prevalaient de FEvan-

gile, ou comme un embarras en face de la puissante influence d un ecrivain de genie. II concluait done que le pape devait parler et il luiparaissait que, pour eclairer les catholiques, il suffirait d v un bref adresse aux eveques de France, et dans lequel seraient sommairement exposes les principes catholiques sur Forigine, la nature et les droits du pouvoir.

D autres idees prevalurent dans Fesprit du pape. II signa une encyclique par laquelle furent eondamnes tout ensemble les Paroles d un croyant et le systeme philosophique de la raison generale : le livre parce qu il contient des propositions respectivement fausses, calomnieuses, temeraires, conduisant a Fanarchie, contraires a la parole de Dieu, impies, erronees, deja condamnees dans les ecrits de Vaudois, de Wiclef et de Jean Hus ; le sys teme, parce qu il cherche la verite, la ou elle n est point, et que meprisant les saintes et apostoliques traditions, il met en avant des doctrines vaines, futiles, incertaines, non approuvees par TEglise, sur lesquelles cer tains liommes, dans leur vanite, pensent a tort pouvoir trouver a la verite un ferme appui.

A Foccasion de Fencyclique Singulari nos, les gouvernements se reprirent un instant a s occuper de Lamennais. Metternich confia au nonce de Viennc, Ostini, que la nouvelle

lettre apostolique lui agreait fort 1 . A Paris, le ministre ties Affaires etrangeres exprima la crainte que Tinfluence de FAutriche n eut ete grancle dans cette question ; il voulait bieu ajouter d ailleurft que le cabinet n avait aucune objection contre le texte de Tencyclique et que les Paroles cl un croyant, presque inoffensives en France, risquaient fort d avoir des effets deplorables en Allemagne on la tendance des imaginations sympathise plus naturellement que chez nous avec la verve d exaltation et la forme mys tique de Touvrage .

En condamnant de nouveau Lamennais, le pape s etait a la fois explique sur ses idees politiques et sa theorie de la connaissance.

A premiere vue, ce retour sur la philosophic de YEssai provoque une surprise. Les nouvellistes qui renseignaienthabituellement Lamen nais sur les secrets de Rome ne manquerent pas de lui dire que c etait une consequence de la brochure de Lacordaire*. Les memes informateurs avaient d ailleurs dit a leur

1 Arch. Vat. Lettre du a5 juillet i834.

- Arch. AfF. etr., 975. f 107. Lettre du i er aout i834-

J Lacordaire avait publie en mai i834 ses Considerations

sur le srsteme philosophique de M. de la Mennais.

33o LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE

maitre, avec la meme assurance, que les attaques de Lacordaire centre la raison generale avaient produit dans 1 entourage du pape un deplorable effet. II est certain que Lacor daire, par tine lettre du 28 mai, avait fait hommage au Saint-Pere de son essai philosophique, le lui offrant comme une preuve de son respect et de son amour pour le Saint- Siege 1 . Mais on le pense bien ce ne sont pas ces quelques pages qui ont revele a Rome 1 existence d un peril insoupconne. Depuis au moins le livre de Rozaven, refutant celui de Gerbet, on y etait fixe sur la faiblesse, les lacunes et les dangers des inventions par lesquelles on avait pretendu renouveler et affermir les bases memes de la croyance 2 .

L ouvrage recent de Boyer venait d attirer Fattention sur le sujet. Et la censure de Tou louse demeurait toujours comme un temoignage, rendu par 1 episcopat francais presque tout entier, que les doctrines du sens commun etaient un peril grave a conjurer. Ge fut la raison principale qui decida Gregoire XVI a sortir de la reserve gardee jusque-la. II n avait sus pend u son jugement que par pi tie pour une

1 C est le 3o mai que Garibaldi envoya a Rome 1 opuscule de Lacordaire.

- l-. Examen d un outrage intitule: des doctrines philosophiques sur la certitude avait paru des i83i ; une nouvelle edition avait ete faite en i833.

