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dui'ant, à l'insu du rnoiule entier, les plus riches trésors de son élotjuence.
Qu'on en ju^e par cette page, prise entre cent autres :
« L'Eglise ne te dit pas : Vois. Ce pouvoir ne « lui appartient pas. Elle te dit : Crois. Elle te « dit, à vingt-trois ans, attaché que tu es à cer- « taines pensées, ce qu'elle te disait à ta pre- « mière communion : Rerois le Dieu caché et in- (( compréhensible ; abaisse ta raison devant celle « de Dieu et devant l'Eglise qui est son organe. « Eh ! pourquoi l'Eglise nous a-t-elle été donnée, 0 sinon pour nous ramener à la vérité, quand « nous prenons l'erreur pour elle ?... Tu t'éton- « nés de ce que le Saint-Père exige de M. de « Lamennais... Certes, il est plus dur de se « soumettre, quand on s'est prononcé devant les « hommes, que lorsque tout se passe entre le « cœur et Dieu. C est là l'épreuve particulière « aux grands talents. Les plus grands hommes « de l'Eglise ont eu à briser leur vie en deux, et, « dans un ordre inférieur, toute conversion n'est « que cela... Ecoute cette voix trop dédaignée, « car, qui t'avertira, si ce n'est moi? Qui t'aimera « assez pour te traiter sans pitié ? Qui mettra le <( feu dans tes plaies, si ce n'est celui qui les baise
« avec tant d'amour, et qui voudrait eu surer le « poison au péril de sa vie ? a
L'àme, ainsi exhortée, conjurée, résistait toujours, a J'en parle avec confusion, avec remords» — ce sont les propres paroles de celui que Lacordaire aimait tant — « c'est alors, c'est ainsi « que j'ai pu plonger dans les derniers replis de « cette âme un regard d abord distrait et irrité, (( mais depuis et aujourd'hui baigné des larmes « d'une reconnaissance éternelle... Captif de « l'erreur et de l'orgueil, j'ai été racheté par « celui qui mapparut alors l'idéal du prêtre, tel « qu'il la lui-même défini : « Fort comme le dia- « mant, et plus tendre qu'une mère ! »
Je n'ai pas besoin de dire que l'heureux racheté s'appelait Charles de Montalembert.
Ainsi, en s'exilant loin de l'Eglise, Lamennais n'était plus accompagné par aucun de ceux qui avaient partagé ses travaux.
Tous se rangèrent à la droite du vicaire de Jésus-Christ, et ils ne suivirent que de leurs regards tristes celui qui s'engageait à gauche. Es;-ce là comme une scène du jugement dernier?
Ah ! répondait Gerbet en pleurs, « Dieu lit « dans le fond de notre âme. Il y voit le désir de « donner, s'il le fallait, tout notre sang pour
« obtenir à Tertullien tombe lag^ràce d une seule « larme. »
11 nous faut reprendre les choses d'un peu haut ot revenir en nrrière.
A la suite de la déclaration du 1 1 décembre, l'âme de Grégoire XVI, longtemps anxieuse, s'était ouverte à l'espérance, à la joie.
Mais, les Paroles d'un Croyant vinrent tout à coup dissiper les paternelles illusions de son âme de Pontife.
« Dissimuler par notre silence un coup si « funeste porté à la saine doctrine, dit-il, nous « est défendu par celui qui nous a placés comme « des sentinelles en Israël. »
En conséquence, dès le 15 juillet, il adressait à tous les évêques une seconde Encyclique, où, après avoir exhalé son amère douleur, il formulait la condamnation du livre, où. disait le chef de l'Eglise, « par un abus impie de la parole de « Dieu, les peuples sont criminellement poussés à a rompre les liens de tout ordre public. »
Cette Encyclique . connue dans le Bullaire sous la désignation de Singulari no:i, improuvait, en même temps, le système du sens commun, enseigné par Lemennais comme unique moyen de certitude.
