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CHAPITRE VIII

VERS LA REVOLTE SUPREME : COMPLICATIONS A ROME ET NEGOCIATIONS A PARIS, TROIS DECLARATIONS SUCCES- SIVES DE LAMENNA1S, LE MENSONGE AVOUE DE LA DERNIERE.

Dans ses confidences a Ventura, Lamennais ne se contentait pas d analyser a loisir Fetal deplorable de la France de i83o, au point de vue religieux ; il lui expliquait aussi comment les anciens redacteurs de YAvenir pourraient s employer a remedier au mal. Cela etait dit dans une lettre longue presque comme un volume 1 . Ge texte nous manque malheureusement. Mais la donnee generale nous en est connue *.

(( Toute action catholique, c est-a-dire toute notion qui suppose le concours du clerge on au moins sa neutralite, est imposible aujourd hui et continuera de 1 etre, jusqira ce que

1 Lain, a Montalembert, p. 49- Lettre du 26 Janvier i832.

Les citations que 1 on releve sont empruntees a une lettre a Montalembert (12 fevrier i833) ; mais nous savons, par une autre lettre au meme (26 Janvier), que le meme fond d idee etait developpe dans la volumineusc consultation cnvoyec ii Ventura.

Dieu par des moyens qui nous sont inconnus ait opere une immense reform e dans TEglise... La hierarchic veut obstinement ce que les peuples ne veulent pas et repousse obstine ment ce que les peuples veulent. II n y a done pas moyen d etre tout ensemble avec les peuples et avec la hierarchie; et comme on ne peut, en tant que catholiques, se separer de la hierarchie, se constituer en guerre contre elle, il faut encore necessairement... ou renoncer tout a fait a agir, ou renoncer a agir comme catholiques. De la premiere hypothese ni Paetivite ni la conscience de Lamennais ne peuvent s accommoder. Reste la seconde. Et il en conclut qu il faut chan ger peu a peu de position. Et par changer de position, ajoute-t-il, j entends transporter notre action, quelle qu elle soit, en dehors de 1 Eglise, en cessant d une part de nous occuper des affaires propres de la religion, et de Pautre en evitant de trailer aucune question sous le point de vue theologique.

Ceci est ce qu il y a de plus difficile, non precisement en soi, mais a raison de Fardente et aveugle haine de certains hommes contre nous. Cependant, je concois qu il est possible d y reussir a un degre suffisant 1 . Le but de cette action politique sera Faffran-

1 Loc. cit.* p. 65.

chissement du genre humain ; ^instrument

sera un journal. Des maintenant on pourraitle creer; mais les travaux philosophiques entrepris doivent etre menes a leur fin 1 ; et puis, lescirconstances sont encore trop mal deimies pour determiner avec precision ce qu il faut dire. Mais le moment viendra, et alors, dit Lamennais, je ne desespere pas de me faire une position nouvelle et qui ne manquera pas de force 2 . En attendant, il trace les ebauches du livre qui s appellera les Paroles dun croyant. Les crimes des rois, ecrit-il.

ont monte vers Dieu comme la fumee du premier meurtre et du pied de son trone I ange vengeurest deja parti. Tout se prepare pour une commotion universelle. Le despotisme est mine, etentombant il entrainera tous ces indignes traitres qui ont soude la crosse a la hache de la tyrannie 3 .

Tels etaient les sentiments qui dominaient I ame de Lamennais, quand parut le bref de Gregoire XVI a M gl d Astros. II y vit un nouveau motif de se taire. Pour faire avaler aux eveques, ecrivait-il a Montalembert, 1 humiliant echec qu ils ont recu, on nous injurie, voila tout. Gela me confirme dans mon opi nion sur la seule position qu il nous soit

Loc. cit., p. 49, 26 Janvier i833.

2 Loc. cit., p. 66, TU fevrier i833.

:; Ibid., p. 80, 4 mars i833.

desormais possible de prendre 1 ... Ce serait ane tres grande faute que de faire une nouvelle declaration quelconque; elle aurait pour consequence inevitable ou d etre consideree comme une retractation de nos doctrines que le pape a refuse de condamner, ou dV mener des discussions sur le sens de Fencyclique qu on se mettrait de part et d autre a interpreter, au grand scandale des fideles et a la grande joie des ennemis de la reli gion. C est bien alors qu on nous accuserait de tergiversation, de soumission apparente et de desobeissance reelle. II est vrai, LacordaireetCombalot se sont deja expliques.

Mais il faut les prier de ne point faire de nouvelle demarche publique. Us doivent comprendre combien il imperte de ne pas presenter aux yeux du public 1 apparence meme d une division 2 .

II n en etait pas moins vrai que Gregoire XVI declarait insuffisant Facte du 10 septembre.

Ne fallait-il pas des lors tenter une explication ? Lamennais ecrivit au cardinal Micara une longue lettre qu il envoya a son frere Jean pour avoir ses observations. Tandis qu il les attendait, Tame toute meurtrie et comme degoute de vivre, les evenements se compliquerent a Rennes.

p. 148, 22Juillet i833.

2 Ibid., p. i5o, 28 juillet i833.

VKHS LA RE VOLTE SII HEMK y.fk)

L eveque, nous 1 avons dit, se debattait dans une situation difficile. Une partie du clerge trouvait peu satisfaisante la declaration du 10 septembre. La publication du livre de Montalembert vint leur donner un argument de plus. Voulant se degager de toute compromission avec les Lamennais, M gl de Lesquen parla sans doute d arreter quelques mesures au sujet desecoles et de Saint-Meen.

Pour mettre ses oeuvres et son frere a Tabri de toute suspicion, Lamennais pritle parti de se retirer de la congregation de saint Pierre et d ecrire au pape par I intermediaire de Teveque de Rennes 1 . Des le 8 aout, le prelat

1 Voici le recit de Lamennais : Un orage s est forme contre nous... Le pretexle etait le bref du pape, la traduction de Mickiewicz, avec je ne sais combien de stupidites secondaires qui se sont logees comme d elles-memes sous le crane episcopal de I homme sans esprit et sans ame a qui ce malheureux diocese est livre. A 1 aide de son imbecillite et de ses passions politiques, on avait reussi, en outre, a le rendre rinstrument d une intrigue dont le but etait d oter a la maison de Saint-Meen le litre de Petit Seminaire, pour le donner a une institution infame que dirige a Rennes un pretre carliste. II n est point d extravagances que 1 eveque n eut dites et point de mesures violentes qu il ne fut dispose a prendre dans sa frenesie, car e en etait une veritable. Tout cela avait bouleverse les tetes des missionnaires de Rennes. Le prelat n etait pas moins monte contre mon frere que contre moi. Egalement incapable de comprendre et de sentir. il ne s est modere que sur la menace de

>-7 LAMENNA1S ET LE SAINT-SIEGE

envoyait a Rome la declaration nouvelle, en Faccompagnant d une courte lettre que voici :

cc M. de la Mennais qui demeure maintenant dans mon diocese, en me communiquant la lettre qu il ecrit a Votre Saintete, me prie de vous la faire parvenir. Je ne me permets aucune reflexion sur cette nouvelle declaration, me remettant d avance au jugement que port era le Pere commun des lideles.