ame deja trop pres cle la revolte. Maintenant que celle-ci etait consommee, il pouvait dire la pensee de FEglise sur un systeme debattu depuis des annees. Au surplus, il etait interessant de noter qu a Fheure meme ou il se separait publiquement d un maitre illustre, un de ses disciples les plus ardents avait cru devoir combattre la philosophic de YEssai i . Au fond, cette insurrection centre les doctrines tradidionnellement recues dans les ecoles catholiques touchant la certitude, ne procedaientelles pas du meme esprit d orgueilleuse confiance en soi, qui avait jete le fondateur de YAvenir et Fauteur des Paroles cC un croyant, en dehors des enseignements constants des Pontifes remains en matiere politico-religieuse ?

Lamennais ecrivait a Montalembert au sujet des Considerations de Lacordaire : Je ne Fai point lu, nine le lirai. II parait que c est bien mauvais, plus mauvais que qui que ce soit ne s y serait at tend u. Je plains cemalheureux jcune homme, mais rien ne nVetonne de lui.

Je le dis avec peine, lefond n en vaut rien 2 . Le pape meritait un pen plus d attention.

Lamennais flnit par lire Fency clique Singu-

1 Lacordaire avait insdre dans sa brochure, comme chapitre preliniinaire, 1 article paru dans YUnivers religieux du 2 mai, a 1 occasion des Paroles d un croyant.

Lam. a Motitalenibert, p. 278. Lettre du 4 juin r834-

larinos dans un numero de \ Ami de la religion qu on lui fit passer. Mais, on le devine, cette lecture lui fournit simplement 1 occasion de reflechir que la page arraehee des Paroles cFun croyant sur certain cc yieillard use par les ans etait plus vraie que jamais. II gemit du document pontifical, ecrit-il a Emmanuel d Alzon pour FEglise, pour la religion, pour tant d arnes qui vont se demander ce que c est done que le Christianisme, et en qui Ton semble prendre a tache de dessecher jusqu aux dernieres racines de la foi * .

Deux ans plus tard, dans les Affaires de Rome, il ecrivait ces courtes lignes : II est juste de dire qu on ne pouvait guere rien publier qui fut plus completement [que les Paroles] en opposition avec le systeme politique de Rome. Je trouvai done tres nature! qu elle exprimat sa profonde disapprobation, dans la nouvelle encyclique du 21 juin i834- Tout Fy forcait en quelque sorte, ses maximes traditionnelles de perseverance dans les resolutions prises, ses engagements diplomatiques, ses interets enfm tels qu apres de mures reflexions sans doute elle les avait compris.

Ge peu de mots tranquilles nous revele sous quel jour Lamennais voyait le nouvel acte de Rome. En i834, comme en 1882, Fillusion

1 Moislilteraire, \u\\\et 1902, p. 24. Lettre du 18 juillet 1824.

d optique, entretenue par son orgueil et ses

correspondants remains, etait la meme : le

pape ne faisait pas, malgre qu il Taffirmat,

fonction de docteur apostolique ; mais, en

commis docile, iltraasmettaitaFuniverscatho-

lique, dans la langue familiere aux hommes

d eglise, les idees profanes et discutables des

chancelleries europeennes. Dans la logique

d une pareille hypothese, oncomprend a mer-

veille que Lamennais fit de Tencyclique fort

peu de cas. Mais ou prenait-il le droit, lui si

susceptible sur le point de Thonneur et de la

probite, d imputer au souverain Pontife un

role aussi meprisable ? Lui qui se plaignait si

amerementqu on ne savait point lire ses ecrits,

avec quels yeux parcourait-il ceux de Gre-

goire XVI, puisque pour ne citer ici que

des menaisiens au rebours de Salinis, de

Lacordaire, de Gerbet et de Montalembert, il

voyait dans les encycliques pontificales

comme une trahison de la foi et de la raison ?