Quand il en eut connaissance, le solitaire de La Chesnaie écrivit :
« Je gémis qu'un pouvoir que j ai tant aimé, « tant vénéré, soit descendu à un pareil degré « d'ignominie. »
A quelques jours de là, il répondait aux instances d'un ami :
« Vous vous trompez, en me supposant des « troubles de conscience au sujet de l'Encyclique « du pape ; je n'en éprouve pas lombre, et mon « projet est bien de recommencer à dn*e la sainte « messe ; dès que j'aurai l'assurance de ne pas « être chassé du seul asile (jue j'eusse en ce « monde, par une interdiction publique. »
Et il ajoutait, avec un superbe dédain : « Les « lignes tracées par Grégoire XVI, et qu'on ne « prend pas même la peine de lire, sont comme « les bandelettes qui enveloppent la momie : il « parle à un monde (jui n'existe plus ; sa voix « ressemble à un de ces bruits vagues qui retena tissent, solitaires, dans les tombeaux sacrés <c des prêtres de Memphis. »
Nous sommes bien près de l'accomplissement de l'oracle, placé, comme une navrante prophétie, sur le premier volume de Y Essai : « L'impie, « arrivé au dernier terme, méprise ! »
Ne craignez pas pourtant que je me complaise à piétiner ce mort !
Si le poète a [)u dire : « Ah ! n'insultez jamais « une femme qui tombe ! » ce n'est pas moi qui qui insulterai, non plus à une femme tombée, mais à cet astre, dont i'éclipse au firmament de l'Eglise sera à jamais un deuil et une déchirante douleur pour toute âme qui sait ce que valait cette à me!...
Lamennais vient de dire une parole (jui n'aura pas échappé au lecteur. Elle réveille un souvenir. On me permettra de le faire revivre.
C'était le 7 avril 1833, le jour de Pâques.
Par une matinée radieuoc, devant quelques jeunes gens, tigenouillés près de l'autel, dans la chapelle de La Chesnaie, M. de Lamennais célébrait la messe pascale, — sa dernière messe !
Oh ! c'est un beau jour que celui où, les mains encore humides des onctions sacrées qu il vient de recevoir, un jeune prêtre s'avance vers le sanctuaire, qu'il entrevoyait de loin, à travers les saintes ardeurs de sa foi et de ses pieux désirs. Tout à coup, sa voix a retenti dans le si-
lence du temple, et, tandis qu'autour de lui, son père, sa mère, ses frères, ses amis, sont agenouillés et pleurent de bonheur, lui a dit : « Je u monterai à l'autel de Dieu, du Dieu (jui réjouit « ma jeunesse »
Jeunesse sacerdotale ! Saintes ivresses du jour vraiment divin où nous avons célébré pour la première fois le sacrifice, qui nous permit de (lire, avec autorité, à Dieu lui-même, reposant entie nos mains tremblantes : « Mon Dieu, vous êtes « mon fils, je vous ai engendré aujourd'hui, sur (' l'autel où ma voix vous a commandé de rési- <( der et de bénir ! » Souvenirs ineffaçables de la première messe ! Ne se représentèrent-ils pas, ces souvenirs, à l'âme aimante de ce prêtre, qui, descendant de l'autel, cacha sa tête duns ses mains, fondit en larmes amères, et se dit : « Je <( n'y remonterai plus ! »
Il venait de communier de sa main les jeunes <lis(iples, qui le croyaient encore fidèle, <;omrae ils l'étaient eux-mêmes , Elie de Kertangui , Eugène Bore, François du BreiL Maurice de Guérin, et. regardant cette main : « Elle ne « tuuchera plus à l'hostie sainte. Le tabernacle « qu'elle vient de refermer, je ne le rouvrirai « plus jamais ! »
Ah ! la triste histoire I...
« Qui eût dit alors, » s'écrie Sainte-Beuve luimême, « qui eût dit alors à ceux qui se groupaient encore autour du maître, que celui qui venait de leur donner la communion ne la donnerait plus à personne, qu'il la refuserait luimême à tout jamais, et qu'il allait avojr pour devise trop vraie un Clièiie brisé par l'orage avec cette légende altière : Je romps et ne plie pas ! — Oh ! si l'on nous l'eut dit, écrivait l'un d'eux, quel frisson eût passé dans nos veines ! »
« On raconte que, <]uand les missionnaires de Rome, après avoir converti au christianisme les Saxons de Northurabrie, les engagèrent à renverser eux-mêmes les idoles que jusque-là ils avaient adorées, nul n'osa porter la main sur ces images, longtemps consacrées par la foi et la prière.