Je ne la rendrai pas publique, ainsi que M. de la Mennais m invite a le faire. Les differents commentaires auquels elle donnerait lieu me paraitraient une anticipation sur la decision du Chef de TEglise. S il daigne repondre, nous 1 ecouterons avec une docilite filiale. S il garde le silence, nous legarderons de notre cote.

Gette discretion etait la sagesse meme.

L homme qui ecrivait ainsi au souverain Pontife montrait plus d esprit et d ame qu il ne plaisait a Lamennais de lui en attribuer. Quant aux explications donnees par ce dernier, on va voir en quoi elles consistaient. Les redacteurs de V Avenir ont obei, le Pape en a temoigne

lout ce que la congregation possedait dans son diocese et de s en aller dans un autre diocese... J ai cru pour eviter une persecution devoir prendre un double parti : i de me retirer de la congregation... 2 de garder la lettre que j avais deja faite pour le cardinal Micara et d ecrire au pape... (Lam. a Montalembert, p. i55, n aout i833.)

VERS LA REVOLT K SUPREME > ; I

sa satisfaction. Cependant il est maintenant en defiance. Pourquoi? Plusj interroge ma cons cience, moins je decouvre ce qui a pu fournir contre nous le sujet d un reproche. Ce queje sais avec toute la France, c est que YAvenir a cesse de paraitre, que YAgence catholique a et dissoute et les comptes rendus aux souscripteurs ; que nul d entre nous n a seulement songe a entreprendre rien de semblable et qu ainsi nous avons prouve notre obeissance a Votre Saintete, non seulement par de simples paroles, mais par des actes effectifs aussi eclatants que le soleil.

Tout ceci Gregoire XVI ne Tignorait pas.

Avec toute la France il savait que YAgence avait ete dissoute et Y Avenir supprime. II se disait cependant decu ; il demandait des preuves plus convaincantes d une vraie soumission d ? esprit aux lecons de Tencyclique. Mais c etait justement cela que Lamennais entendait refuser, au nom de son independance civique et de sa dignite humaine. A ses yeux, les doctrines promulguees par Gre goire XVI etaient une trahison des droits et du bien des peuples, un reniement du role glorieux que les evenements imposaient a TEglise. Pour mettre au clair la situation, il eut fallu le dire, au risque des inconvenients qui auraient pu s ensuivre. Lamennais prefera garder in petto Texpression vraie de ses

sentiments, sauf a protester, une fois de plus, de son obeissance sans reserve aux actes du pontife remain decidant comme tel. Je declare, dit-il :

a Premierenient que par toute sorte de motifs mais specialement parce qu il n appartient qu au chef de 1 Eglise de juger ce qui pent lui etre bon et utile, j ai pris la resolution de raster a Favenir, dans mes ecrits et dans mes actes, totalement etranger aux affaires qui la touchent ;

c< Secondement quepersonne, grace a Dieu, n est plus soumis que moi, dans le fond du cceur et sans aucune reserve, a toutes les decisions emanees ou a emaner du Saint-Siege apostolique sur la doctrine de foi ou des moeurs, ainsi qu aux lois de discipline portees par son autorite souveraine.

Pour qui ne savait point, des paroles semblables pouvaient paraitre nettes et decisives. Mais Gregoire XVI etait instruit depuis des mois que son acte solennel du i5 aout 1882 etait aux yeux de Lamennais sans portee doctrinale ; et des lors, dans le soin que celui-ci prenait d eviterla seule formuleaprononcer :

J adhere de co3ur et d esprit aux enseignements de Fencyclique Mirari vos ; que pouvait voir le pape sinon Fobstination d un fils rebelle a son autorite? II attendit que Dieu, dans sa misericorde, apprit a cet egare la doci-

lite du coeur. Tout espoir ne semblait pas perdu, puisque Lamennais terminait sa lettre du 4 aout par ces lignes :

Que si r expression [de mes sentiments] ne paraissait pas assez nette a Votre Saintete, qu elle daigne elle-meme me faire savoir de quels termes je dois me servir pour la satisfaire pleinement; ceux-la seront to uj ours les plus conformes a ma pensee qui la convaincront le mieux de mon obeissance filiale.

Pendant que cette piece s en allait vers Rome, la paisible ville cle Rennes etait ie theatre de scenes tragiques. Durant les exercices de la retraite ecclesiastique, un venerable pretre, publiquement, priait Teveque d ordonner a M. Goedro qui partageait avec M. Hoguet le soin d exhorter ses confreres de vouloir bien faire entendre un humble Peccavi au sujet des doctrines menaisiennes. L eveque deconcerte se refusa a de pareilles exigences. Gomme 1 interpellateur paraissait appuye par Tassentiment du grand nombre, M. Goedro s executa. Ge fut revenement dont retentit toute la ville, pour la plus grande confusion des esprits et la plus penible division des coeurs l . Nul, plus que Teveque, ne souffrait de ces dechirements. Le3o septembre i833, ilecrivit au pape ces lignes pleines de douleur :

1 Arch. Sera. S.-Sulp. Lettre du 10 dec. i833. - - Le P. Laveille a dejii utilise ce document dans /. M. de la Mennais.

<( J ai accepte Fepiscopat avec une extreme repugnance, et jusqu a ce jour, j ai traine plus que je n ai porte ce fardeau trop accablant pour ma faiblesse.

(( Je me prosterne aux pieds de Votre Saintete et la conjure instamment de m en decharger.

(( En acceptant la demission de mon siege, elle irTarrachera au danger evident ou je suis deme perdre. Gen est point riiumilite, c est la conviction qui me fait tenir ce langage. Elle rendra en outre un service signale au diocese de Rennes ou la conflance que le pasteur doit inspirer au clerge et aux fideles s affaiblit de jour en jour.

Ayant eu par le passe des liaisons avec les MM. de la Mennais, qui sont mes diocesains et dont 1 un a contribue a me faire nommer eveque, on s imagineque jeles favorise, parce que je ne fais pas avec eux une rupture eclatante et que je n emploie point envers eux et leurs adherents des voies de rigueur.

(c On va meme jusqu a dire que je partage leurs opinions et que je suis tellement enlace que je ne puis rompre mes chaines.