Cinq semaines apres la lettre Singular i Gerbet ecrivait a Tarcheveque de Paris 1 :

cc Comme cette encyclique, outre son objet

1 Cette lettre est datee de Treslon par Avesnes, le 17 juillet. ^ est seulement a cette date que Gerbet eut par les journaux connaissance de 1 encyclique du 24 juin.

principal, renferme un passage dirige centre un systeme de philosophic soutenu dans qiielques-uns de mes ecrits, elle m irnposc par la meme un devoir particulier que je m empresse, d accomplir. En consequence, je declare adherer uniquement et completement, sans separation ni reserve, a la doctrine promulguee par cet acte du Saint-Pere, improuvant tout ce qu il improuve, condamnant tout ce qu il condamne, determine a ne rien ecrire et a ne rien approuver qui soit contraire a cette doctrine.

(( Vous savez, Monseigneur, que ces dispo sitions ne sont pas nouvellesdans mon cceur.

Mais si, pour entrer dans ces sentiments, j avais besoin d un puissant exemple, je 1 aurais trouve tout pres de moi. Je visite en ce moment des lieux tout pleins du souvenir de Fenelon. II n y a pas de presomption a vouloir suivre ses traces dans 1 obeissance dontla grace de Dieu aplanit la route.

Vous me permettrez, Monseigneur, d user encore de votre intermediaire pour faire parvenir an Saint-Siege ma declaration. Je desire egalement que ce temoignage de ma soumission receive toute la publicite necessaire, s il peut contribuer a entretenir dans quelques esprits 1 obeissance due a 1 autorite divine dont le vicaire de Jesus-Christ estdepositaire. Ge sera pour moi une vraie consolation parmi

LES PAROLES o lJN CROYANT 335

les douleurs du temps present. L Eglise est au-dessus de tout dans mon ame.

Salinis tint le meme langage dans une declaration que les journaux insererent.

Directeur du college de Juilly, il crut de son devoir d educateur, apres avoir pris conseil de 1 archeveque de Paris, d expliquer publiquement, a la distribution solennelle des prix, pourquoi, dans cette maison cc personne pas meme le plus beau genie se faisant 1 organe des traditions de Fhumanite ne pouvait pretendre a partager Fempire des esprits qui n appartient qu a Dieu. En envoyant a M Br d Astros le prelat, avant d etre archeveque de Toulouse, avaiteteeveque de Bayonne, diocese d origine de Salinis ce temoignage de fidelite a la verite catholique, Tancien compagnon deLamennais ajoutait : cc Dans le cas ou vous jugeriez quelque chose de plus a faire pour ne laisser aucun doute sur la purete de ma foi, je vous prierais, Monseigneur, d avoirla bonte de me le dire ; le bonheur de pouvoir affirmer hautementmon obeissance pleine et entiere, mon amour filial envers le vicaire de Jesus-Christ, a ete une veritable consolation pour moi, dans le chagrin profond que m ont cause les clesolantes erreurs d un homme avec qui j ai eu si

1 C. de Ladoue. Monseigneur Gerbet. I, p. 278.

longtemps des relations aussi intimes 1 .

Jadis, au temps des grandes ferveurs ultramontaines de Lamennais, Salinis avait com pose, pour le missel parisien, une sequence en Thonneur de saint Pierre et de saint Paul. On y lisait cette strophe :

Ridebit inferni minas Vox Petri falli nescia.

N f ec stare, nee loqui verum, Orante Chris to, desinet.

En adherant a I encyclique Singulari nos, Tauteur de ces vers latins demeurait fidele a lui-meme, aux meilleures lecons de la Chenaie.

