‹ Lamennais et son écoleChapitre 2 sur 16 · LES DEDITS DE LAMENNAIS · texte numérisé non relu

LES DEDITS DE LAMENNAIS

Sommaire. — Saint-Malo et les Malouins. — La faniiîlo Robert de Lamennais. — La Chesnaie. — Un cœur de mère. — Pendant la Terreur. — Ils ne voient pas ce que je vois ! — Education. — Première communion. — Rien que la croix ! — La vocation. — Professeur de mathématiques. — Première tonsure. — A Paris. — Les Cent jours. — En Angleterre. — L'abbé Carron. — II avait l'air trop bête ! — L'abbé Teyssère décide de la vocation de Félicité de Lamennais. — Première messe. — Morne dt-sespoir. — Cet lionnne-lh me jiè-e c •unne un niomlo ! — I^r-lre. on l'est toujours.

L'étranger, que l'été amène sur le^ ri\es l)i>etonnes, admire Paramé et ses gracieuses \iilas. Dinard et ses cliàteau.w Saint-Servan mirant dans la Rance ses maisons et ses ombrages. Mais, il s'arrête toujours, frappé détonnement, en face de Saint-Malo, ceint de ses remparts comme une fortei'essc du moyen-àge, et assis lièrement sur son rocher battu par les flots.

A la marée basse, l'étranger court dans les algues, gravit un escalier de granit, escalade le Grand-Bey. Là, en face de la double immensité de la mer et du ciel, dort, dans un tombeau

Seins épitaphe, l'auteur du Génie du C/irislianisme.

Chateaubi'iancl est une des gloires de Sainl- Malo. Ce n'est pas la seule.

Madanae de Sévigné y a vécu.

Duguay-Trouin y est né.

A un moment, les Malouins furent les pvcmiers commeirants du monde. Jetant l'or à pleines mains, ils ti-ansformèrent leurs bizarres maisons de bois en maisons de granit ; puis, ils s'estimèrent assez riches pour prêter des millions au plus puissant des rois (l).

Aspirant à une renommée plus haute que celle d habiles marchauds, ils s'en allèrent un jour découvrir et civiliser des terres inconnues, planter avec Jac(]ues Cartier la ci"oix au Canada, (( n'étant pas parti j)Our ce voyage, dit lacliio-

(l) Saviez-vOMs. dit un fliruiii((uniir contemporain, ([ne tons les Malouins sont fi:enlilshoinnies "/ Non. E!i Jjien, voici l'histoire, <|ui n'a rien dn coniiiuui ave,^ celle de Vérone, dont tous les habitants furent déchuvs nol)!es par (J larles-Quinl, qui voulait la paix avec les (piêinandeurs de parchemins. Les Malouins s:3 tairaient d'indépendance, et n'ont jamais rien denuindé aux rois de France, au contr.iire, ce fut Louis XI\' ({ui. dans wn jour de détresse, leur empriuita quatorze millions ; lorsque l'échéance arriva, le roi ne put rembourser et s'avisa alors de les payer en monnaie... de roi. 11 les déclara tous nobles et leur octroya le droit de ])ort.er lepée à la cour... et leurs doléances aux oubliettes.

« nique, sans prendre la bénédiction du révérend « évêque et père en Dieu, M. de Suint-Malo. »

Bref, dans cette pure, fière et religieuse atmosphère, on vit s'épanouir, avec les proS;)ci\tés humaines, toutes les vci-tus qu'inspirent ia foi chrétienne et un caractère magnanime, jusqu'à cet héroïsme du siic de la Bar'oinais, (jui, nouveau Régulus, retourna a Alger se iaiie tranche!' la tête plutôt que de manquer à sa j.arole.

Les hautes et superbes fortifications de Sainl- Malo l'enferment liermétiquement. C'est comme un corset de pierre, dans le(|uel étoufTe la puissante cité.

C'est là, dans cette même l'iie des Juifs, cù Chateaubriand a\ait vu le jour Iroize ansau|jaravant, à l'ombre de la vieille cathédrale qui domine la vieille cité féodale, que naquit, le il) juin 1782, Hugues-Félicité Robert de Lamennais.

La famille Robert était de vieille race bouigeoise. Son chef, armateur considéré et fort riche, avait fait honorablement de brillantes affaires, et avait été anobli par Louis XIV pour

plusieui'S îU'tcs fie pati'iotisrnc. Il prit alors le nom de la Mennais, en breton menez, qui signifie « Montagne. » C'était le nom d'une métairie, située daus la commune de Trigavon, arrondissement de Dinan.

Quatre ans avant la naissance de ce fils (\u\ devait jeter une si grande illustration sur ce nom nouveau, le grand-pèi'c maternel de l'enfant avait acheté une terre, dont le nom est resté non moins célèbre et qui exerra, par cette itifluencc mystérieuse des lieux et des paysages sur l'esprit de i'honmie, une action si gi-anrle sur le développement intellectuel et la formation morale du futur chef do l'école monuisienne.

C'est la terre dt^ la rhc^naie. à deux lieno- de Dinan.

« Aucun lieu n'était plus propi'e à l'étude et à la méditation. La maison avait été bâtie par le père de M""' de Lamennais, au milieu des bois, sur la lisière de la foi'èt de Coël ueii. Des landes où ne poussaient alors que des bruyères et des ajoncs, des champs à peine cultivés, un étang encaissé entre des l'ochers et dont les eaux pi'ol'ondes réHétaient les longues branches des hêtres et des chênes s.V'ukures, donnaient à La Chesnaie un aspect calme, mais un peu trist.\ >^

A ces harmonies de la nature se joignit l'in-

fluence d'un tempéramment bilieux et hypocondriaque. Dès qu'il eut la libre manifestation de ses premières pensées et de ses pr miers sentiments, tout le monde remarqua que l'enfant était naturellement triste.

Puis, ce sourire charmant qui avait veillé sur son berceau et qui seul parvenait à épanouir cette nature mélancolique, le sourire de sa mère s'éteignit, en 178D, au moment où ce fils préféré atteignait sa septièrne année.

Le souvenir de la mort de M'"*^ de Lamennais laissa dans le cœur de l'enfant une de ces plaies profondes qu'un rien ravive, et, chose qui ne surprendra point ceux qui ont étudié ce caractère si singulièremeiit trempé, ce souvenir réveillait en lui une colère sourde conli'e :a Pi'ovidence et une sorte de jalousie contre les jeunes gens qui avaient encore leur mère.

Miiis, rien ne remplace un cœur de mère. C'est le chef-d'œuvre de la création. Pour arrêter le lion de Florence, il n'y eut qu'une mère, à genoux, suppliant la béte fauve de lui rendre son enfant. Pour dompter cet autre lion, dont les rugissements rempliront la première moitié de ce siècle, il fallait un héros, et tout espoir s'éteignit, quand la mère du lionceau fut morte.

Puis, on était en l /89. Le besom, la soif de

réformes qui amena la convocation des Etats Généraux, trouva, dans l'Eglise et dans la Monarchie, un concours et une bénédiction qui permettent d'affirmer, avec tous les esprits de bonne foi, (jue la Révolution partit d'un mouvement chrétien.

Hélas ! le mouvement fut bientôt dévié. A force d'excès et d'orgies sanglantes, le règne de la Terreur succéda à la généreuse résurrection des forces vives de la France. Le clergé fidèle se cacha ou s'enfuit, les églises se fermèrent ou ne se rouvrirent que pour servir au culte immonde d'une chair publique.