Comme le gouvernement, d apres les dernieres nominations, parait dispose a ne faire que de bons choix, je regarde que 1 occasion est favorable. D ailleurs, avant de terminer avec lui, je pourrais demander a connaitre mon successeur, condition que me serait accordee,

attendu qu on se feliciterait de ma determi nation.

Un autre eveque ramenerait plus facilement que moi le clerge etlesfideles a Tunite, parce qu on luisupposerait plusd impartialite, et que ses antecedents n entraveraient pas son autorite.

Je n ai point voulu informer le ministre des Cultes de mon projet et de mon desir, avant de nrTassurer si le Pere commun accordera a son malheureux fils la grace qu il sollicite de sa tendresse et a Tobtention de laquelle il attache un tres grand prix 1 .

En meme temps que cette supplique parvenait a Rome, un bref en partait que Finternonce avait mission de faire tenir a Teveque de Rennes. Gregoire XVI y prenait soin d expliquer quels etaient les faits publics capables de mettre en doute la pleine soumission des menaisiens a Tencyclique Mirari. Dans une lettre au liberal beige de Potter, publiee par le Journal de la Haije du 22 fevrier i833, dans la preface ecrite par Montalembert au Livre des pblerins polonais de Mickiewicz, le souverain Pontife voyait avec raison une preuve

1 Arch. Vat. Dossier Lamennais.

manifeste que les idees de YAvenir demeuraient toujours dans la tete de ceux qui s en etaient fails en i83o les apotres resolus. Et pour eclairer le fond de ces deux documents, s il en eut ete besoin, il y avait toujours la fameuse iettre dont le Saint-Pere avait le texte entre les mains ; Iettre ecrite au lendemain de la condamnation pontificale, et dans laquelle Montalembert disait : Sans adopter aucune des opinions exprimees dans Tencyclique, nous rentrons dans le silence. Aussi le bref a Feveque de Rennes poursuivait-il avec assu rance: M. de la Mennais proteste qu il nous appartient de prononcer sur ce qui convient a FEglise, mais que lui desormais demeurera etranger a la cause de la religion. A quoi pent tendre cette protestation, venerable frere, sinon a faire connaitre que, respectant notre autorite supreme, il n entend point encore se soumettre a notre jugement sur la matiere et aux doctrines enseignees par nous ?

(c Voila, concluait le pape, ce qui nous a jeteen de penibles soupcons et a renouvele nos cruels soucis; mais, nous le disons avec joie, nous reprenons courage et notre espoir abattu sereleve, en voyant a quoi s engage spontanement M. de la Mennais et la profession qu il fait d etre pret a souscrire sincerement tout ce qui pourra nous convaincre avec certitude de sa filiale obeissance. II demande qu on lui

indique les tommies qui pourront le mieux servir a cet effet. Nous ne repondrons qu un mot : la doctrine exposee dans nos lettres encycliques n impose point de nouveaux preceptes, dirons-nous avec Innocent I er notre saint predecesseur, mais seulement ce qui a ete etabli par la tradition des apotres et des peres ; que M. de la Mennais nous assure qu il s en tient uniquement et absolument a cette doc trine et qu il n ecrira on n approuvera rien qui lui soit contraire.

S il nous donne ce temoignage, et s il y est fidele, rien ne manquera a notre joie.

Des qu il eut recu ce bref, Garibaldi s empressa de Tenvoyer a Teveque de Rennes.

M gr de Lesquen repondit a Finternonce :

<( Je remplirai avec la plus grande fidelite et le plus grand soin la commission dont S.S. me charge. Je desire biensincerement que ses vues soient remplies et qu il ait la consolation d apprendre que ses ordres si paternellement donnes ont ete executes avec cette franchise et cette loyaute qui ne doivent jamais etre bannies du coeur d un bon pretre 1 .

A Lamennais le prelat ecrivit :

<( En vous transmettant la reponse de S.S. j ai la clouce pensee que vous consolerez le coeur de notre tendre et venere pere, et que

1 Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du 22 octobre i833.

par votre docilite filiale vous rassurerez 1 Eglise trop justement alarmee.

a Le bon pasteur vous trace, ainsi que vous le lui avez demande dans votre declaration, le cliemin quf conduit la brebis au bercail, et 1 y maintient, si ellene veutpas s enecarter. Votre courage et votre foi me disent bien haut que vous n hesiterez pas a etre d accord avec vos energiques et eloquentes protestations d amour, de respect etde soumission au Saint- Siege.

Ge sera un bonheur pour moi d en informer celui qui, a notre grande satisfaction, 1 occupe aujourd hui.

II nous conjure en gemissant, nous ne pouvons I iffnorer, de mettre un terme a toutes

ces funestes dissensions qui tourmentent, qui scanclalisent me/me le troupeau de Jesus- Christ.

A ces effusions evangeliques de son eveque Lamennais repondit par ce laconique billet :

a Mon frere m a remis la copie du bref que le pape vous a adresse, au moment ou je faisais mes preparatifs de depart pour Paris. Je repondrai de la, et clirectement, n ayant pas le temps de le faire d ici.

Lorsqu au retour d une courte absence, M sr de Lesquen trouva a Rennes ces lignes breves et evasives, il fut blesse au vif et lanca une circulaire par laquelle il saisissait son

clerge, de Tincident (4 nov.) A la conduite deconcertante de Lamennais, il opposait la declaration si empressee et si nette de son clerge, celle surtout lue par 1 abbe Jean en pleine retraite ecclesiastique, et il concluait tristement : Si i hesitant se soumet nous nous rejouirons avec toute I Eglise ; s il se revoke on continue a se taire, nous n aurons pas assez de larmes pour deplorer son malheur ; mais aucun de nous ne sera assez aveugle pour le suivre dans 1 abandon de ses anciens principes . En attendant, le prelat considerait Lamennais comme ayant renonce de lui-meme a ses pouvoirs ecclesiastiques pour le diocese de Rennes.

Gette declaration parait brutale. Mais quand on la lit, a sa place, dans la copieuse circulaire du 4 novcmbre, elle perd beaucoup de sa rigueur. La douleur et Tembarras du ve nerable eveque sont manifestos. Au dehors, il croit entendre des bruits qui denoncent son coin de Bretagne comme un foyer de menaisianisme ; au dedans, Tanimosite de la plus grande partie de ses pretres centre la congregation de Saint-Pierre est tous les jours croissante. Pour sauver son propre honneur et celui de son eglise, M gr de Lesquen essaye de faire face a tous les adversaires a la fois, calmant les impatients, defendant les calomnies, proclamant que si,

parini ses ills, il y a eu quelques menaisiens, il n en connait pas qui soient rebelles a 1 autorite pontificale. Les missionnaires de Rennes et les professeurs de Saint-Meen ont fait les plus expresses professions de foi et d obeissance a Rome; Teveque est heureux de les venger. Gelui dont ils etaient les disciples parait vouloir, en fuyant le diocese, se derober a son devoir ; le prelat declare qu il le regarde comme s etant retranche luimeme du clerge rennois.

