PROJET DE LETTRE AU PAPE
Tres Saint Pere,
M. 1 archeveque de Paris ma remis le bref que Votre Saintete a en la bonte de m adresser sous la date du 28 decembre dernier, a 1 occasion de mon adhesion pure et simple a son encyclique du i5 aout i83a. Je la prie de recevoir mes remerciements pour la bienveillance qu elle veut bien me temoigner et les expressions aussi hoiiorables que paternelles dont elle use a mon egard.
M. Gerbet dont Votre Saintete a voulu faire mention dans ce bref vous supplie egalement, Tres Saint Pere, d agreer 1 expression de sa respectueuse reconnaissance. L un et 1 autre nous nous faisons un devoir d assurer a Votre Sain tete que nous n avons rien plus a coeur que d eviter de devenir, meme involontairement, un sujet de trouble dans I Eglise, et que de la persuader, non seulement de notre obeissance parfaite dans toute Tetendue de notre devoir,
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mais encore de la disposition sincere ou nous sommes, avec la grAce de Dieu, de lui prouver, de Unites les manieres pos sibles, notre veneration, notre amour, et notre devouement inviolable.
C est dans ces sentiments que, prosterne aux pieds de Votre Saintete, j implore sa benediction apostolique.
B. Reponse de Lamennais.
Monseigneur,
Rien au monde ne saurait m etre plus penible que de nc pouvoir f aire une chose que vous desirez. Mais, quelquc simple qu elle paraisse en soi au premier abord, il serait possible qu elle cut pour moi des consequences si graves que je manquerais a toute prudence si je me laissais aller au sentiment qui, en cette occasion conime en toutes les autres, me porterait a vous complaire, aussi bien qu a temoigner au souverain Pontife mon humble et profond respect. Je suis averti qu en ce moment on ourdit centre moi de nouvelles intrigues, et j eu ai la preuve entre les mains. II m importe done extremement de ne rien faire ni de rien ecrire dont mes ennemis puissent abuser plus tard pour me placer dans une position fausse ou equivoque. Or, la lettre dont vous m envoyez le modele, et toute lettre semblable, serait certainement de nature a leur procurer cet avaiitage. On la presenterait comme uii engagement de concourir, au moins par mon silence, au systeme politique de Rome; et cet engagement, je ne puis le prendre : ma conscience me le defend. Je ne promettrai jamais ce que je ne suis pas resolu a tenir. En souscrivant aveuglement a tout ce qu on m a demande, j ai voulu prouver que j etais, quoi qu on eut dit, un homme de paix ; et tout ce que j ai supporte, sans repondre un seul mot, de provocations, d injures, d outrages et de calornnies, le prouve encore assez, je pense. Cette paix a laquelle j ai fait des sacrifices qui peut-etre un jour honoreront ma memoire, cette paix que de toute mon ame j ai voulu pour les autres, qu ou m en laisse jouir a mon tour, j y ai droit. Ce n est pas moi qui la troublerai. J ai declare que dorenavant je ne m occuperais en aucune facon de rien de ce qui touche la religion catholique et 1 Eglise. Que demanderait-on de plus ? Voudrait-on qu etranger a ma patrie, a 1 humanite, je demeurasse indifferent a ce qui les interesse? Mais quelle puissance pourrait me dispenser de
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mes devoirs envers elles? Quoi qu il arrive, je les remplirai dans mon etroite sphere; et si de nouvelles persecutions doivent etre le prix de ma fidelite a ces devoirs sacres, Dieu me donnera, je n en doute nullement, la force de les sup porter avec la Constance qui sied a un homme plein de foi dans 1 eternelle justice et peu soucieux de ce qui n est que du temps.
La position ou je me trouve place est si particuliere, si en dehors des communes circonstances de la vie, qu elle justi fies, je Fespere, a vos yeux, ma persistance dans une resolution qui n a, comme mes actes precedents, pour objet que la conservation de la paix.
Daigncz agreer 1 hommage du respect et de 1 attachement avec lesquels j ai 1 honneur d etre, etc.
Paris, 29 mars 1884.