L'enfant, à peine sorti des bras de sa mère mourante, nourri dans la vieille foi catholique et monarchique — en Bretagne c'était tout un — grandit tout naturellement dans l'horreur de ceux qui traquaient alors les prêtres comme des bêtes fauves.

Ses biographes nous le montrent, assistant, la nuit, en cachette, sous la Terreur, aux messes d'un prêtre non-assermetité, dans une mansarde, devant une table transformée en autel, l'oreille au guet pour écouter si la police soupçonneuse n'avait point découvert ces nouvelles catacombes, où l'Eglise était redescendue après quatorze cents ans de splendeurs au grand jour.

Les fidèles, ramassés et tremblants autour du prêtre proscrit, s'interrompaient, dans leuis prières, pour regarder et reconnaître chacun des no -.veaux arrivants : un traître pouvait se glisser dans leurs rangs, et, en ces temps de troubles, tout était suspect. L'enfant, fier de la confiance qu'on avait en sa discrétion absolue, sentit se développer là le germe de la sombre mélancolie qui le caractérise de bonne heure, et y conçut cette haine vivace qu'il nourrit si longtemps contre le XVIU'' siècle et la Révolution.

ir.

Comment son instruction ne se serait-elle pas ressentie du malheur des temps ?

Féli (abbréviation de Félicité) — c'est le nom qu'on lui a donné jusqu'à la fin dans sa famille — n'avait eu proprement de maîtres que luimême : il n'en accepta malheureusement jamais d'autres.

Or, si jamais nature d'enfant eut besoin de sentir le joug de l'éducation qui redresse et trans-

orrne, c'était bien celle-là. Je n'en citerai qu'un trait que je relève dans ses Œuvres Inédites.

Un jour, il se promenait, avec la bonne chargée de veiller sur lui, et il marchait lentement sur les remparts de Saint-Malo. La mer était furieuse. Soulevée par une violente tempête, elle venait déferler en rugissant aux pieds des murs de granit. « Je crois voir l'infini, dit Lamennais, et sentir Dieu ! » Etonné de ce qui se passait dans son âme, une immense complaisance en lui-même s'empara de lui, il se retourna fièrement vers la foule des promeneurs vulgaires, et se dit : « Ils regardent ce (jue je regarde, mais <( ils ne voient pas ce que je vois ! » Il avait huit ans !...

Plus tard, il aimait à raconter cette anecdote, et ne manquait jamais d'ajouter : a Toutes les <i fois ([ue mes souvenirs se reportent vers ces <( temps éloignés, une telle pensée d'orgueil <( dans un enfant de huit ans me fait encore fré- <( mir. »

Les deux maîtres (|u'il eut n eiïacèrent pas 4ans son àme les premières impressions qu'elle avait reçues.

Il fut élevé tant bien (pie mal par son oncle Robert de la Saudrais, traducteur d'Horace et de Job, grand ennemi des jacobins et des philo-

plies, et par son frèi'e l'abbé Jean-Marie, douce figure qui riiériterait une étude spéciale et à laquelle nous consacrei'ons un chapitre.

Mais, à côte des maîtres qu'on voit, les enfants précoces en ont généralement d'autres qu'on ne voit pas : ce sont les grands écrivains dont ils dévorent les ouvrages avec d'autant plus d'avidité qu'on ne les leur impose pas.

Pour dompter ce caractèi'e rétif, M. Robert de la Saudrais avait imaginé, dit-on, de l'enfermer dans sa bibliothèque. Fatale prison qui plut si bien à Féli, qu'il s'y fit remettre sans cesse.

A l'âge où les autres enfants apprennent le rudiment, le jeune Félicité, enfermé pour ses mutineries dans une vaste bibliothèque, y lisait tous les auteurs qui lui tombaient sous la main, anciens et modernes, sacrés et profanes.

Là, une imagination de feu, une curiosité sans frein, emportaient cet esprit sans repos vers les études les plus divergentes, comme vers les lectures les plus périlleuses. Il dévorait pêlemêle les langues et les livres, sans aucun plan suivi, et, par conséquent, sans songer à se faire un corps de connaissances liées entre elles et solidement coordonnées. Aussi , loin d'être , comme on l'a écrit, l'un des hommes les plus

complets de son temps, ne devait-il jamais devenir ni un humaniste, ni un philosophe, ni surtout un théologien.

Vers l'âge de douze ans, l'enfant de génie s'était passionné pour ce Rousseau, qu'il devait un jour attaquer avec tant de violence, mais pour lequel il conserva toujours une secrète sympathie.

M. Ferraz, l'éminent professeur de philosophie à la Faculté des Lettres de Lyon, a écrit une be le page sur l'éducation de Lamennais. Je l'emprunte à son ouvi'age intitulé : Tradilionalisme et UUramontanisme.

« Cette éducation ne fut ni aussi complète, ni « aussi profonde, qu'on s'est plu à le dire. Elle u offrit, au contraire, comme celle de la plupart « des solitaires, d'assez grandes lacunes, car « elles ex{)liquent celles que nous trouverons « plus tai'd dans son esprit et dans ses œuvres. « Réduit par la délicatesse de sa santé et par u l'état de ses finances, à vivre au fond de la « Bretagne, à deux lieues de Dinan, dans sa (• solitude un peu sauvage de la Chênaie , il « n'apprend point à connaître la société, avec la « diversité et la richesse des aspects qu'elle pré- « sente à l'observateur. Ces passions qui font « l'éternel objet des méditations des moralistes,

u et dont rétudc est si propre à vous remplir « d'indulgenc;e, en même temps que de calme « et de sérénité, il ne les analyse pas ; ces opi- « nions, qui se donnent si ardemment carrière, « en s'appuyant sur des l'aisons à peu près éga- « lement plausibles, il ne les compare pas ; ces « lettres profanes elles-mêmes , qui peuvent '( suppléer jusqu'à uncei'tain point à la connnis- « sance directe de la vie, parce qu'elles en re- « produisent la fidèle image, il ne les cultive « presque pas... Il s'habitue à considérer sous « un angle étroit toutes les choses humaines De « là ce singulier mélange d'ignorance en ma- (( tière pratique et de vigueur en matière spécu- « lative, qui distingue, la pluj)arl de ses ouvrage ges, et le caractère un peu chimérique dont <( ils portent trop souvent l'empreinte. Par ce « côté, Lamennais nous parait inférieur à de i( Maistre et à de Bonald, qui avaient été plus (( ou moins activement mélès aux grandes aflai- « res de leur temps, et qui possédaient le sens de « la réalité à un degré plus ou moins remar- « quable. »

Ce qui est certain, du moins, c'est que, perdu dans cet abîme de lectures incohérentes, où les livres du XVI IT' siècle tenaient une grande place, Féli de Lamennais y vit périr la foi, et.

avec la foi , l'innocence de ses premières années.

Il en fait lui-même l'aveu dans une lettre, écrite le 17 février 180'^, et qui a été imprimée au recueil de ses correspondances : « Quand je « réfléchis sur ma vie passée, sur cette vie toute « de crimes, que les austérités les plus rigou- (i reuses, la pénitence la plus sévère et la plus ft longue, ne seraient pas suffisantes pour ex- « pier... »

Sans doute, il peut y avoir quel(|ue exagération dans cette confession d une âme toujours excessive et en tout, mais les biograplies ont conservé un souvenir, devant lequel il faut bien s'incliner.