Au surplus, avec une candeur touchante, M sr de Lesquen mil Rome au courant de tons les details.

G est un devoir pour moi, mandait-il au pape, de mettre sous vos yeux les moyens que j ai employes et la publicite que j ai donnee a cette importante affaire. Si je n ai point agi conformement a vos vues paternelles, je suis dispose a tout desavouer eta reconnaitremon erreur bien involontaire.

J ai cru devoir user (Tun certain menagement a Tegard de Felicite de la Mennais, en lui faisant neanmoins sentir que le delegue du Saint-Siege a des titres qu on ne peut impunement meconnaitre. J aurais volontiers sacrifle les droits que me donnait sur lui ceux de Tepiscopat. Mais 1 autorite du chef de i Eglise me pressait vivement et je craignais, par une excessive indulgence, de la

compi omettre ou du moins de 1 affaiblir.

c( Je supplie et je conjure le meilleur de tous les Peres de ne pas oublier la demande que je lui ai adressee et que je reitere aujourd hui, ayant Tintime conviction que le bien en resultera 1 .

A Paris, Tinternonce regretta que M bl de Lesquen eut prive Lamennais de ses pouvoirs ecclesiastiques et public sa circulaire. Mais, en fait, ces mesuresn eurentaucune influence sur Tinteresse. On dramatise comme a plaisir, quand on depeint le deuil et la stupeur envahissant la Chenaie, les disciples Tun apres 1 autre s en allant eperdus, comme s ils redoutaient d encourir les maledictions divines en restant sous le toit d un pretre interdit. Ges scenes de desolation sont imaginaires. La lettre de M sr de Lesquen est du 4 novembre; depuis le 2, Lamennais etait a Paris. II ignorait les mesures prises par son eveque, quand il redigea le 5 novembre une lettre au pape, dont voici les passages essentiels :

La lettre encyclique de Votre Saintete en date du i5 aout 1882, contenant des choses de nature diverse, les unes de doctrine, les autres de gouvernement, je declare :

1 Archiv. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du 9 nov. i833.

J>.8i* LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE

iQu en tantqu elleproclame,suivantrexpressiond InnocentP 1 , la tradition apostolique, qui n etant que la revelation divine elle-meme est perpetuellement et infailliblement promulgueepar 1 Eglise, exigede ses enfants une foi parfaite et absolue, j y adhere uniquement et absolument, me reconnaissant oblige, comme tout cathoiique, a tie rien ecrire ou approuver qui y soil contraire ;

2Qu en tant qu elle decide et regie differents point d administration et de discipline ecclesiastique, j y suis egalement soumissans reserve.

(( Mais afin que, dans Petal actuel des esprits particulierement en France, des personnes passionnees et malveillantes ne puissent donner a la declaration que je depose aux pieds de Votre Saintete de fausses interpretations, qui, entre autres consequences que je veux et dois prevenir, tendraient a rendre peut-etre ma sincerite suspecte, ma conscience me fait un devoir de declarer, en meme temps, que, selon ma ferme persuasion, si, dans 1 ordrereligieux, le chretien ne sait qu ecouter et obeir, il demeure, a 1 egard de la puissance spirituelle, entierement libre de ses opinions, de ses paroles et de ses actes, dans Fordre purement temporal.

La distinction subtile que Lamennais avait faite, au lendemain meme de Tencyclique,

VKRS LA REVOLTR SUPREME

( date enfin sous sa plume. Les formules employees sont captieuses, comme onpouvait Fattendre d un ecrivain plein de ressources et d un homme livre aux influences du demon de Torgueil. Mais pourtant, il est clair qu a son jugement il y a, dans i ency clique Mirari vos, des parties que Ton a la liberte de rejeter, tout en demeurant catholique; et sanss expliquer autrement sur les points du document pontifical qui ne sauraient Her la conscience d un vrai fidele, il se contente d affirmer en general que la vie civique est hors des prises de 1 autorite spirituelle.

Le jour memeou cette declaration fut ecrite, Lamennais la fit porter par de Goux a la rionciature. Aucune explication ne fut echangee.

En expediant le pli, Garibaldi mandait a Home : Je pense que cela se refere an bref adressea 1 eveque de Rennes. Dieu veuille que cette lettre puisse satisfaire et consoler le coeur paternel cle Sa Saintete *.

Gregoire XVI ne pouvait trouver dans la piece souscrite par Lamennais que sujet d affliction. Sans etre declaree, la revoke etait menacante. Cependant tout espoir n etait pas perdu encore et une negociation nouvelle commenca, par 1 inter mediaire de I archeveque de Paris.

Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du 6 novembre.

><S/i LAMENNATS ET LE SAINT-SIEGE

Lamennais et Quelen etaient bretons tous les deux. Le prelat avait etc fort maltraite par Fecrivain ; mais la conjoncture etait grave, Tame d un pretre etait en peril; oubliant les amertumes "passees, Quelen accueillit avec bonte Lamennais, qui lui fit visite sur les ins tances de quelques amis. Get accueil toucha le malheureux ; dans les Affaires de Rome, il a loue les proeedes , la bienveillance )\ le <( zele plein de sagesse avee lequel Farcheveque s employa dans le conflit qui s aggravait. L internonce fut de moitie avec le prelat dans cette entreprise in extremis pour sauver un champion de la foi d un supreme malheur.

Quelques details ici ne seront pas superflus ; les Affaires de Rome, sur ce point, ayant besom de corrections et d additions.

Des conferences de Lamennais avec Quelen sortit une nouvelle lettre an pape, en date du i er decembre I833 1 . Elle cleplut a 1 archeveque ; il lui semblait que Fecrivain le prenait trop, avec le souverain Pontife, sur le ton d un conseiller, sinon d un maitre. L internonce fut moins satisfait encore ; car, dans cette longue declaration, Findependance de la vie civique a 1 egard du Pontife romain etait revendiquee avec plus de vigueur que le 5 novembre.

1 C est la piece A transcrite en appendice sous le n XII.

Un nouvel entretien fut juge indispensable.

Quelen et Lamennais se revirent et celui-ci consentit a revenir sur sa redaction. L/archeveque et Finternonce n etaient pas sans admi rer cette docilite inattendue. Mais celle-ci etait fort relative. Lamennais se contenta de mettre en style indirect, sans suscription, ni signature, la piece du i er deccmbre qui venait d etre declaree inacceptable 1 ; il y joignit une courte adresse au pape dans laquelle, tout en affirmant que la clause regardant le temporal n etait pas une restriction de son obeissance, il la maintenait comme Fexpression d\m principe certain et comme une precaution necessaire a Fegard des liberaux (6 decembre) a .