Montalembert fut plus longtemps incertain sur le parti a prendre. Non qu il doutat que se soumettre fut un devoir, Rien n est plus touchant que les lettres dans lesquelles il demontre a Lamennais que la logique de sa vie, sa foi, le souci des ames, son veritable interet luidictent la meme conclusion : avouer qu il s est trompe-. Mais tant que le maitre n etait pas decide a Tobeissance, il craignait de le froisser en s y engageant lui-meme. Et puis, malgre les exhortations eloquentes, les dissertations precises de Lacordaire, son cceur

1 C. de Ladoue. Vie de Mgr de Salinis, p. 489, 491.

2 Lettres du 29 juillet, 29 aout 1884 citees par Lecanuet dans Montalembert, I. p. 435, 439.

differait dejour en jour un acte de deference auquel son esprit n acquiescait que par des raisons prises du dehors. Devant ses yeux troubles, un dilemme seposait dont la double alternative lui repugnait egalement : ou sacrifier TEglise a la liberte commeLamennais, ou sacrifier la liberte a 1 Eglise comme Lacordaire 2 . L/un ou Tautre parti lui paraissait ine vitable et il repugnait egalement a tous deux. Mais enfm la grace de Dieu Femporta sur la rigueur apparente des raisonnements humains. II consentit a courber la tete devantce qu il ne comprenait pas. De Pise, il ecrivit le 8 decembre i834 au cardinal Pacca :

La bonte avec laquelle Votre Eminence a bien voulu nTaccueillir, lors de mon sejour a Rome, m encourage a la prier de vouloir bicn etre mon interprete aupres du souverain Pontife.

a Je desire deposer aux pieds de Sa Saintete mon adhesion et ma soumission a son encyclique du i5 aout 1882, selon la forme du bref du 5octobre i833, forme que je n ai point en ce moment sous les yeux, mais que je declare adopter entierement. J adhere ega lement, et du fond du cceur, a Tencyclique du 25 juin de la presente annee.

Votre Eminence s etonnera peut-etre du

[ Lettre a Lamennais, i3 aout i834-

retard quej ai mis dans cette demarche. Mais elle le concevra quand elle saura que j ai ete absent de France depuis dix-huit mois, que par consequent je n ai pu connaitre et apprecier que d une maniere fort incomplete les evenements qui s y sont passes pendant cet intervalle et leurs consequences. J espere que ces motifs m excuseront aupres de Sa Saintete, si elle daigne s occuper de moi a cet egard 1 .

La Revue europeenne ou Lamennais comptait tant d allies,sinondes fils, declarait apres 1 encyclique :

II y a peu de jours encore une division existait parmi nous; un de nos pretres avait jete au monde un livre de quelques pages; et le monde avait repondu ici par des accents du plus delirant enthousiasme, la par le silence d une terreur profonde ou par les cris d une indignation desesperee... A 1 heure qu il est,

1 Arch. Vat. Corr. part.

Le 1 3 decembre, Pacca repondit que le pape agreait Tacte de soumission. Le 19, Montalembert accusa reception de la lettre du cardinal doyen. II ajoutait : II ne me reste qu a remercier du fond du cceur V. E. de 1 obligeance qu elle a mise a repondre a mes desirs, et a la prier de vouloir bien, lorsque 1 occasion s en presentera, deposer aux pieds du Saiut-Pere Thommage de ma reconnaissance, pour la bonte avec laquelle S. S. a daigne accueillir ma demarche, en meme temps que 1 assurance nouvelle de mon inalterable devouement a 1 Eglise romaine et a la personne sacree de son auguste chef.

quelle que fut la pensee d hier, tout catholique s inclinera devant le jugement si positif et si solennel [du pape]. Et ceux qui avaient le doute dans Tame, qui etaient incertains sur le sens des paroles de liberte que le Christianisme est venu apporter au monde, et qui se demandaient avec inquietude quelle appli cation ces paroles devaient recevoir a 1 epoque de troubles et d agitation ou nous sommes, tons ceux-la ont lu avec une ame simple et recueilli la parole du Saint-Pere ; ils ont remercie le ciel d etre nes dans une religion ou les plus vives angoisses de 1 intelligence peuvent ainsi trouver leur terme 1 .