On sait ce qu'est dans la vie d'un chrétien ce moment où, appelé à la plus mystérieuse des opérations de la grâce divine en nous, il est tout d'un coup élevé à une participation si directe et si intime de la divinité, qu'il en est tout transfiguré et se sent grandir en un instant de toute la hauteur qui sépare la créature de l'inlini.

Je veux parler de la première participation à la communion eucharistique

C'est une heure solennelle dans une vie d'homme que l'heure de la première communion.

Au-dessus des trophées de Marengo et des

splendeurs du soleil d Austerlitz, le grand capitaine des temps modernes plarait, avec une naïve fierté, le souvenir de sa première communion.

Quand l'heure en fut venue — interrogez votre mémoire, que vous soyez demeuré croyant ou que les orages de la vie vous aient ballotté sur les rivages de l'incrédulité — quand l'heure vint de vous asseoir à cette table, entrevue longtemps à travers les ombres des plus saints désirs, quand votre mère tressaillit, parce qu'on vint lui dii'e que le fils de ses entrailles allait devenir le temple de son Dieu, une révolution s'empara de voti'o èti'e, et, ouvrant la porte de votre âme au divin visiteur qui frappait, parmi les Mots d'encens, au bruit des saints cantiques, vous vous écriâtes, avec un accent, qu'on n'oublie plus, quand il a retenti une fois dans les échos d'une âme humaine : « Entrez, Seigneur, « tout est prêt, entrez et soyez le maître ! »

Le petit enfant de Saint-Malo se cabra contre les pieux entraînements de cette journée.

Il avait douze ans.

Vu prêtre, de ceux qu'il vénérait comme des confesseurs de la foi, dont il entendait la messe dans le mystère de la persécution, se présenta à cette jeune àme, et lui proposa de le préparera sa première communion.

Savez-vous quel accueil lui fit le néophyte ? Il courut dans la fameuse bibliothèque, el , à la seconde leçon du catéchisme préparatoire, il apporta un tel l)agage d'incrédulité que le préti'c se retii'a épouvanté.

Jl fallut y l'énoncer. Le futur défenseur du catholicisme, le pi'étre qui remplii-a bientôt du bruit de son nom TE'^iise entière, s'approcha de la sainte ta'jle seulement en 1804, quand, regagné à Dieu par la tendresse fraternelle de Jean-Marie, il se fut décide à faire sa premièi-e commuriioii.

îl avait Tl ans.

Mais, tout aussitôt, par une de ces contr.idictions dont sa vie abonde, à cet âge, où d'ordinaire les jeunes gens se laissent entraîner aux séductions de la vie, il se raidit contre les ardeurs qui le dévorent, et le voilà qui se tourr.e vers Dieu, avec un élan qui lait presque j)eur :

(( Oh ! s'ëciie-t-il, j'ai trop aimé les joies amé- « l'es du monde, les consolations du monde, les (( espérances du monde ! Maintenant , je m (( veux (]ue la croix, la croix seule, la croix dv.! <( Jésus et encore la croix. Je vivrai sur le ca- « vaire, en esprit d'amour, de renoncement et u de sacrifice absolu. Oh! quelle vie! quelle « douce, quelle heureuse vie ! C'est le ravisse-

« ment de mon cœur d'être crucifié avec Jésus « par les souffrances, les conli-adictions, les mé- « pris, les rebuts, les ingi-alitudes, les haines, « les outi'ages, les persécutions et tout ce cjui (( peut le ;;lus crucifier mon cœur et ma chair !... « Je veux m'abreuver a longs traits des saintes (( délices de l'humiliation. Mon Dieu ! mon Dieu î f( encore une fois, la croix, la croix, et rien que

Toute créature raisonnable a une voie, hors de laquelle le but de son passage sur cette terre est difficilement atteint. C'est ce qu'on nomme la Vocation.

Grande et périlleuse mission que de déterminer une vocation. Combien le savent, pour l'avoir appris trop tard et après une douloureuse expérience !

Féli de Lamennais se posa bienlùt la question fatale.

Que serait-il?

E[i vain, son pèi-e, hommj d'ailleurs fcrt ins-

truit, avait-il voulu ^c reposer sur lui des soins de son comnnerce : il rencontra daris cette nature, exceptionnellement douée pour les spéculations de l'esprit, une répugnance invincible à se pliera celles du négoce.

Le fils aîné, Jean-Marie, s'était senti de bonne heure fortement entraîné vers l'état ecclésiasti- (]ue. Un troisième fils se destinait à la marine, et [] 'honoi'ahle ai'mateur pei'dit bientôt toute espéj-ance de reposer sur une tête chère lavenii" de sa maison.

Un joui', il exprimait sa peine à M. de Pressigny, le dci'iiici- évéque de Saint-Malo, et ce saint prélat, r]ui a laissé chez les Malouins un haut renom de vei-tu, prédit, assure-t-on, à M. de Lamennais père que ses enfants deviendraient la gloire du clergé français, et lui conseilla de ne j)oint conti'arier les vues que la Providence pouvait avoir sur eux.

A 22 ans, Lamennais se posa le redoutable problème.

Il venait de se conxertir et il vivait dans cet élan d'exaltation mystique, dont j ai cité quel- (]ucs as:)ii'ations.

Il était alors profeseur de mathématiques à Saint-^Ialo, obligé de travailler pour vivre, car la giande fortune de son père avait été emportée

dans la loLirmcnle révolutionnaire. L'emprunt forcé et les corsaires avaient ruiné le riche armateur.

Tout d"un coup, Féli se décida à entrer dans la cléricature, c'était en 1809. Il revêtit l'habit ecclésiastique et se lit tonsurer.

Ce premier pas franchi, il s'arrête, indécis, incertain de sa voie.

Pendant six ans, il hésite , il interroge , il écoute, sans pouvoir se décider.

En 1814, nous le trouvons à Paris, luttant contrôla pauvi'eté, dans une méchante mansarde de la rue Snint-Jaccjues.

Il se compromet en faveur des Bourbons, et, quand la nouvelle se répandit que l'aigle impériale vohiit du nolfo Jouan sur Paris, de clocher en clocher, poussée par l'impéi'ieuse volonté du captif de Tile d'Elbe, le jeune Féli ne se crut en sûreté, ni à Paris, ni à Saint-Malo. Il passa le détroit et se réfugia en Angleterre.

Après avoir longtemps erre sans ressources, il finit par trouver un asile et un directeur.

L'iisilc lui fut ouvert par trois demoiselles nobles, en qui nul orage ne put déraciner les sentiments d'alTectueusc estime, qu'elles coururent dès lors pour celui qui demeurera toujours pour elles le bon, le cher, le très-cher abbé Féli.

Ces saintes filles l'amenèrent ù leur directeur, un prêtre éminent, le Vincent de Paul de l'émigration, le saint abhc Carron, dont Lamennais conserva toujours le portrait, et de qui il écrivait : « Quel homme! ou plutôt quel saint!... a Dieu m'avait préparé en ce pays le secours « dont j'avais besoin... Pleine d'amour pour un « enfant rebelle, la Providence m'a conduit au (( terme où elle m'attendait. »

L'abbé Carron le recommanda à la belle-sœur de Lord StafTord, pour l'éducation de ses enfants. Mais cette grande dame, physionomiste distinguée, ne l'invita pas même à s'asseoir, et le renvoya d'un ton dégagé, parce qu'il avait l'air trop biic !