Mis en possession de ce double ecrit, rarcheveque Tadressa a la nonciature, avec priere de le f aire parvenir a destination.

Garibaldi refusa, et de vive voix expliqua ses raisons. II lui paraissait, avec justice, que si Quelen avait obtenu quelque chose de Fobstine breton, le principal demeurait a gagner.

1 Ge memoire est celui qui se trouve en appendice dans les Affaires de Rome. Lamennais dit que Farcheveque de Paris laccepta. C est vrai, avec les trois explications que voici : i Quelen avait refuse la piece du i er decembre qui estidentiqueace memoire ; 2s ilaccepta d envoyera Romele memoire, c est que celui-ci n etait pas vise dans la lettre adressee au pape, laquelle etait censee la seule declaration officielle de Lamennais ; 3 enfin, il jugea necessaire une modification de cette lettre elle-meme.

Voir la piece B en appeudice sous le n XII.

Qu etait-ce qu une matiere purement temporelle ? Qui fixerait les limites ? Lamennais entendait-il disputer contradictoirement avec le pape la-dessus et demeurer fmalement juge? Pensait-il que le pape put se tromper sur le caractere mixte d une affaire, exiger a ceproposune obeissance qu il ne lui fiit point due? S il le pensait, c etait a la fois une injure line temerite et un danger graves. S il ne le pensait pas, a quoi bon ce soin jaloux de reduire, en termes expres, sa soumission au seul domaine spirituel ? L argumentation de Garibaldi etait pressante. Quelen s y rendit ; il improvisa une redaction nouvelle du texte de Lamennais qui contenait caches tous ces germes de revoke; et il laissa le papier a son interlocuteur pour le mediter a loisir, jusqu a ce qu ils prissent jour en semble pour une prochaine entrevue. En relisant les quelques lignes tracees par Tarcheveque, Finternonce se persuada vite qu on pouvait mieux faire et il y substitua un alinea moins sujet a discussion et sur lequel il esperait tomber d accord avec Quelen 1 . Il venait d achever ce fastidieux travail de raccommodage, quand il recut inopinement une lettrede Pacca pour Lamennais (9 decembre) 2 .

1 C est le texte C public aux pieces justificatives sous le n XII.

2 C est dans deux lettres de Garibaldi que se trouvent tous

Le cardinal, par ordre de Gregoire XVI, accusait a Lamennais reception de sa lettre du 5 novembre. Apres avoir releve les inci dents principaux de cette triste affaire, le doyen du Sacre College disait :

Votre bonne foi, a laquelle j en appelle, vous dira, Monsieur Fabbe, si la nouvelle declaration par vous emise est conforme a ce qu on vous demandait et qu on etait en droit d attendre de vous, meme d apres vos promesses. II declarait insuffisante la lettre du 5 novembre, conjurait son correspondant de considerer son cas en catholique et en pretre, aux pieds du crucifix . II exprimait 1 espoir que ces reflexions saintes Tameneraient a souscrire une declaration digne de lui, c est-a-dire cc simple, absolue et illimitee .

Le 10 decembre, Garibaldi fit remettre en mains propres a Lamennais la lettre de Pacca. Quelen avait eu avec son malheureux ami une nouvelle conference i. Le n, ilenvoyait a Garibaldi, pour les expedier a Rome, deux pieces nouvelles. Lamennais disait a Pacca :

ccs details ; et ils sont garanlis par 5 pieces joiutes (Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettres du a et 9 decembre i833).

Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du i3 decombre i833.

(( J ai recu hier la lettre que Votre Eminence m afait Fhonneur dem ecrire le 18 novembre.

J y ai vu avec beaucoup de peine que Sa Saintete ait considere certaines expressions de ma decla ration du y novembre comme line clause restrictive de ma soumission a Tencyclique du 1 5 aoiit. Jamais cette pensee n a ete la mienne.

A cette protestation d obeissance etait jointe, en latin, la breve formule qui suit : Je soussigne, suivant la teneur de la for mule contenue dans le bref du souverain Pontife Gregoire XVI, atteste que je suis uniquement et absolument la doctrine enseignee dans la lettre encyclique du meme Pontife et que je n ecrirai et n approuverai rien qui y soit contraire.

En envoy ant au secretaire de la congrega tion du Goncile ces lignes, Tinternonce s ecriait : Que le Perc de toute misericorde et consolation soit beni et remercie ! Je crois que la fastidieuse et perilleuse affaire de M. dela Mennais estheureusementterminee.

Tout en effet s annoncait sous les plus heureux auspices.

Gombalot s etait publiquement explique sur Fencyclique et avait envoye a Tarcheveque de Paris (28 novembre i833), une declaration conforme a celle qu indiquait le bref a Feveque de Rennes.

A la datedu 3o novembre, Salinis avait ecrit a Feveque de Meaux :

Apres avoir lu differentes pieces publiees dans les journaux, je considere comme un devoir de deposer dans vos mains la declara tion suivante :

Je nVengage a suivre uniquement et absolument les doctrine exposees dans la lettre encyclique emanee de Sa Saintete en date du 5 aout 1 832, et a ne rien ecrire ou approuver qui ne soit conforme a cette doctrine.

Permettez-moi, Monseigneur, de declarer en meme temps que mon obeissance a cet acte de 1 autorite souveraine du Saint-Siege... a ete, grace a Dieu, pleine, entiere, sans reserve et sans restriction des le premier moment ou la lettre encyclique de Notre Saint- Pere me fut connue.

Ma conscience ne pouvait pas me permettre d agir autrement.

Gar je crois fermement que dans le Saint- Siege apostolique reside la plenitude de cette autorite infaillible et souveraine de TEglise, qui, etablie de Dieu et assistee de son saint Esprit, ne peut ni errer dans ses jugements ni entreprendre de juger des choses qui lui sont etrangeres.

Le n decembre, Gerbet mandait a Tarcheveque de Paris :

Dans les circonstances actuelles, je crois

devoir deposer entre vos mains la declaration suivante :

(( Soumis a 1 encyclique du souverain Pontife Gregoire XVI, selon la teneur du bref adresse a M gl 1 eveque de Rennes, qui date du 5 octobre dernier :

Je declare suivre uniquement et absolument la doctrine enseignee dans la meme encyclique et que je n ecrirai ou n approuverai rien qui y soit contraire.