« Au milieu de l'hésitation générale, un prêtre se leva et abattit d'un coup de hache le dieu, dont il connaissait mieux que personne la vanité.
« L'attaque du prêtre a toujours ainsi un caractère particulier de froideur et d'assurance : on sent dans les coups qu'il porte une sûreté de main que le laïque n'atteint jamais. Celui-ci, habitué à regarder de loin le saûctuaire, ne s'en approche qu'avec respect, même quand la divinité l'a quitté : mais le prêtre, qui en connaît les se^'rets, l'ouvre et le livre aux regards avec l'audace d'un familier. »
Mais, quand l'apologiste devient apostat, quand le prêtre laisse par testament une sanglante injure au dogme qu'il a servi, alors, c'est un trouble profond dans les âmes , et je ne sais si, depuis Tertullien, le monde a vu un signe de ce genre, aussi frappant que celui que Lamennais réservait à notre âge.
Ecoutez plutôt.
Quand il apprit la soumission de Montalembert, Lamennais poussa un cri de hyène, blessée aux sources de la vie. Pendant plus d'un an, il avait gardé un silence mutin. Il en sortit, pour en appeler du jugement du Pape à l'opinion publique, ou plutôt, pour citer le Pape devant le tribunnl des peuples.
Son réquisitoire plein de fiel porte le nom (YA/J'dircs de Rome, parce (]n'il était censé y ra-
conter seulement les phases diverses des négociations qui aboutirent à l'Encyclique Mirari vos.
Au point de vue religieux, le nouveau christianisme, dont il se fait le prophète, aboutit à un fade déisme dans le genre de l'Emile ; la théorie politique n'est pas autre chose (^ue la reproduction de ladoctrine du Contrat Social.
Quel châtiment ! Prêtre, l'abbé de Lamennais avait conquis une gloire éclatante, en réfutant Rousseau, et, lorsqu'il cesse d'être soumis, il en est réduit, comme expiation, à habiller d'un habit nouveau les sophismes du philosophe de Genève.
Déiste comme Jean-Jacques en religion, il devient à sa suite révolutionnaire et démagogue en politique.
On n'attend pas ici que j'expose en détail ces doctrines et ces livres : Amschaspands et Darvans, le fÀvre du Peuple, Esquisse d' une philosophie, et cent brochures, qui tous se résument, comme je le viens de le faire : Déisme et Démagogie !
Lorsque 48 arriva, il poussa la glorification et l'apothéose de son nouvel Evangile jusqu'à la frénésie, et, dans le Peuple Constituant, il devint l'apôtre de la licence et de la révolte, après avoir été le héraut de l'absolutisme le plus pur.
J'ai déjà raconté comment ils se rencontrèrent, à l'Assemblée, sur les mêmes bancs, avec son
ancien disciple, deveno le Père Lacordaire, député de Marseille à la Constituante de 1848.