Elle ne fut pas la seule à juger ainsi cet homme de génie sur la mine. Au séminaire de Saint-Sulpice, en 1815, les directeurs lui firent une réputation d'imbécillité et presque de folie, parce que la nature indépendante du nouveau séminariste se plia mal aux exigences minutieuses des règlements de la maison.

Le bon abbé Carcon l'encourageait, le consolait. Il avait pris d'ailleurs un grand ascendant sur un jeune homme naturellement affectueux et qui éprouvait vivement — il l'avoue lui-même — le besoin d'être dirigé.

Or, être dirigé, c'est une heureuse fortune, mais à la condition cependant qu'on ne fera pas, comme Lamennais, abnégation de soi-même, au point de ne plus y voir clair au-dedans de soi. Consulter un directeur, c'est bien; se consulter beaucoup soi-même, c'est encore mieux. Ainsi parlent les maîtres en spiritualité. Ainsi parle le bon sens.

Aussi, n'est-ce pas sans frisson qu'on relit aujourd'hui ces paroles de labbê Teyssère, le directeur de Saint-Sulpice, qui décida la vocation de Féli de Lamennais : « Mon cher ami, « j'adore les desseins de miséricorde du Sei- « gneur sur votre âme. Je vous félicite de ce « qu'il vous prive de tout bonheur en ce monde, « en sorte que vous n'éprouviez pas même la « douceur de son amour et que vous ne ressen- « tiez pas même la gloire du sacerdoce. Vous « allez à l'ordination comme une victime au sa- « orifice... »

Ces paroles font frissonner, quand on songe à ce qui suivit cette première messe, où Lamennais, nouveau prêtre, prétendit avoir entendu très-distinctement Dieu lui dire, quand il tenait l'hostie nouvellement consacrée dans ses mains tremblantes : « Je t'appelle à porter ma croix, « rien que la croix, ne l'oublie pas ! »

C'était à Rennes, en iHfG.

Hélas ! le pas décisif une fois franchi, le jeune prêtre s'en l'epentitamèi-einent. Il tomba — on le sait aujourd'hui — dans un morne désespoir qu'il renferma toute sa \ie en lui-môme, mais cpii éclate pourtant dans deux eu trois lettres, en quelques mots rapides et heurtés :

« Je revins hier de Saint-Sulpice, écrit-il à son frère, après avoir i-eru le sous-diacon<:t « Cette démarche m'a prodigieusement coûté » Et plus tard : « Quoique M. Carron m'ait plu- « sieurs fois recommandé de me taire siii- mes « sentiments, — je crois pouvoir et devor « m'expliquer avec toi une fois pour toutes. Je « suis et ne puis qu'être extraordinaireiiient (( malheureux. » Puis, il ajoute trait éneri^iquc : « Tout ce qui me reste à faii-e est de m'ar- « ranger de mon mieux, et", s'il se peut, de « m'cndormir au picfl du poteau où l'on a nvù « ma chaîne. »

En conclurons-nous, que les directeurs de Lamennais se sont trompés et qu'il s'eJ^t trompé luimême, (}uand il a cru, comme eux, être appelé à la redoutable et sublime digrité de prêtre catholique.

Dieu me garde de trancher ces questions, ardues et délicates entre toutes, des voies de la

Providence, des appels de Dieu et des secrets de la vocation.

Ce que je sais, c'est qu'on peut être appelé et devenir infidèle à l'appel qu'on a entendu ! Mais, ce que je sais aussi, c'est que rien n'est lamentable comme l'état d'une âme hors de sa voie, soit qu'elle ait pris celle qui ne lui convenait point, soit que, se trouvant dans sa voie propre, elle ait pei'du la ligne droite et l'esprit de son état.

C'était en 1848.

Lacordaire entrait, pour la première fois, à l'assemblée constituante, vêtu de sa blanche robe de frère prêcheur.

Lamennais l'aperçoit. Il baisse les yeux et semble regarder très-attentivement une feuille de papier placée sur son pupitre.

— Savez-vous qui nous arrive là ? lui dit un de ses voisins, car, on ne l'a point oublié, le restaurateur des dommicains de France était allé s'asseoir sur les bancs de l'extrême gauche, sur cette même montagne où siégeait Lamennais.

Celui-ci ne répond pas. Le voisin insiste :

— Mais, retournez- vous donc. C'est Lacordaire !...

Lamennais ne bouge pas. Le voisin lui tire la manche :

— Là, voyez-vous, tout à fait au-dessus, il est là!

— Eh ! pour Dieu, laissez-moi, dit Lamennais poussé à bout. Ne comprenez-vous pas que cet homme me pèse sur les épaules, comme un monde ?

Il n'osa pas dire : comme un remords !

Oui, comme un remords ! Le disciple était resté fidèle à la grâce de son ordination. Le maître, hélas ! avait prévariqué !...

A quelques jours de là, M. de Lamennais était à la tribune. De cette voix sombre et caverneuse qui faisait tressaillir, il débitait une de ces harangues enfiellées, où la haine de l'Eglise, qu'il

lit si glorieusement servie, débordait en une

av

sorte 'de torrent de rage et de fureur mal concentrée.

Tout à coup, il s'interrompt, et, enveloppant la Chambre entière d'un regard enflammé, il s'écrie d'une voix stridente comme un sarcasme : * Quand j'étais prêtre !... >^

— Monsieur, cria aussitôt un interrupteur, Monsieur, prêtre, on l'est toujours !...

Oui, prêtre, on l'est toujours , sur terre et dans l'autre inonde. C'est un sceau de bénédiction sur une âme, quand elle est fidèle, que ce caractère du sacerdoce catholique, c'est un sceau maudit pour les prévaricateurs !.

UABBÉ JEAN-MAlilE DE LAMEO'AIS

Sommaire. — Ils n'étaient pas frères. — Les deux Lamennais devant la postérité. — Vicaire-général de la grande aumônerie. — Nominations épiscopales. — Refus de l'épiscopat. — La devise d'une vie. — Naissance. — Le dernier évêque de Saint- Malo. — Un prêtre réfractaire chez les Lamennais. — Prêtre et niirtyr. — Ordination. — Vicaire à Saint-Malo. — A Saint- Sulpice, — Vicaire-général à Saint-Brieuc. — Administration capitulaire. — Les Petits-Frères. — Développements de l'Institut de Ploermel. — Réponse h M. Salverte. — La toilette d'un vicaire-général à la cour de Louis XVIII. — La tour de Ploermel. — Les cinq dames normandes. — Amabilité et fermeté. — A l'audience de M. de Salvandy.— Souvenirs des premiers temps de l'Institut. — L'amour des livres. — Sur les quais de Paris. — Une statue bien méritée. — Féli, Féli, où es-tu ?...

L'éminent religieux, qui a succédé au fondateur de l'Institut de Pioermel (1), était un jour admis à l'audience de Pie IX.