Les lignes que Lacordaire avait publiees dans YUnivers du 2 mai avaient leur plein accomplissement : Hier encore, Fecole [de la Chenaie] subsistait. Affaiblie et divisee par une parole sortie du siege apostolique, elle avait neanmoinsun chef et des disciples. L affection, les souvenirs, la douleur, le respect, de nobles sentiments la tenaient encore rassemblee et comme vivante, quoiqu elle fut loin de ce qu elle avait ete. Aujourd hui [apres les Paroles dun croyant] nous pouvons annoncer que cette ecole n existe plus, que toute communaute de travaux est rompue entre ses anciens membres, et que chacun

1 Revue europeenne, VIII, p. 6o3.

3/ f O LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE

d eux, fidele a ce que son cceur lui demandera d egards envers le passe, ne connait d autre guide que TEglise.

De la part des proches, comme des disciples, c etait la separation inevitable. M ellc de Luciniere, des r apparition des Paroles^ ecrivait a Feli : Moi, pauvre fille, je ne puis nTexpliquer dans ma simplicite, comment un coeur tel que le votre a voue tant de haine a 1 autorite puisque toute autorite vient de Dieu... II est certain que vous vous trompez sur la mission que le Seigneur vous avait donnee. Vous etes abuse par votre ardente imagination... Un jour vous regretterez amerement d avoir use votre genie a soulever les passions et a provoquer une guerre a mort entre les nations et les puissances etablies par le Seigneur pour les regir 1 .

L abbe Jean, a la meme date mandait 1 eveque de Rennes :

Vous savez deja combien a ete vive la peine que j ai ressentie en apprenant par les journaux la publication d un ouvrage qui depuis quelques jours agite si tristement et si profondement les esprits. Helas ! pourquoi faut-il qu une tempete nouvelle succede a d autres tempetes heureusement apaisees? Je m en effraie plus que je ne puis dire. J en suis

1 Forgues, II, p. 3a5. Lettre dti 28 mai i834.

LES PAROLES D UN CROYANT 34i

inconsolable, et j ai besoin de savoir de vous quelques bonnes paroles qui soulagent mon pauvre cceur brise. Au reste, je ne connais ce livre que par le compte qu en rendent certaines feuilles publiques. Je ne veux point le lire et j ai defendu de le lire dans nos maisons ; mais quel que soit le jugement que notre saint Pere et les eveques en portent, nous n hesiterons jamais (et d avance vous en etes bien sur) a nous rattacher invariablement et uniquement au jugement de ceux a qui il a ete dit par la Verite meme: qui vous ecoute m ecoute, et qui vous meprise, me meprise 1 . G etait un engagement prealable a souscrire 1 encyclique Singulari nos. Cela ne manqua point. Apres quelques tentatives de plaidoyer en faveur du malheureux frere 2 , Tabbe Jean ecrivait a M gr de Lesquen : Mon corps deperit et s en va ; par consequent, si mes peines sont vives, du moinselles ne seront pas longues. Maistandis qu il me restera assez de force pour prononcer une parole, soyez sur, mon cher Seigneur, que cette parole sera Fexpression sincere de ma pleine soumission aux decisions du Saint- Siege 3 .

1 Lettre du 10 mai i834, citec par Ropartz, La vie et les wuvres de M. J.-M. de la Mennais, p. 353.

2 Yoir Laveille, Jean-Marie de la Merinais, I, p. 5o8-5n.

3 Lettre du 4 septembre, citee par Roussel, Lamennais d apres des documents inedits, II, p. 228.

Au milieu de ces secousses, que pouvait devenir la congregation de Saint-Pierre ?