Un contemporain, Armand de Pontmartin, qui l'a bien connu alors, en a tracé ce portrait :
(( Bilieux, ombrageux et irascible, l'abbé Féli « devient, à chacun de ses pas vers l'abîme, plus « taciturne et plus sinistre En vain, semblable « aux poltrons pour se rassurer, écrit-il que ses ((. nouvelles convictions lui donnent plus de paix « et de bonheur qu'il n'en goûta jamais en aucun « temps de sa vie. » — Il s'inflige à lui-même, à « tout instant, les plus mflexibles démentis. Son « visage jaune et ridé porte le deuil de ses « croyances et refuse de se parer de ses men- « songes. Sa conscience le met à l'index comme <r le Saint-Siège : le sceau de la réprobation « s'incruste peu à peu sur ce large front qu'illu- « minaient autrefois les clartés célestes de Tapo- « logétique chrétienne. Ce n'est plus un homme, « c'est un anathème qui marche; son attitude « méfiante, son air farouche, serrent le cœur ; « il repousse les témoignages d'admiration et '< de sympathie : il semble constamment re- <( douter une allusion à ce qu'il a été, à ce « qu'il n'est plus; les louanges lui font l'effet « d'un reproche, parce qu'il se demande avec « angoisse si elles s'adressent au Lamennais de
l'Essai sur l'indifférence ou au Lamennais des ('■ Affaires de Rome. Il ne veut qu'on lui parle, ni t de son passé qui le condame, ni de son présent H qui l'importune, ni de son avenir qui l'épou- « vante. Il cherche dans les combinaisons méca- « niques d'une partie d'échecs un moyen de ne « i"ien dire, de ne rien entendre, de ne pas penser, « de tout oublier. Son abord est si glacial et si « lugubre, qu'il décourage l'amitié, et qu'on finit « par l'éviter au lieu de le plaindre. Les rares « compagnons de ses belles années, qui ne con- (( sentent pas à le délaisser absolument, ne savent « plus si, pour persister à le revoir de loin en « loin, ils ont à surmonter Ir répugnance que « soulève le renégat ou l'effroi qu'inspire le dé- « sespéré. »
Quel tableau et quelle chute !...
Avec le Livre du Peuple et les dernières pages des Affaires de Roine^ commence pour Lamennais une troisième phase mtellectuelle. A la fin de ce dernier ouvrage, il se demande ce que la pupauté va faire, maintenant qu'elle a rompu si radicalement avec la société moderne.
Continuera-t-elle à combattre les aspirations des peuples ?
Mais le mouvement qui les emporte est si irrésistible et si général que les résistances que
Rome y opposerait ne sauraient l'arrêter et qu'elle y perdrait le peu de popularité qui lui reste.
Kenoncera-t-elle aux maximes qu'après un mûr examen elle a cru devoir embrasser ?
Mais, ce serait s'infliger à elle-même le plus éclatant démenti et donner à toutes les nations le signal du mépris de son autorité.
Confondant le dogme avec 1 appréciation des formes politiques où l'assistance du Saint-Esprit n'a point été promise au Pape, Lamennais conclut que l'Eglise est dans une impasse d'où il lui sera impossible de sortir, si le Christianisme ne subit jxts quelque grande transformation.
On voit la progression.
Lamennais a passé successivement du catholicisme autoritaire et uitramontain de ÏEssai sur l'incUlJèrencc au catholicisme libéral de \ Avenir, puis au christianisme révolutionnaire des Paroles d'un Croyant, pour aboutira la religion progressive des Affaires de Home et du Licre du Peuple.
On se souvient do l'iibbé Jean-Marie, ce frère tant aimé et si justement vénéré par Féli !
Sa douleur fut immense: « C'était plus qu'un « frère, c'était un fils qu'il avait enfanté à la foi, « c'était un génie qu'il avait donné à l'Eglise ; ({ c'était la gloire, la consolation de la moitié de « sa vie, qui venait de porter le dernier coup à « sa vieillesse. »
De semame en semaine, il adresse à Féli des lettres éplorées ; Féli ne répond pas, et rise impitoyablement les derniers nœuds qui l'attachent à sa famille.
Il faut tout dire cependant, et le moment est venu de révéler ce mystère de honte, qui força les anges de Dieu à se voiler la face et les anges de la terre à pleurer des larmes de sang, parce que ce fut l'abomination de la désolation dans le lieu saint.
Je ne le? nommerai pas pourtant, ces misérables insulteurs qui avaient oublié que le Christ est mort pour tous, surtout pour les plus grands pécheurs. Ils sont tous coupables, pour que je
prolonge, au-delà de leur vie. le scandale qu'ils ont donné.
Du moins, je le dirai, et, avec l'apôtre, je le dirai avec larmes, il y en eut, parmi nous, dans les rangs du sacerdoce, qui furent les ennemis de la croix du Christ.
Ils s'en allaient partout, se frottant les mains avec un ricanement satisfait : « Ah! nous l'avions « bien dit ! »
Puis, de parti-pris, sans ménagement aucun, ils lançaient à i'envi Tanathèrae et l'outrage au génie tombé.