Ce pape, dont la fi<4;ure souriante et le fin re-

(l) Dans ce cimpitre, nous avons suivi exclusivement les données biographuiues de l'auteur des notices sur le clei'jîô c )nt2:n})0iMin, din-^ le voUim3 (|u'il a cons-\cré à l'abbé Jean-Marie. (Paris. Bray, éditeur, in-l2.)

gard domineront l'histoire ecclésiastique de ce temps, l'interrogeait sur les souvenirs que je cherche précisément à faire revivre.

Le visiteur dit au pape :

— « Saint-Père , les deux de La Mennais étaient deux hommes de génie, mais d'un génie bien différent. Si l'un avait le génie des lettres, l'autre avait au suprême degré le génie du bien, des œuvres utiles, et par-dessus tout l'amour de l'Eglise. »

Pie IX avait la répartie prompte, et il trouvait toujours le mot juste :

— « Oh oui, répondit-il, l'abbé Jean était bon, bien bon !...

Il s'arrêta, puis, avec un accent de douloureuse amertume :

— « Hélas ! ajouta-t-il, ils n'étaient pas frères ! »

Etrange parole, dont j"ai voulu faire l'épigraphe de cette courte étude sur le frère de Lamennais.

Deux hommes, à l'aube de leur vie, dormirent dans le même berceau.

Sur les genoux de la même mère, ils ont bégayé la même prière. Tous deux ont aimé l'Eglise dès leur enfance et reru ses leçons.

L'un d'eux — le plus jeune — enirainé par la fougue de la jeunesse, a quitté un instant la voie régulière et pieuse que leur avaient tracée des maîtres communs, il y rentra, avec le secours de l'autre, et on les retrouve, travaillant ensemble, dans la paix de l'âme et dans la ferveur, à des œuvres de régénération religieuse et de salut social.

L'Eglise accueille avec joie leur entrée dans le sacerdoce.

L'un d'eux surtout — toujours le plus jeune — est considéré par l'Eglise, comme un champion ardent et mtrépide, comme une sorte d'archange victorieux, qui combat l'enfer et terrasse le schisme.

Mais, un jour , l'archange a touché l'arbre maudit du bout de son aile, ces ailes pures qu'un rien ternit et brûle.

C'en est fait : les ténèbres recouvrent cette âme lumineuse ; le poison gagne cette belle intelligence, et ce front marqué du génie ne brille plus que des sinistres lueurs de l'orgueil humain.

Félicité de La Mennais n'écoute plus son frère ; il méprise ses conseils, il le repousse de ses bras.

Cet autre Tertullien, cet homme qu'on allait appeler le Bossuet de son siècle, persiste dans ses égarements, et, d'erreur en erreur, d'apostasie en apostasie, il roule jusqu'au fond de l'abîme.

Où est aujourd'hui sa renommée ?

Qu'est-il resté des applaudissements qui enivrèrent le prêtre révolté ? — Plus rien, pas même un écho ! Pour les retrouver, il faut la patience d'un chercheur, qui ne recule pas devant le fastidieux labeur d'une longue exploration, dans les journaux — hélas ! chose bien éphémère qu'un journal et ses louanges — et les gazettes de l'époque.

La l'cnommée de l'humble prêtre, de celui des deux frères qui est demeuré fidèle, se perpétue, et, après avoir achevé sa fonction sur la terre, ce dêfunl parle encore par ses œuvres et les fils de ses œuvres !

Pie IX l'a dit : « Ces deux hommes n'étaient pas frères ! »

L'un a donné aux ennemis de la Foi des gages à jamais lamentables; il a eu. des comphcités à

faire tressaillir, jusqu'aux pieds de Dieu même, l'âme de sa mèr e chrétienne.

L'auti-e, ferme dans sa cmyance , intrépide dans la prédication de la saine doctrine, est reste constamment, partout et toujours, le fils soumis de l'Eglise et l'infatigable ouvrier de la vigne sainte. Son nom glorieux est inscrit dans les Annales sacrées du XIX*" siècle : il ne s'effacera plus de ce livre d'or de l'apostolat, et de nombreuses générations viendront, au XX^ siècle, quand on ne parlera plus de Félicité, s'incliner avec amour sui' la tombe vénérée de Jean- Marie !

Le cardinal prince de Croï, grand aumônier de France, cherchait, en I8"2'2, à s'adjoindre des rclcvcui's de ruines, afin de rendre à l'Eglise de de France sa sève perdue depuis longues années.

M. de Croï demanda pour vicaire-général un prcti'c breton, qui, depuis vingt ans, donnait les

pi'cuves d'une intellijL^ence !?upéneui'e et d'une activité rare.

Difficilement il triompha des résistances de l'humble prêtre, si digne d'être élevé et si capable de remplir une charge difficile.

On réussit enfin à vaincre ses scrupules.

Les évoques, que le nouveau vicaire-général de la Gi'ande-Aumônerie choisit lui-même et proposa directement à la nomination du Roi, fui'ent des prélats modèles, dont il connaissait les vertus, ne s'en fiant point à des recommandations plus ou moins suspectes ou à des témoignages passionnés, pour les choisir ou les rejeter.

La plupart des nouveaux êvêques le conservaient pour guide et pour conseiller. Il leur écrivait des lettres comme savait en écrire saint Franrois de Sales.

Et, chose admirable, cet homme, qui dirigeait l es évêques après leur avoir donné la mitre, cet homme qu'ils appelaient leur père, dont ils proclamaient la sagesse et la prodigieuse habileté administrative, refusa constamment pour luimême un siège épiscopal.

Il lui fut offert à dix-sept reprises différentes.

Convaincu que l'unique moyen de porter remède aux maux de la patrie était de purifier la

source mcQie des générations, il avait créé une ruche chrétienne, destinée à former des instituteurs pour l'enfance, et il renonra à toute dignité ecclésiastique pour s'ensevelir dans l'humble direction de cet établissement , au frontispice duquel on peut lire encore les paroles divines du Maître, dont s'inspira le fondateur de l'Institut de Ploermel : Sinitc parvulos venire ad me!

Eloquente devise, qui expUque la vie et résume l'œuvre de l'ancien vicaire-général de la Grande-Aumônerie, l'abbé Jean-Marie de Lamennais.

Il naquit à Saint-Malo, en 1780, le 8 septembre, deux ans avant Féli, et fut baptisé par l'évéque.

C'est l'évéque encore qui, prévoyant les déviations révolutionnaires, lui fit faire sa première communion et le confirma. Il avait 9 ans.

« Souvent, la vue d'un enfant de l'Eglise attire soudainement le regard d'un autre Siméon, blanchi dans les travaux d'un laborieux aposto-

sat. On le voit poser avec attendrissement les deux mains sur cette jeune tète et contempler respectueusement ce visage sur lequel il vient de découvrir la trace du doigt de Dieu. »

L'épiscopat du plus grand évêque que Marseille ait eu , depuis saint Lazare et Bclsunce, Mgr de Mazcnod, est fécond en divinations de ce genre. Son histoire aui'a souvent à les relater.

L'évêque de Saint-Malo sentait trembler sous lui le sol que sa chaire épiscopale consacrait depuis tant de siècles. Certes , ce n'était ni l'Eglise catholique, ni la Bretagne, qui pouvaient s'alarmer au seul mot de liberté, mais, il no fallait pcis être grand prophète pour entrevoir que la nouvelle devise allait bientôt mentir et que la France, oubliant le baptistère de Reims et le couronnement de Charlemagne, essayerait de rester un grand peuple, en effaçant de ses chartes le titre de nation très-chrétienne.