Sous le choc imprevu de Fencyclique Mirari vos, elle avait eprouve un premier ebranlement dont la declaration du 10 septembre Favait assez mal remise. Lorsque les religieux apprirent que Lamennais avait recu de Pacca un commentaire de Fencyclique, le soin et Fobstination que Ton mit a leur cacher ce texte firent naitre des suspicions que rien ne put calmer. Les discussions qui divisaient le clerge du diocese aggraverent encore un malaise deja fort penible. Feli eut beau donner sa demission de super ieur general, la confiance dans Favenir de Foeuvre etait morte, les coaurs etaient meurtris, les esprits separes. La fidelite au pape etait Tesprit meme deTInstitut. Plus les religieuxy etaient

attaches par lefond deFame, plus ilsdevaient repugner a couvrir la revoke de Lamennais; plus ils se sentaient incapables de suivre le venerable abbe Jean dans les distinctions et les reticences ou Fengageaient a la fois son affection fraternelle, son desir de sauverFhonneur et Fame du condamne, et Fempire des idees de YEssai et de YAvenir.

Par une sorte de pudeur de famille et un reste de respectueuse tendresse, on pouvait bien eviter Feclat, au dehors, de ces dissentiments. Mais la loyaute, en meme temps que

LES PAROLES o tJN CROYANT )) 343

le souci du devoir catholique, forcaient a des explications intimes, a des controverses domestiques, a des menaces de separation. Celles-ci devinrent plus claires, a mesure que les actes pontificaux faisaient la lumiere sur le menaisianisme. Successivement, les brefs a M sr d Astros et a M sr de Lesquen, 1 encyclique Singulari nos briserent les derniers liens qui tenaient reunis les membres de la congregation de Saint-Pierre.

Pour liberer leur conscience oppressee, venger leur orthodoxie compromise dans le diocese par cent bouches accusatrices, les religieux de Saint-Meen et de Rennes finirent par demander a leur superieur de faire une declaration publique de leur obeissance aux recentes encycliques pontificales. Repousses par Jean de Lamennais, ils s adresserent a M gr de Lesquen qui les autorisa a parler : les protestations de fidelite de ces vrais fils de Saint-Pierre parurent dans la Gazette de Bretagne (26 aout i834). Six jours apres, Teveque de Rennes declara au superieur general de la congregation qu il prenait sous sa direction immediate ceux des religieux qui croyaient devoir se separer de leur ancien chef (2 septembre).

Le venerable abbe Jean s humilia dans une lettre emouvante au prelat ; a son tour, il fit savoir, par une lettre &YUnivers, que les sen-

timents exprimes par les missionnaires de Rennes etaient les siens (9 septembre) .

Ce mot tardif, quoique sincere, ne pouvait empecher une rupture deja consommee. La maison de Malestroit relevait du diocese de Vannes. Jean s y refugia, aupres de Blanc et de Rohrbacher demeures fideles a son obe dience. Mais aucun effort ne put prolonger Fexistence d une oeuvre sur laquelle le nom d un rebelle etendait comme une ombre maudite et mortelle. Un an apres, Malestroit, comme la Chenaie, etait vide de ses holes menaisiens (i835). L ecole, un moment celebre et riche de tant d esperances, mourait de la main meme de son fondateur. La revoke de celui-ci contre le Pontife remain dispersait ceux qui jadis s etaient rassembles a ses cotes uniquement pour mieux servir la cause du pape.

Au spectacle de ces abandons successifs, le cceur de Lamennais palpitait violemment de colere, de pitie, de tristesse, mais son esprit ne s ouvrait pas a la lumiere. Les demarches de son frere lui paraissaient une faiblesse deshonorante, les remontrances de M lle de Luciniere un pieux radotage, la soumission de Montalembert une capitulation

inutile, compromettante, indigne cTun homme ; Salinis, Gerbet, Gombalot, Lacordaire avaient pris avec la situation des arrangements egoistement pratiques, auxquels n etaient dus que la compassion et le dedain.