L'instinct jaloux, et non point l'intérêt du catholicisme, les poussait à vouloir écraser un homme, qui jusque-là avait dominé l'hysope de la hauteur du cèdre.
Détournons les yeux. C'est un évéque, celui de Nantes, ancien disciple de La Chesnaie, qui nous en conjui-e.
« Le génie, s'écriait Mgr de Hercé, est une « véritable royauté, et toute royauté déchue mé- « rite des égards. » Il ajoutait :
« Saint Jean était apôtre : il gouvernait toutes « les églises d'Asie, il avait reposé sur la poi- « trine adorable du Sauveur, et cependant nous « le voyons aux pieds d'un chef de brigands. « baisant sa main ensaniçlarilée et l'ai-rosant i\c
« ses larmes... Ah! certes, je ne ressemble à c( saiat Jean, que par le caractère épiscopal : « mais je suis disposé, pour l'imiter, à me trans- (( porter à Paris, à me jeter aux pieds de celui « qui fut mon maître, et à les lui embrasser, en « le conjurant de ne pas retourner ainsi le poi- « gnard dans le sein maternel qui l'a porté. >
S'il n'eut rencontré sur sa route que ce langage sublime de la charitéet de l'apoi-tolat, peutêtre serait-il revenu !
Mais, poursuivi par les diatribes offensantes d'hommes qu'il ne croyait autorisés, ni à le condamner, ni môme à lui répondre. Félicité de Lamennais, parle fait même de ces grossières attaques , se retrancha de plus en plus dans l'orgueil de son génie, et l'aigle, ainsi harcelé, exagéra de plus en plus les écarts de son vol.
Qu'il entendait mieux sa mission, ce disciple cher entre tous, le Mélanchton du nouveau Luther, qui, forcé de réfuter les erreurs de son ancien Maître, écrivait :
« Grand Dieu ! pourquoi faut-il que ce soit (( moi qui sois chargé de montrer le fond de ce « précipice ? »
A.près ce cri du cœur, l'abbé Gerbet rappelait un touchant souvenir :
(( 11 y a dix ans, raconte-t-il, ayant accompa-
« gné M. de Lamennais devant un tribunal où il « avait été cité àcomparaître, je l'entendis déclarer « qu'il conserverait et défendrait la foi de Rome a jusqu'à son dernier soupir, et peu de temps (( après, étant tombé malade, il fut pendant « quelques jours environné des ombres de Tago- <f nie, et plus environné encore de ces clartés « qui commencent à poindre dans les saintes « morts. Et, pendant que je veillais sur lui, pen- (' dant une nuit que je croyais être la dernière, (( j'ouvris au hsisardï Imitation^ ce livre de l'âme « que son âme avait traduit peu de temps aupa- « ravant ; j'y lus ces seules paroles : « Et vous a aussi, apprenez donc à quitter pour l'amour « de Dieu l'ami le plus cher; » et toutefois, je « priai, comme tout ami l'eut fait pour un ami « dont iL sentait la vie bien plus précieuse que la « sienne, je priai Dieu d'accepter la mienne en (( échange, et j'offris à cette intention le saint u sacrifice. » Après avoir rappelé cet émouvant épisode, Gerbet, avec un accent où l'on sent le prêtre, encore plus (]ue l'ami, s'interrompt pour s'écrier : « Cette intention, 6 mon Dieu, ce « vœu, cette prière, je vous la renouvelle en ce ce moment, où je vois dans une fatale vision sa (( loi pâle et épuisée, s'agitant convulsivement « au sein de la révolte comme sur un lit de
« mort. Je vous reno'ivelle cette offrande, toute « chétive qu'elle est, non plus seulement, corn- « me autrefois, pour vous demander que des « jours soient ajoutés à des jours, mais pour « appeler le vrai, l'unique jour, le jour de la mi- « séricorde ; j'unis ma pu uvre prière à ces gé- « missements infinis des saintes âmes qui s'élè- « vent vers vous de tous les coins du monde où « son nom est parvenu, afin que la vraie vie lui « revienne avec abondance et surabondance, afin « qu'il porte le repentir si haut que les anges du « ciel aient bien peu à descendre pour se réjouir « près de lui, afin que le Père commun, de ses « bras toujours ouverts, le pressant contre son « cœur, le bénisse de ces bénédictions que saint « Ambroise fit descendre sur Augustin repente tant, que ses amis, dans la vivacité de leur « joie, doutent de leur douleur passée comme « un songe, et que son frère oublie même qu'il « l'a pleui'é. »
Le -21 juillet 18:^6, le même abbé Gerbet, écrivant à Albertine de la Ferronnais, ta conjurait, avec des accents déchirants, de prier avec lui pour son ami obstiné : '< Priez pour lui, chère « enfant, recommandez- le à votre Albert.. Cette (( longue et profonde amitié brisée est chose bien
« amère... Cette conversion ferait tant de bien à « mon cœur d'homme et de prêtre !..^ »
Que répondait donc Lamennais à toutes ces instances ?