L'ange de l'Eglise de Saint-Malo parla à Mgr de Pressigny, et. à la demande du pontife attristé : « Que pensez-vous que sera cet enfant? » l'ange répondit : « Il relèvera les ruines d'Israël. »

Aussi, quand lévéque dut prendre le bâton de l'exil, un petit enfant se trouva sur sa route, lui aussi un bâton à la main et un paquet de bardes

sous le bras. On rintei'!'o,^<'. — « Monseigneur, répond l'enfant, vous êtes mon évèque ; je veux être prêtre, et je vous suis ! » On eut toutes les peines du monde à le retenir à la maison paternelle.

A quelque temps de lîi, un pioscrit frappait à la porte de cette maison hospitalière : « N'est-ce pas, dit le je'jne adolescent. (|ue vous ne nous quitterez plus ? Je servirai votre messe tous les jours. »

Et il ajoute : ^< Je serai prêtre aussi, moi : je me dévouerai à c-ette relii»ion qu'on ^•eut détruii-e, et je triivaillerai toute ma \ie, pour que le {•eu[)le n'abandonne pas le culte de ses pères. »

Une larme descendit sur la joue du prêtre. Il se cacha à S:îint-M;iî<). L'al^hé Vielle — c'était le nom du pi'oscrit — iriitia Jean-Marie aux premières études cléricales.

Au retour de l'exil. Mi^r tie Pressiirtiy vit ari'iver à ses pieds l'enfant qu'il avait béni et qui venait d'atteindre sa vingt-deuxième année.

— « Ainsi donc, dit-il. c'est bien décidé, Jean, vous voulez entrer dans les ordi-es. Mais, savezvous à quoi cela vous engage? Venez, mon fils, je vais vous l'apprendre.

Il conduisit le jeune homme, rue de Vaiig:rarà, à I^aris.

— « Nous sommes, dit le prélat, dans la chapelle de l'ancienne abbaye des Carmes. Ici même, une foule d'évèques et de prêtres, il y a neul'ans, ont été sabrés ou fusillés, en haine de la foi. Voici la large tache de sang, qui n'est point efiacée, et les bourreaux vivent encore. Pensez-vous, mon fils, qu'ilsne recommenceront pas?

— •* Avec la gi'àcc de Dieu, Monseigneur, j'aurai la force. Etre ministre de Dieu et martyr, n'est-ce pas double bonheur ?

L'évéque attira le jeune homme dans ses bras :

— « Je vous avais bien jugé, mon fils. Préparez-vous à l'ordination.

(/'était le 21 décembre 18UI. Jean-Marie de Lamennais l'ecut le sous-diaconat. Il reçut la prêtrise trois ans après, à Rennes.

Nommé vicaire à Saint-Malo, il s'abandonna aux labeurs du ministèi'e avec un zèle si oublieux de lui-même que sa santé dépérit rapidement, et les médecirts le condamnèrent au repos absolu.

Il l'alla prendre à la Chesnaie, où la miséricorde de Dieu attendait Féli, que l'exemple et les exhortations de son frère décidèrent à revenir aux pratiques religieuses.

Nous reviendrons sur ce séjour à la Chesnaie. où, disait le jeune prêtre, « nous avons défendu, mon frère et moi, à l'ennui de s'approcher de nous, et il n'a pas osé se présenter une seule fois à notre porte. »

C'est l'époque des premières publications de Féli qu'il nous faudra étudier avec soin, dans un prochain chapitre. Elles furent faites en collaboration avec Jean.

L'abbé Jean n'avait pas fait de séminaire.

Une fois rétabli, il voulut essayer de la vie de Saint-Sulpice. où, sous la direction de M. Duclaux, il développa merveilleusement cette force immuable de vérité et de justice, qui fut le fond de son caractère. Il apprit à lui unir la grâce délicate, l'attrait irrésistible de l'accueil et du sourire, et cette merveilleuse aptitude de se prêter à tout et à tous, qu'il conserva jusqu'à la vieillesse.

Il connut, à Saint*Sulpice, Gabriel Brute, le futur apôtre de l'Amérique ; l'abbé Emei-y, qui sera bientôt l'âme du clergé français; Hyacinthe de Quélen, plus tard archevêque de Paris, qui écrira un jour à son ancien condisciple : « Mon cher ami, aimez-moi toujours dans la foi chrétienne et bretonne : Vous le devez au tendre retour dont je vous donne la fidèle assurance, »

et le cliariiiant con'e.sponcliint de i'é|;ondi"e : « Adieu, je vons aime tiop pour essayer (II* vous dire combien je \ oiis aime ! »

xVprès divers essais du ministère, a Saint- Malo, l(^ jeune vicaire re<;ut , de l'éxè )ue de 8ainl,-F3rieuc, une !(^lti'e où il élail dit :

« Venez, nous vivrons commii deux frères. nous aidant et nous encoui'a,^eant à porter le fardeau de l'épiscopat, (|ue voiis partagerez avec moi. Vous me le rendrez moins pesant. Je làcluTai de vous le l'emlre le moins (lésai!icai)le

le. »

Lors(|u*il l'ecnt cetle lettiv, Jean a\ait c-i'it à l'al)l)é l^i'uté :

— « Mon bon ami, bier je dis à mon imagination : Va, je te suivi'ai, jjcMiétrons ensemble dans l'avenir. Nous mai-cliàmcs pendant cint] minutes, la tète me tournait. Cependant, ma pauvre raison eut encore assez de force pom- uk* du'e : di^an, dans une beure peut-èti*e, «tu ne seras plus icibas, pourquoi donc veu^-tu savon* ce ipii se passera demain? .\ttends dans uwl) profonde paix, confie-toi en Celui qui peut tout et (jui ne trompe jamais. Tu as sa parole ; cette parole a créé le monde, et tu craindrais que U' monde tut plus puissant qu'elle ! »

La lettre de Saint-Brieuc lui réjjondil, et il

s'en alla prendre possession de son \ icariat-généi*al et d'un logement chez l'évèque.

L'évèque mourut au bout de peu de temps, et le conseil des Chanoines n'hésita pas à nommer le jeune homme vicaire capilulaire, c'est-à-dire à remettre entre ses mains la direction du diocèse.

Le Chapitre ne tarda pas à se féliciter d'avoir si bien choisi. Ajx Cent-Jours, il fallut tout le courage et toute la prudence du jeune grandvicairo poui- ^au\ ei- le diocèse de 8aint-Brieuc des réactions jacobines. Lui-même — il nous l'apprend — il vécut pendant trois mois sous le poignard, au milieu de menaces et d'outrages sans nombre, croyant (ju'on revenait aux plus mauvais jours (le 9.'] et que sa visite aux Carmes était une prophétie.

Mais lénergique fermeté de l'abbé de Lamennais et les coups droits qu il leur portait en pleine poitrine déconcertèrent les dissidents, qui se contentèrent de maugréera la sourdine.

Un peintre a fait son portrait à cette époque, et nous l'avons encore.

Sans doute, cette figure pvvhe comme régularité de lignes, mais il y a, dans l'ensemble, un cachet de beauté mâle et une incontesta'.)le révélation de sou génie particulier.

Front vaste et prédominant, indice d'une belle intelligence.

De grands yeux bleus, limpides et doux, qui s'illuminaient d'une sainte hardiesse aux iieures (lu combat.