M b r de Lesquen fit un dernier appel au cceur de son ami d autrefois, en lui disant que Tauteur de VEssai sur V indifference etait fait pour cc desarmer et convaincre les ennemis de la religion et non pour devenir leur auxiliaire . Lamennais repondit par des remerciements brefs et polis (24 juillet i834) qui fccartaient toute discussion. La situation a ses yeux etait bien simple. Le clerge etait tenu par la peur, 1 ignorance ou le gallicanisme, les jesuites n obeissaient qu a leurs passions, la cour pontificale n etait qu un ramassis d intrigants, lepape servait de domestique aux cabinets de Vienne et de Petersbourg. Mais les meilleures tetes de Rome et de Paris etaient ouvertement centre 1 encyclique, et les meilleurs pretres de France pensaient de meme, sans oser le dire. Au surplus, qu etait-il besoin de s inquieter des jugements des homines? Quand on a pour soi la verite, la conscience et 1 avenir, pourquoi ne pas tenir tete avec assurance aux contra dictions du monde entier ?

Telle est rinvraisemblable attitude ou Forgueil fixa Tun des plus grands detracteurs de

3/ f 6 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE

la raison individuelle qui furent jamais. Par moments, il disait bien qu il pouvait se tromper. Mais ce mouvement se continuait par un autre qui le neutralisait aussitot. Les adversaires aussi etaient faillibles ; et des lors, comment sortir d embarras, si ce n est en laissant a chacun paisiblement la liberte de preferer sa voie, personne n ayant le monopole ni de la verite, ni de la droiture. Du reste, la paix promise aux hommes de bonne volonte ne lui faisait pas defaut. Jamais son ame n avait ete si tranquille, ni son esprit plus eclaire. Gette lumiere et ce calme extraor dinaire, dans une destinee aussi orageuse, n etaient-ils pas un don de Dieu, comme Tadversite elle-meme ? Et s il lui fallait, dans Favenir, souffrir sans compensation ni humaine ni divine sur la terre, depuis quand les elus pouvaient-ils faire leur salut et les apotres contribuer a sauver le monde, autrement que par le chemin de la croix ?

Et puis, Thistoire enseigne c est sa lecon la plus certaine que Faction du christianisme sur les destinees humaines a toujours ete imprevue de ses promoteurs les plus actifs, contrariee par la hierarchie, et continue malgre tous les obstacles. II n en faut pas davantage pour expliquer Fimpuissanceaprophetiser quelle transformation profonde subira FEglise d aujourd hui, Fopposi-

tion mise par Rome au mouvement com mence par rAw/itr, la certitude du triomphe qui suivra tot ou tard la crise presente. Gette victoire de demain est saluee par Lamennais avec autant d enthousiasme que d assurance.

(Test dans Tavenir qu il trouve un refuge plein d esperance, pour ses idees contestees, ses affections decues, et cette grande cause de 1 humanite dont il entend demeurer le serviteur fidele. II ecrivait a Montalembert dans la derniere lettre ou il se soit explique sur ce point : Les tombeaux ont leur charme, mais ce n est pas la que 1 homme etablit sa demeure.

II lui faut le grand jour, le mouvement, la vie, et il sent bien que le temps ne lui est pas donne pour le perdre a secouer la poussiere des morts... Tu avals reve une grande action devenue impossible. II t es arrive ce qui arrive chaque jour a mille autres qui, se renfermant dans une pensee concue, s y greffent pour ainsi dire et meurent avec elle. Us croyaient planter Tarbre qui abriterait le genre humain, et les eaux prennent un autre cours, larbre seche, et le genre humain s en va reposer sous d autres ombrages. Alors plutot que de dire simplement : Je me trompais et de suivre en paix leurs freres que Dieu guide, ils se mettent a desesperer de tout et d eux-memes. Heureux qui se defie de soi, se laisse docilement conduire a la Providence et

ne tient qu a sa volonte ! Car sa volonte est amour et qui humblement y obeit cueillera le fruit de 1 amour * .