Avec plus d elan, Lacordaire disait a M gr de Quelen :

(c Outre la declaration que j avais signee le i er septembre de 1 annee precedente, j etais venu pen de temps apres me remettre entre vos mains, et reprendre dans votre diocese les fonctions ecclesiastiques^afm que mes actes rendissent de ma sincerite un temoignage plus fort que tous les soupcons. Dieu m est temoin que ce n est pas la seule chose que j ai pu faire, depuis deux ans, pour la paix de 1 Eglise et la tranquillity de conscience. Nul n a plus que moi souffert dans son esprit et dans sa plus chere affection pour arriver au but. J ai rompu des liens qui m etaient sacres; j ai ajouteaux chagrins d unhommequi, malgre son talent et sa gloire, n avait plus guere ici-bas d autre consolation que la fidelite de 1 amitie. J ai mis FEglise au-dessus de tout dans mon cceur et je croyais avoir mis la

parole qu elle avait recu de moi au-dessus de toute atteinte.

a Mais, apres de mures reflexions, comprenant qu une partie de ces choses n est connue que de Dieu seul et de moi, et que le reste n est connu que d un petit nombre d homines, persuade qu on ne saurait jamais trop faire pour TEglise a qui nous devons la vie et la verite, ni pour la paix, la gloire, Texaltation et I 1 amour du Saint-Siege, je me suis resolu a leur donner une nouvelle marque de mon obeissance et de ma foi.

En consequence et conformement au bref de Sa Saintete du 5 octobre, je m engage a suivre uniquement et absolument la doc trine exposee dans la lettre encyclique du 1 5 aout 1 882 et a ne rien ecrire ou approuver qui ne soit conforme a cette doctrine. Heureux d avoircette occasion de mettre aux pieds du souverain Pontife 1 homm^ge de ma veneration profonde et du souvenir infini que je garde de son accueil piein de bonte. Heureux aussi, Monseigneur, de lui transmettre par vous cet acte filial, par vous en quij ai trouve, depuis neuf mois, un coaursi bon que les vicissitudes n ont point change, sice n est qu il est devenu aussi grand qu il etait bon.

A mesure que les actes de soumission s ajoutaient ainsi les uns aux autres, Quelen debordait de joie. Rappelant a Gerbet un mot

2f) 2 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE

cle Toffice de saint Damase Nullum primum nisi Christum sequentes et cathedrae Petri consociati, il le felicitait d avoir compris que le moindre souffle renverse en un instant et que le torrent emporte d un coup les plus beaux edifices qui ne reposent que sur le sable mouvant des pensees humaines et Finconstance des esprits particuliers. II s empressait de confier a Lacordaire que sa profession defoi Favait d autant plus emu qu il lapouvait joindre a celle de Ger-bet et de Lamennais.

A celui-ci le prelat conseilla d ecrire a Feveque de Rennes. Lamennais le fit, communiquant an prelat sa declaration du 1 1 decembre et ajoutant ces mots d excuse : Si, dans la lettre que j ai publiee dernierement quelques expressions avaient pu vous blesser, il n a jamais ete dans mon intention de manquer an respect que je vous dois. M gr de Lesquen, depuis les evenements de novembre, etait plonge dans la plus grande tristesse. La pensee de sa demission le hantait j)lus obstinement que jamais et le sort de Lamennais le tenait dans 1 inquietude. Aussi recut-il avec une joie tres vive la lettre qui lui apportait le texte d une soumission definitive. II en felicita Lamennais et lui rendit ses pouvoirs ecclesiastiques 1 .

1 Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du i3 de cembre i833 et pieces jointes.

YENS LA REVOLTS SUPREME

Les nouvelles qui arrivaient a Rome, do Rennes et de Paris ne pouvaient que consoler ie Saint-Pere. Enfin on arrivait aii port, apres de longs mois d attente et quelques bourrasques. GregoireXVI ecrivit a M 8r de Quelen et a M gr de Lesquen pour les remercier et se feliciter avec eux de la paix retrouvee. I!

disait a Lamennais :

(Test avec toute Teffusion dont nous sommes capable que nous vous ouvrons notre coeur paternel, cher fils, et tout triomphant dans le Seigneur, nous vous felicitous d avoir recouvre une paix pleine et veritable par la munificence de celui qui sauve les humbles de coeur et repousse ceux dont la sagesse est reglee par le moncle et non selon la science dont il est la source. La plus eclatante victoire, la seule vraie, est de vaincre le monde. Et votre nom recueillera une im mortelle gloire, parce que fermant Foreille aux considerations humaines, et echappant aux pieges tendus par vosennemis, vous vous etes rendu a la voix d\m Pere tres aimant, comme vous y conviaient la verite et le devoir.

cc Gontinuez done, cher fils, par les sentiers cle la vertu, de la docilite et de la foi,

a rejouir 1 Eglise par de tels examples, et a faire effort, avec toutes les ressources clu talent et du savoir qui vous tlistinguent, pour

amener tout le monde a accepter et a proclamer (Tune seuleame la doctrine enseignee dans notre encyclique .

Lorsque les brefs pohtificaux arriverent a Paris, ce fut une grande joie a la nonciature. Quelen s empressa de porter a Lamennais Theureux message. Celui-ci en prit lecture et parut satisfait. cc Tout est en regie, concluait Garibaldi ; tout le monde est content et benis soient Dieu et la Vierge Marie. Des que Lamennais sera mieux, je 1 inviterai a diner avec I archeveque, Gerbet, Lacordaire, et Combalot 1 .

Ges agapes destinees a feter le re-tour du prodigue n eurent jamais lieu. Vers le milieu de Janvier i834, 1 internonce fit visite a Lamennais, s enquerant de sa sante, parlant des consolations qu eprouvait maintenant le pape. Le malade repliqua que, sans les intri gues de certainesgens, 1 affaire aurait pris fin des son dernier voyage a Rome ; mais qu enfin, pour le bien de la paix, tout etait arrange. Garibaldi observa que 1 unite de vues dans le clerge etait plus que jamais necessaire, ainsi qu un effort commun pour procurer le bien de FEglise. Lamennais se prit a dire que sa carriere etait finie, qu il etait a bout de forces ; que si sa sante ebranlee lui permettait de

1 Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du 10 Janvier i834-

s occuper de sciences et travaux semblables, il etait bien decide a ne plus se meler de religion, Fexperience lui ayant ete trop dure. L internonce insinua que de tels propos etaient bien melancoliques et que ses forces, sans etre intactes, lui permettraient pourtant de s employer au bien. Le malade changea de discours et la conversation s egara en des choses banales. Quelques jours apres Lamennais rendit a Garibaldi sa visite, mais il evita la moindre allusion aux affaires de Rome. En rendant compte de tous ces incidents Tinternonce ajoutait : Je ne doute pas de la bonne foi de M. de la Mennais et de la sincerite de ses sentiments catholiques ; mais au fond il n a point, je crois, change ses opi nions. J ai fait ce que le Saint-Pere m a demande, et c est ce qui importait pour la tranquillity des esprits j .