Sa constitution s'était affermie au point de le rendre capable d'affronter les plus rudes fatigues.

Passé maître en équitation, on l'a vu faire trente lieues à cheval, dans la même journée, pour aller a l'autre bout du diocèse, et, le lendemain, on le retrouvait, ti'anquille et doux, dans son cabinet de Saint-Brieuc. Le plus souvent, on ne s'était pas même aperçu qu'il eût quitté la ville.

Racheter les biens ecclésiastiques, restaurer les séminaires, ouvrir leurs portes à de vaillantes recrues, organiser des missions, convenir les pères et préserver les (ils des séductions du siècle : c'était le plan du jeune vicaire capitulaire. Il le réalisa, tout en travaillant au retour des malheureux a])OStats, qui avaient ou!)lié leurs devoirs sous la Terreur.

11 est temps de parler du plus beau titre de gloire de cet apôtre.

C'était au mois de juin 1819.

Féli, alors à Paris et en train décrire le premier volume de son Essai sur l'indifférence, entendit parler de la grande fondation que Jean faisait en Bretagne.

Saisi d'enthousiasme, il s'écria :

— « Quelle belle œuvre !... Si je n'étais pas prêtre, je me ferais petit frère pour l'instruction du peuple. »

C'est Chateaubriand qui l'a dit :

« Celui qui fonde une famdle religieuse se prolonge sur la terre. Son action dans la société humaine échappe à tous les calculs et reste le secret de Dieu. »

On l'a bien vu pour le fondateur des Petits Frères.

Dès 1824, ritistitut établit sa maison-mère à Ploërmel. et il comi»te 133 instituteurs, exerçant dans les écoles bretonnes.

Les fondations se multiplient, et aujourd'hui, c'est par milliers que se comptent ces humbles religieux. La maison de Ploërmel a donné naissance à un nombre prodigieux d'élablissements, en France et aux Colonies.

« Il y a, dans les forêts de l'Afrique et de l'Inde, un arbre, dont chaque branche, se projetant d'abord aussi loin que le permet le poids

- /lO —

de son i'euillage, arrive doucement à appuyer son extrémité sur la terj'e, produit au point de contact des racines et de nouveaux rameaux, et forme un nouveau ti'onc qui étend à son tour ses fruits et son ombrage, >i' bien (ju'au bout de quelques années ce groupe majestueux est à la fois un arbre et une forêt. Chaque rejeton vit de sa pi'opi"e vie, et pouriant le vieux tronc [)rimitif continue de jjai'tag-ei" entre lous sa sève toujours abondante et son inépuisable fécondité. » C'est l'image des dévelopj)emenls de l'Institut de Ploërmel.

Mais, il ne faut pas croire que te prodigieux développement se soil accomj)'i sans résistances. Les dei'nières années de la Restauration furent laborieuses, et, en 18)0, il fallut lutter j)ied à jjied.

« Quel homme ! s'écriait un municipal de Guinganip (jui avait entamé une luUe contre l'œuvre pojiulaire de l'abbé flean. Je n'ai jamais \u son pareil ; on le chasse de la cave, il monte au grenier ! »

Un beau jou!', la Chambi'e des députés fut saisie de la (juestion, par (|uelques députés hostiles, parmi lesquels M. Salverte, lequel affirma, en pleine tribune, que les Frères de Ploëi'mel étaient de véritubles moines, liés par des vœux irrrévocables.

Le fondateui' publici aussilùt sa réponse, dont un passage est devena liistopiquu.

— « Et moi, j'afïirme, écrivait-il, que les Frères ne prononcent aucun vœu monastique. Il y a sans doute des rapports de dépendance entre euK et leurs supérieurs ; mais, n'y en a-t-il pas aussi entre le soldat et ses chefs, et, à cause de cela, prétend ra-t-on que les soldats sont des moines '.'' Je ne connais pas de loi qui me défende, par exemple, de promettre, même devant Dieu, à l'honorable ^1. Salverte détre son très-obéissant serviteur, et qui s'oppose à ce (]ue je l'apjjelle ; Mon Révérend Pèi'e ! »

Quant on lut ce paragraphe à la ('hambre, il excita des éclats de rire homéi'icjues.

Le député Salverte en devint presque fou ; car, jusqu'il la clôture de la session, ses collègues ne l'abordaient plus quen s inclinant avec respect devant lui, et en disant :

— Bonjour, mon Révérend Père.

Les saillies du spirituel ab';é sont demeurées célèbres.

11 avait la réplique leste et le trait vif.

Un jour — il était alors vicaire-général de la grande aumônerie — son habit de cour, taillé à grands frais au prolit d'un pi'ètre (jui n'a pas touiours saci'iiié aux uràcos dans l'a^tMicement de

son costume, ce fameux habit de cour, dont il riait aux éclats, quand il le poi'ta pour la première ibis, n'avait pas tardé à perdre beaucoup de sa fraîcheur et à ressembler aux soutanes et aux petits collets de Saint-Brieuc, devenus légendaires par leurs coutures échappées, leurs taches fort nettes et leurs accrocs persévérants.

Cette né^iigence de tenue exposait le digue lionime aux taquineries des dames de la cour, qui l'agaçaient sans cesse à ce propos.

Mais, la riposte ne se faisait |)as attendre, môme devant le roi.

— Eh! mesdames, s'éci'ia-t-il un jour, ne voyez-vous pas que ma toilette fait pénitence pour les excès de la vôtre ?

— Bravo ! voilà (|ui s'ajipelle répondre, dit Louis X\ III. d'autant |)lus j)orlé à donner à ces pai'olcs une entière a|)probation, que lui-même

.n'était pas très soigné dans sa mise. Bi-avo, monsieui' le grand-vicaii'e. Le beau sexe a tro|) de coquetterie, nous n'en avons pus du tout, cela fait compensation. «

Une autre fois, un de ses l'cliii'ieux, de nature fantasque et capricieuse, s'avisa déciûre, à proj)OS d'une certain clocher que le Père faisait bâtir à la maison-mère :

— « La toiu* <]ue notFc Pèi-e fait i):irn' à Ploërmel est une haute folie. »

Oq crut devoir montrer la lettre à M. do r>amennais. qui répondit au Frère, courrier par courrier.

— « Tu trouves, mon cher enfant, que la toui* de Ploërmel est une haute folie !.. ^Ic ne regrette qu'une chose, c'est qu'elle ne soit pas encore assez haute, pour que je puisse découvrir d'ici tout ce tu fais de travers là-has. »

Une autre fois encore, en tournée de \isite dans ses maisons, pendant la récréation (pi'il éga\-ait de ses joyeuses causeries :

— Mon Père, lui demanda un religieux, v at-il du nouveau à Ploërmel?

— Mais oui ; nous y avons reçu, le mois derixier, cinq dames normandes, dont nous n'avons pas à nous plaindre. Elles sont très-conv(Miables sous lous les rapports. Ce qu'il y a de bon et de rare, c'est (jumelles savent pai'Ier et se taire, quand il le faut. Bien plus, s'il leur arrive de parler toutes ensemble, elles s'accordent on ne peut mieux : c'est un plaisir.

— Et que font ces dames à F^loërmel ? demandent les Frèn.'s. (]ui toml)ent positixemont des nues.

— Ce qu'elles font'/... Elles nous rendent

service. Elles sont très-haut et fort bien placées ; nous les trouvons utiles pour l'ordre et la régularité delà maison.