Ainsi, Fobstine, le rebelle a Dieu, Forgueilleux refusant de reconnaitre une erreur, ce n etait point lui, mais quiconque, avec Gregoire XVI, se greffait au passe au risque d en mourir. Quelle prise pouvaient avoir sur un esprit aussi devoye, les lecons les plus hautes, les remontrances les plus aimantes ?

Immediatement apres Fencyclique Singulari nos, Lamennais publia dans la Revue des Deux Mondes (i er aout i834) 1 etude intitulee : De rabsolutistne et de la liberte. Puis vint la longue preface mise en tete des Troisiemes melanges (i835) ou etaient reunis les articles inseresjadis dans YAvenir. Enfin parurent les Affaires de Rome (i836). Dans chacun de ses ecrits, le condamne plaide, centre le pape, avec toutes les ressources de son talent, la cause condamnee par les encycliques ; il essaye de mettre de son cote tons les bons sentiments comme la logique; il pretend constater que Gregoire XVI, par Fexercice qu il fait de la puissance pontiilcale, accule tout esprit reflechi a verifier, et par suite a declarer nuls, les titres de cette puissance a

1 Lam. a Montalembert, p. 38i, 17 decembre i835.

Texorbitante soumission qu elle exige. L internonce ne manquait pas cTenvoyer a Rome, an fur et a mesure qu ils paraissaient ces ecrits deplorables 1 . Mais quand les Affaires arriverent a la secretairerie d Etat, par les soins de Garibaldi, Lambruschini se contenta de repondre : (Test un tres mauvais livre (i5 novembre i836). Et il laissa an temps le soin de faire 1 oubli sur ce dernier effort d un genie egare par le demon de la revoke. Si le malheureux, dans sa defection, avait garde ses dons d ecrivain, il avait perdu celui de faire des proselytes. Son impuissance centre Tautorite pontificate etait manifesto.

Au lendemain des Affaires de Rome, Gerbet ecrivit, dans Y Univer site cat ho lique^ une etude emouvante et forte, pleine de raison, de foi et de larmes. II y montrait que le nouveau christiani sme de Lamennais avait la haute stature et 1 inanite d un fantome ; comment un penseur de genie etait impuissant a clever, centre le pape, autre chose que de fastueuses chicanes . II constataitqu en s exilant loin del Eglise , le maitre de la Ghenaie avait vu ses disciples se ranger a la droite du Vicaire de Dieu tandis que lui-meme s engageait a gauche, dans une route qui conduit on ne peut dire ou . II assurait que

1 Arch. Vat. Corr. None. Lettres du i5 aout i834, 4 et i3 fevrier i835. 2 decembre i83G.

35o LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE

si les fideles etaient consternes de la chute d un grand apologiste de la religion, ils n en etaient point troubles : plus cet esprit sera tombe de haut, plus ils sentiront que leur foi a d autres bases qu un res pect superstitieux pour la changeante et chetive chose qu on appelle le genie de rhomme... Si une etoile s eteignait dans le ciel, aurions-nous besoin pour cela d etre rassures dans notre foi a Fordre du monde?

Mais cette fermete des convictions chretiennes n allait pas sans une vive et tendre pitiepour celui qui, sous pretexte de ne point abdiquer sa raison, avait abandonne ses croyances. Dieu voit dans le passe, disait Gerbet, des merites, qui montent vers lui comme une priere, et la memoire de Dieu est misericordieuse. Et puis, combien de coeurs attendris, partout ou le nom de Lamennais etait parvenu, melaient leurs regrets, leurs supplications, leurs esperances a celles de Gregoire XVI decu, du venerable abbe Jean abime dans la douleur, des disciples de la Ghenaie deconcertes par la destinee de leur maitre. Tous, que n auraient-ils point donne pour obtenir a Tertullien tombe la grace d une seulelarme 1 .

1 Universite catholique, janvier-juillet 1887.

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