Garibaldi ne voyait juste qu en partie. S il eut perce le voile qui lui derobait la cons cience de Lamennais, il eut eu horreur. La brusquerie avec laquelle avait ete souscrite la declaration du 1 1 decembre donnait lieu de craindre que la sinceritc n en fut point parfaite. Mais tous ceux qui s etaient entremis pour negocier entre le Saint-Siege et Tecrivain etaient fatigues d exhorter, de plaider,

1 Arch. Vat. Dossier Lamennais. Lettre du 20 Janvier 1834.

de discuter. La signature, donnee peul-elre de guerre lasse, mettait cependant fin au conflit en ce qu il avail de public. Gomme disait 1 inlernonce, la Iranquillile des esprits avail une garanlie. On pouvait laisser 1 erranl a Dieu el a sa conscience. Malheureusement, celle-ci etail deformee, a un poinl que personne ne soupconnail alors. Seuls Montalemberl el Venlura eurenl quelque confidence du mystere.

En apprenanl au premier la declaration du 1 1 decembre, Lamennais lui ecrivit : Les motifs qui m onl determine a celle demarche sonl loul aulres que ceux qui fonl sur loi lanl d impression. Sur ce poinl, nous n avons pas d idees communes... Quanl a moi, je re-nonce a la polilique pratique, impossible desormais et a toul sans exception ce qui a rempli ma vie anterieure. J essaierai, quoique bien tard, d en commencer une nouvelle. Je ne dirai point mes idees la-dessus, parce que je ne veux associer personne a mes destinees futures, quelles qu elles soienl 1 . Sans coniprendreloule la portee de ce langage deconcerlanl, Montalemberl s en alarma. Au nom

1 Lam.aMontalembert, p. aay.Lettredu i3 decembre i833.

de sa tendresse et de sa fidelite, dans une lettre ecrite le jour de Noel, il demanda des explications *. Elles lui furent donnees.

Refuser une declaration sans reserve, c etait s exposer a etre designe an monde comme un rebelle ; la signer c etait renverser les principes fondamentaux du catholicisme sur la dis tinction des deux puissances. Les reflexions que me suggera cette position etrange, ajoute Lamennais, me conduisirent a de tres grands cloutes sur plusieurs points du catholicisme, doutes qui loin de s affaiblir se sont fortifies depuis. Alors laissant de cote la question de verite qui m avait preoccupee jusqu a ce moment, je ne vis plus dans cette affaire qu une question de paix a tout prix, et je resolus de signer, non seulement ce qu on me demanderait, mais encore sans exception tout ce qu on voudrait, fut-ce me me la declaration que le pape est Dieu, le grand Dieu du ciel et de la terre et qu il doit etre adore lui seul. Mais en meme temps, je me decidai a cesser desormais toute fontion sacerdotale, ce que jVi fait. Tu comprends bien maintenant combien j avais raison d ecrire que mes motifs, en accordant ce qui m etait clemande, n etaient pas ceux que tu supposais, et pourquoi je repugnais a te les expliquer. En somme, je

1 Lecanuet. Montalembert, II, p.

crois que FEglise ne peut rester ce qu elle est, qu on n a jamais nettement distingue ce qu il y a de divin et d humain en elle, et que tout se prepare pour sa transformation 1 .

On devine*la stupeur et 1 agonie dans lesquelles Montalembert fut plonge par cette lettre de celui en qui il avait vu toujours son maitre dans la foi. Qu eut-il eprouve s il avait su que, bien avant d avoir a debattre avec 1 archeveque de Paris les termes d une decla ration d obeissance au pape, Lamennais avait deja senti ses croyances s ebranler?

Dans les premiers mois de i833, par des intrigues que nous connaissons mal ? on persuada a Gregoire XVI que Ventura persiflait 1 encyclique Mir art vos et lepouvoir temporel des papes, et qu il entretenait a la Chenaie Tesprit de revoke. II s ensuivit des mesures severes : les theatins recurent ordre de

choisir un autre general, et il fut enjoint a Ventura de quitter Rome. Le religieux s inclina douloureusement et respectueusement ; il s en alia attendre a Modene, chez ses amis les Riccini, les reparations qu il savait inevi tables. A la nouvelle de cette digrace noblement supportee, Lamennais ecrivit a Fexile :

(c Je respecteet j admire votre resignation : elle est digne de vous, digne d un chretien

1 [bid., p. 23 1. Lettre du i er Janvier i834.

VEHS LA HKVOLTE SUPREME

qui regarde et adore en toutes choses la supreme volonte de Dieu. Je comprends ce devoir comme vous le comprenez ; mats mon esprit ne va pas plus loin. Votre foi dans le Saint-Siege et dans les eclat ants privileges de la pap ante est entiere et inebranlable. Je vois la un nouvel effort de la vertu qui, apres avoir incline le coeur an sacrifice, y incline encore la raison. La mienne, je le confesse, sV refuse invinciblement. Les doctrines qui furent les miennes, que j ai defendues avec une sincere et pleine conviction, pour lesquelles j ai souffert et aurais voulu souffrir davantage, ces doctrines aujourd hui sont bien loin de moi : non, je Favoue qu aucun senti ment personnel m en detourne; an contraire, il m en a coute plus que je ne puisdire poury renoncer. Mais, en reflechissant sur ce que je

voyais, i ai concu la necessite d etudier de

nouveau attentivement Fhistoire, pour deter miner sans prevention, et comme en presence de Dieu meme, mon opinion sur plusieurs points d une importance extreme, en soi et par leurs consequences. II estresulte de ce tra vail de profonds changements dans toutes mes idees. Ge n est pas dans une lettre qu il serait possible de vous exposer mes convic tions presentes,ilfaudraitdelongsdiscours. i

1 J ai public cette lettre dans les Etudes du 5 juin 1910.

3oo IAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE

Ges lignes navrantes sont clu 8 mai i833.

Et il en faut conclure que toutes les declara tions signees par Lamennais cette annee-la celles du 5 novembre et du 4 aout, aussi bien que celles du i cr et clu n decembre sont mensongeres. II y exprime a Fegard du chef de 1 Eglise, des sentiments que sa raison desavoue. Trompant a la fois Rome et Topinion, il parle comme un croyant, alors que de la foi au pape et meme de la foi chretienne, il ne reste dans son ame que des lambeaux.

Qiielle aberration humiliante et repugnante d un homme de genie et d une ame loyale !