Rien, absolument rien.
Vers J835, il reçut une étrange visite.
C'était quelque temps après la publication des derniers livres, qui avaient si bruyammeut proclamé sa défection. Mais, ce bruit toutefois n'avait, parait-il, pu pénétrer chez un brave juif allemand, en train de lire VEssai sur l'Indifférence.
Or, il advint qu'ébranlé par les démonstrations de l'écrivain catholique, l'israélile quitta son pays pour venir chercher les derniers éclaircissements, auprès de l'homme qui avait si puissamment remué sa conscience. Mais quoi ! l'auteur de VEssai était déjà l'auteur des Paroles.
Il écouta cependant avec tristesse son visiteur, et, au lieu de le détourner de son dessein, il le renvoya à 1 abbé Auger, vénérable prêtre de Notre-Dame.
Quand le visiteur fut sorti. Lamennais entra dans un morne silence, qu'il garda obstinément pendant plusieurs jours.
A di.\ ans de là, ^L de Lammennais se trouva un jour* dans l'abandon le plus complet. Ses amis d'autrefois n'osaient plus l'aborder, et les amis
du lendemain, ceux qui viendront bientôt surveiller sa vieillesse, ces amis des derniers jours n'étaient pas encore venus. Tout lui manquait : la gloire de la veille, la popularité du lendemain. Il y eut là des jours de vide et d'anjoisse.
« On vint me dire, raconte M. Laurentie, « qu'il était cruel de laisser cette âme dans l'iso- « loment, et que tous ceux qui avaient aimé « M. de Lamennais devaient aller l'entourer « d'affections, que leur présence lui serait un « bon souvenir, et qu'elle suffirait pour réveiller « sa vieille loi. Un petit billet devait me donner « le droit de franchir les barrières de sa solitude, « et il attestait le désir de me revoir. J'allai donc « frapper à cette porte, qui depuis si longtemps « ne s'était pas ouverte pour moi, et ce fut M. de « Lamennais qui vint me l'ouvrir. Quelle entre- « vue ! et quel entretien ! Trois heures durant, « toutes les vieilles questions furent remuées, et « comme elles l'étaient en sens contraire de ma « croyance de chrétien et de catholique, j'étais « navré, et je dis à M. de Lamennais ma dou- « leur n se méprit à mes paroles, et s'écria avec (( tendresse : — Oh ! mon ami, je serais le plus a malheureux des hommes, si ce que je vous dis « devait vous ôter votre foi ! — Mais, repris-je, « c'est sur vous que je gémis du fond du cœur,
« vous qui nous avez enseigné à défendre lechris- « tianisme, et qui n'êtes plus chrétien ! — Vous « vous trompez, je suis chrétien toujours. — « Expliquez-moi donc comment vous l'êtes, je a vous supplie ; car pour moi le christianisme est « quelque chose de très-précis ; c'est un ensem- « ble de véritùs, ou, si vous voulez, de dogmes, « de croyances, de mystères, de sacrements, et, « pour vous tout dire en un mot, cet ensemble ( repose sur un dogme fondamental, celui de la « Présence Réelle dans l'Eucharistie. — Et, il « m'interrompit à ce mot. — Mais, dit-iL je '< //a rf/e l'Eucharistie? — Comment! vous garce dez l'Eucharistie. — Oui, répondit-il, l'Eucha- <^ ristie est partout : l'homme mange l'homme, « il mange le fruit de son travail ; il mange sa « sueur... w
Hélas ! tout était consommé ! A la place de la foi du prêtre, il n'y avait plus (|ue la chimère du Panthéiste.