Hormis Ventura et Montalembert, personne ne soupconnait les lamentables ruines faites au plus profond du coeur de Lamennais. Quand il constatait la difficult^ de son compatriote a se soumettre a Rome, rarcheveque de Paris se croyait en face d un simple cas cTorgueilleux entetement. N ecoutant que son zele, preoccupe de donner a Rome, apres tant de peripeties douloureuses, une consolation surabondante, jaloux d assurer a Lamennais la gloire et la douceur d une reconciliation parfa ite avec le pape, il essaya d obtenir une filiale reponse au bref recu de Gregoire XVI. II se heurta a un refus. Je ne pouvais guere en ecrivant, lisons-nous dans les Affaires de Home, eviter 1 uii ou Tautre de ces inconve-

VERS LA REVOLTE SUPREME 3oi

nients, ou de mecontenter Rome, si je me tenais dans de vagues generalites, ou de m engager au dela de ce que ma conscience me permettait, si je m exprimais de maniere a le satisfaire pleinement 1 .

Ce dilemme ne convainquit pas le prelat qui recommenca ses demarches dans les derniers jours de mars 2 .

Elles n eurent pas plus de succes que les premieres. Lamennais protestait de sa ferme resolution de ne plus revenir sur cette affaire ; il voulait quitter Paris, s enfuir en Bretagne pour s y faire oublier pendant trois ou quatre ans. Ges reponses desolantes ne decouragerent pas Quelen ; il fit de supremes ins tances, dans une lettre du vendredi saint, pour flechir la volonte du malheureux pretre :

(( Ne regardez pas cette lettre d v instances comme une persecution de Fautorite, mais comme une poursuite cle Tamitie. Les pensees et les reflexions de ces saints jours, ou nous honorons la memoire de cette obeissance jusqu a la mort recompensee par une gloire au-dessus de toute gloire, m ont ramene vers vous. J ai beni Dieu de ce que vous avez fait

1 En transmettant a Rome ces tristes nouvelles, Garibaldi opinait que de malheureux conseillers poussaient Lamennais a garder le plus absolu silence a 1 egard du pape (Arch. Vat. Corr. None. Lettre du 19 mars i833).

2 Garibaldi les raconte dans une lettre du 2 avril (Arch. Vat. Corr. None.}.

au sujet de 1 encyclique, je Fai remercie de m avoir permis d y participer ; mais je vous 1 ai dit, je vous le repete, pour vous plus encore que pour moi-meme, ma joie n est pas com plete, parce que votre gioire n est pas achevee, parce qu il vous reste, il me semble, un der nier devoir a remplir ; il me parait si facile, si loin des maux que vous redoutez, que je ne peux pas comprendre un moment d hesitation.

II est convenable, et en meme temps si simple, de faire un accuse de reception, que je joindrai a ma reponse au Saint-Pere. Sans cela, vous laissez une impression penible qui ne peut etre compensee par aucun a vantage ; votre reserve, votre refus sur ce point ne sera justifle aux yeux de personne.

Vous allez partir, vous allez quitter mon diocese. Qui sait si nous nous reverrons avant Feternite PDonnez-moila nouvelle consolation de vous avoir persuade d accomplir ce que je regarde comme indispensable ; epargnez a mon attachement pour vous un silence d autant plus penible qu il serait accusateur.

Je me permets de joindre ici un modele de projet de lettre au pape, pour lui accuser reception du bref que je vous ai remis de sa part. En verite, la main sur la conscience, je ne puis concevoir comment il y a moyen de s en dispenser, sous peine de manquer aux plus simples regies de la politesse.

(( Vous voyez ma franchise, vous connaissez mon cceur, j ai satisfait a Tun et a 1 autre. Tous les deux vous redisent avec quelle tendresse je suis et je serai. Monsieur 1 abbe, votre tout affectionne serviteur.

Lamennais a public lui-meme la reponse qu il fit a Parcheveque. II y parle des intrigues ourdies contre lui et dont il a les preuves. Ce qu il manderait au pape, paraitrait un enga gement a concourir au moins par le silence, au systeme politique de Rome. Geci est im possible. Pour la paix, il a signe la declara tion du ii decembre. Qu on le laisse la.

Etranger desormais a 1 Eglise, il lui reste des devoirs envers rhumanite. II les remplira jusqu au bout, a tout prix. Personne n a le droit de Ten dispenser ; et si pour y etre fidele, il doit souffrir, il y est pret et Dieu Taidera *.

II est d ailleurs convaincu, ainsi qu il 1 ecrit a Emmanuel d Alzon, qu il faut laisser a Dieu seul le soin des interets de la religion car cette ceuvre necessite des changements difficiles a calculer, de profondes modifica tions dans ce qui existe et qui ne saurait continuer d exister sous les memes formes .

Ce n est pas que les destinees du catholicisme soient closes. Non. II est le principe

1 Lettre du a5 mars i834- Garibaldi communiqua cette corrcspondance a Rome dans une lettre du 5 mai. (Arch. Vat. Dossier Lamennais}.

3<>4 LAMENNAIS ET LE SAINT-SIEGE

moteur de la transformation sociale qui s opere ; il subira lui-meme un developpement nouveau analogue et proportionne a celui qui s accomplit dans 1 humanite sous son influence . Et ce developpement, quel qu il soit, est surement incompatible avec Tinstitution catholique presente 1 .

Cette annonce des grandes mutations qui sont a la veille de se faire dans 1 Eglise, 1 accent farouche avec lequel le prophete de cet avenir declare n avoir plus rien de commun avec Rome, etonnent tout d abord. On comprend tout, quand on remarque qu a 1 heure ou Lamennais tenait ce langage, il n avaitplusla foi. Au surplus, \esParoles d un croyant etaient sous presse.

L archeveque de Paris finit par le savoir.

Amicalement il interpella 1 auteur. G est a vous, loyal breton, quejem adresse pour savoir ceque je dois croire de ces murmures et s il y a surtout une apparence qui les justifie. Votre reponse me rendra plus ferine a repousser les accusations. Jusqu ici vous etiez resolu a garder un absolu silence sur les matieres de religion. Vous me rendrez un veritable ser vice de me donner la-dessus un petit mot d eclaircissement. Je vous le demande en ami qui vous est et qui vous sera toujours

1 Mois litteraire, juillet 1901, p. 18, 20. Leltres du 5 et 29 mars i834-

sincerement et bien tendrement devoue .

Lamennais repondit : De Rome meme, et tres recemment, de grands personnages m ont conseille de ne pas garder le silence, parce que, disent-ils, on en concluera que vous etes condamne et vous ne Fetes pas. Mais rien ne saurait ebranler ma resolution. Je n ecririrai desormais que sur des sujets de philosophic, de science et de politique. Le petit ouvrage dont on vous a parle est de ce dernier genre. II est destine au peuple. Ge qui m a decide a le publier, c est Teffroyable etat de la France et de TEurope. On me reprochera Findignation avec laquelle je parle des rois, et leurs inten tions, que jedenonce, de se servir des pretres pour soutenir leur pouvoir. Mais ce sont des faits evidents. Les dire etait un devoir .

Gette lettre est du 29 avril. Le 3o, les Paroles d un croyant paraissaient sans nom d auteur.

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