Un jour, à la Chesnaie, Berrycr avait visité Lamennais.
Tous les deux, le gi-and écrivain et le grand orateur, penseurs et [joètos l'un et l'autre, s'acheminèi'enl au loin, dans la campagne bretonne, et arrivés à un lieu d'oii le regard s'étendait sur une nature resplendissante, ils s'assirent et se
mirent à échanger leurs pensées sur les richesses de la création. L'abbé de Lamennais prit alors son élan, et laissa voler son intelligence au travers des mondes. Il disait une partie des choses qu'il a depuis exposées dans les livres qui suivirent les Paroles d'un Croyant, et Berryer l'écoutait , surpris et captivé. Tout à coup , Berryer se lève, en criant avec cette voix vibrante, qui remuait les entrailles : « Mon ami, « vous me faites peur! Vous serez sectaire, et je « pressens le mal que vous ferez, à l'empire qu en « ce moment vou.^- exercez sur moi » Lamennais le regarda : « Puissé-je, répondit-il à Berryer, (( puissé-je rentrer plutôt dans le ventre de ma « mère!... »
Quand il eut soixante ans, Dieu lui ménagea une grande grâce, celle du recueillement que donne la solitude absolue.
C'était à Sainte Pélagie.
Au plus haut de la prison, sous les toits, dans une assez grande pièce basse, dans une sorte de
cachot aérien, Lamennais a passé sa soixanteunième année.
Il devait vivre encore treize ans.
Dans quelle tristesse, dans (juelle amertume ! On peut en juger, en lisant les pages désolées, où dès longtemps auparavant il racontait 'l'état de son àme dans la dernière partie de sa vie.
Quels sombres retours sur lui-même! Quelle peinture lugubre de « l'aridité de son àme, que (( rien ne rafraîchit, que rien ne rassérène, ni le (( soleil, ni le chant de l'oiseau, ni le bourdonne- <( ment de l'insecte sur l'herbe !. .
« Mon âme, pourquoi es-tu triste ? s'écriait-il sans cesse. « Mon àme » pourquoi pleures-tu ?
Et il ajoutait : « Ah ! laissez, laissez pleurer « ceux qui n'ont pas de printemps. »
Il appelait la mort !...
La mort arriva !
Il habitait alors, et depuis longtemps, Paris.
Dans la rue du Grand-Chantier, parallèle à la rue du Temple, le vieillard occupait le troisième étage d'une maison, tout en pierres de taille, non loin de l'Hôtel Carnavalet , qu'habita M'"" de Sévigné.
La porte cochère, hirge. mais noire et surbaissée, est ornée d'un grand médaillon qui la sui'-
monte. Une sorte de casque phrygien vient s'y adapter et lui donne un aspect étrange. On dirait un reste de 93. Les conventionnels devaient habiter de ces maisons-là.
Au fond d'nne cour peu spacieuse et sévère, un auvent protège le perron et l'escalier d'honneur.
Vous montez au troisième étage, c'est-à-dire celui qui n'est séparé du toit que par les mansardes.
C'est là, dans une chambre, où il n'y avait ni crucifix, ni statuette de la Vierge, ni bénitier, rien de ce qu'on trouve dans les chaumières et les manoirs de Bretagne, dans une chambre froide et désolante, où rien n'annonçait le prêtre. C'est là que mourut Lamennais.
Un dimanche de février 1854, ses nouveaux amis entouraient la couche où le malade respil'ait à peine.
Il pressa leurs mains : « Ce sont les bons moments, )) dit -il.
L'un d'eux répondit : « Nous serons toujours unis avec vous î »
Il fit un signe de tète : a C'est bien : nous nous retrouverons. »
La nièce du moribond, appelée de l'Abbaye-
aux-Bois, arriva. Elle vit d'un coup-d'œil l'imminence de la mort.
« Féli, dit-elle, en s'agenouillant, veux-tu un
'( un prêtre! Tu veux un prêtre, n'est-ce
'( pas ?
« Non, » répondit Lamennais.
« Je t'en supplie, » reprit la nièce.
« Non, qu'on me laisse en paix ! »
On emmena la visiteuse éplorée dans le salon. ' Il est bien triste de le voir mourir comme ce- « la. disait-elle, car enfin, c'est lui qui m'a faite « chrétienne. »
Lamennais sembla se ranimer.
a Je veux être enterré, dit-il, au milieu des « pauvres, et comme les pauvres. On ne mettra « rien sur ma tombe , pas même une simple « pierre. »
Le curé de la paroisse vint frapper à la porte du malade.
On reconduisit.
li avait écrit dans son testament :
« Mon corps sera porté directement au cirae- « tière, sans être présenté à aucune église. »
lin des amis, qui veillaient autour de sa coucha, lui dit :
'< Comment vous trouvez-vous ?
« Toujours plus tranquille, » répondit-il.
— MW —
Puis, la main d'un assistant ayant voulu écarter le rideau jjour lui faire voir le jour une dernière fois.
« Laissez, dit-il, il vient me chercher ! »
Il vécut encore sept heures.
On lui dit que l'archevêque de Paris deiuandait à le voir.
Il voulut parler.
. Mais, ne pouvant plus se faire comprendre, il se retourna vers la muraille avec un mouvement d'impatience découragée.
Que se passa-t-il, à ce moment, dans son âme?
C'est le secret de Dieu.
Il se retourna péniblement.
Il fit signe qu'il voulait parler. D'une voix éteinte, on l'entendit qui murmurait ces mots, les dei'niers qu'il a prononcés :
— « Où est Lacordaire ? »
Puis, il promena autour de lui un regard douloureux, et peut-être ne voyant pas ceux qu'il cherchait, il se prit à pleurer.
L'agonie vint. Le regard perdu dans le vague, il cherchait toujours, et, à travers le» ombres, il interrogeait.
Une larme, la dernière, coula lentement sur sa joue creuse.
Il était mort !..,
Sa vie. comme il l'a définie lui-même, avait été une de ces vallées étroites et longues qui commencent par un beau ciel, par un sol fécond, et qui finissent par des nuages sombres, par un sol aride, par des rochers mornes et des arbres déracinés.
Ainsi disparut de ce monde cet homme né pour être grand ;
Ce rare esprit, victime de sa force de logicien impitoyable mise au service d'un principe faux ;
Ce prêtre, qui finit par être un sectaire, et un sectaire sans dogme ;
Ce philosophe, qui ne fut plus à la fin qu'un rêveur;
Ce journaliste, qui n'était plus qu'un pamphlétaire-,
Ce politique, (jui aboutit au démagogue.
Un ami courut chez Gerbet !
Il le trouva avec Salinis, alors évêque d'Amiens. Gerbet l'écouta, atterré, et, quand le récit lugubre fut fini, trop aff'ecté pour pouvoir parler longuement, Gerbet toml)a à genoux, fondant eu larmes, et disant : « Seigneui', grâce et (( miséricorde ! »
Les funérailles eurent lieu presque furtivement.
L'heure en fut avancée par la police qui craignait des troubles.
Six personnes suivaient le corbillard, dont la force armée écartait la foule. Mort le 27 février, il fut enterré le 1" mars Ï854.
« Le cercueil, raconte son neveu, exécuteur testamentaire des volontés du défunt, fut descendu dans une de ces longues hideuses tranchées où l'ou enterre le peuple.
« Lorsqu'il fut recouvert de terre, le fossoyeur demanda :
« Y a-t -il une croix ?
Barbet répondit : « Non ! n
Et les amis partirent.
Ainsi finit, le prêtre qui était né pour être le Bossuet du XIX'' siècle !