Les visages surpris , les yeux écarcjuillés, amusaient beaucou[) le bon supérieur?

Il se décida néanmoins à mettre un terme à l'ébahissement , et il donna le mot du logogriphe.

On juge .les éclats de rire et des bravos, lors- .ju'on apprit que les « dames noi'mandes » étaient des cloches, provenant de la fonderie de Viikidieu, en Normandie.

L'anecdote a une vaiiante.

D'après cette variante, M. de Lamennais aurait laissé en suspens ses auditeurs, sans expliquer l'énigme, et ceux-ci, prenant à part le Frère conducteur, lui auraient dit :

— Mais enfin, vous devez savoir cela, vous? Quelles sont ces dames (pii logent à Ploéi'mel?

— Eh (]uoi ! grands innocents que vous êtes, ^ ous ne comprenez pas que ce sont nos cloches î Est-ce que cinq dames pourraient parler toutes ensemble, en restant d'accord ?

Je me suis attardé avec complaisance sur ce?

-ju\oi)irs iUR^relotiquc^, j)arrc ([u'ils poiLTiiLMit Ijien celte aimable j)hy.-riononiie, qui, par tous les côtés, contraste si fort avec celle de Féli.

D'ailleurs, pour bien comprendre ce dernier, durcUit les années qu'il consacra au service de la défense religieuse, il fallait se rendre compte des intluences et du contact de ce frère aine, si gai, si spirituel, et en même temps si bon, si pieux et si humble.

Cette nature de Breton aimable gagnait tous les cœuis.

Les enfants l'adoraienr.

Les l'eligieux l'idolâtraient.

Le cKîrgé ne songea pas une seule fois à contester son mérite ni à critiquei' ses œuvres.

M. Guizot lui a consaci'é plusieurs passages de ses graves Mimoires. On y lit :

(( La congrégation de l'Instruction chi'étlenne, fondée en Bi'etagne par l'abbé J.-M. de Lamennais, attira particulièrement mon attention. Le nom du fondateur, son esprit cultivé, son entiei' dévouement à son œuvi'o : son habileté pratique, son indépendance envers son propi'e parti, sa franchise dans ses rapports avec le p(Hivoir jmblic , tout en lui m'in- pii'ait une confiant e, et il y répondit au point de [provoquer

- 'iG -

lui-même rinspection du gouvernement dans ses écoles. ))

Ce n'est pas cependant que le prêtre fîtja-. mais aucune concession indigne de lui. Il savait, vis-ii-vis de tous, conserver son indépendance et la iaii'c accepter :

l'n joui', à ^; fin d'une audience, M. de Salvandy, ministre de 1 Instruction publique, lui

dit :"

— A pi'opos, mon cher abbé, voici un ouvrage, (|ue je viens d'approuver, comme livre de lecture, pour les écoles de petits enfants, vous seriez bien aimables de l'adopter dans celles (L' NOS Frères. »

M. de Lamennais feuilleta le volume et ne tarda pas à y reconnaître un recueil de balivernes romantiques, composé par quelque bas-bleu de la connaissance du ministre.

— N'est-il pas vrai que vous me ferez ce plaisir ? ajouta M. de Salvandy, sans remarquer que son interlocuteur fronçait le sourcil.

— Désolé de vous refuser, monsieur le Ministre... Je ne peux pas, je ne peux vraiment pas!... Mes écoles sont instituées pour faire connaître Jésus-Christ, et le livre que vous me présentez n'en dit pas un mot.

C'est lui qui écrivait, durs le célèbre Mémoire sur son Institut.

« La congrégation des Frèi'es de l'Insti'uction Chrétienne a été fondée, à Saint-Brieuc , en 1817. Trois jeunes Bretons qui savaient à peine quelques mots de franrais , en formèrent le noyau.

« A cette époque, il n'existait en Bretagne que six ou sept écoles publiques, dans lesquelles les enfants du peuple fussent reçus gratuitement, et elles étaient toutes placées dans les villes.

« La nouvelle congrégation eut pour but de fournir des instituteurs chrétiens à nos pauvres campagnes, si complètement dénuées de tout moyen d'instruction, et qui, je dois le dire, en sentaient si peu l'importance ; mais, pour la répandre au milieu d'elles, il était nécessaire que les maîtres d'école inspirassent aux familles une grande cotifiance par le litre et l'habit religieux, et, de plus, que la dépense des écoles fût trèsmodique. «

11 entrait ensuite dans de charmants détails sur les privations de la première heure et les provisoires dont il fallut longtemps se contenter.

« Plus on était mal, dit-il, mieux tout allait. C'était le bon temps. »

tt il ajoute, avec un accent du cœur :

« 0 pauvi'cté, () simplicité de nos anciens jours, que vous m'étiez chères, et que je vous regrette ! . . »

Et ne croyons pas, que celte vie si active, ces préoccu[jutions de la piété, nuisissent en rien au goût si \\ï de l'abbé Jean pour les travaux de l'intelligence.

Personne n'eut à un plus haut de.i^ié 1 ainuur de la lectiu'e et de l'étude.

Quand il était nr-ilade, il alïii'mait ti'ès-sérieusement aux médecins que les li\res seuls j)ouvaient le guérii*.

Il avait l'éuiii une des plus belles bibliothèques qiu existàsseiit aloi's, renqjlis d'ouvrages j)i'écieux et d'édilions l'are.-.

— Pour avoir tant de beaux et bons livres, vous avez dû dépenser bien de l'argent, mon ( hei' suj)érieur ? lui disait un prêtre, émerveillé de ces richesses bibliographiques.

— Non. mon ami, cela m'a coûté quelques défaillances de l'estomac, mais fort peu de chose en |)lus.

— Dos défaillances d'estomac ? fit l'interloculeur, avec un geste qui doublait le point d'intei'i'ogaticn.

— Oui. Je n'en suis pas mort, comme vous

le voyez, et, Dieu merci ! j'ai des livres. Du reste, voici le mot de l'énigme, mon cher curé

Quand je suis à Paris, au lieu de diner à l'hôtel, j'achète deux sous de pain, deux sous de fromage, et je lais, dans ma chambre, sans inviter personne, un repas modeste, qui ne m'a jamais donné d'indigestion, au contraire. Par ce moyen j'économise, et je vais me promener sur les quais, où je bouquine de droite et de gauche. Ces brocanteurs de la capitale ont de véritables trésors qu'ils ne connaissent pas. Mon diner me revient à quatre sous, et souvent pour ti'ois sous j'ai un chef-d'œuvre. Quand je reste seulement là-bas une quinzaine, vous figurezvous ce que je rapporte? »

Il disait vi'ai. Toutes les fois qu'd re\ enait de Paris, on était sûr (jue son bagage privé, consistant en un sac de nuit, se trouvait accru de trois ou quatre énormes caisses, pleines de livres.

Chez lui, d ailleurs, ce n'était pas de la bibliomanie. ni même pure satisfaction de bibliophile.

Un prélat, (]ui l'a beaucoup connu, disait :

« On peut affirmer que le supérieur de Ploërniel connaissait à fond chaque ouvrage de celte l'iche collection de livres. Sa ténacité à garder la mémoire de ce qu'il avait lu plongeait ses

religieux dans la stupeur. Il n'était étranger à aucune branche de l'érudition ecclésiastique ou profane, et ce fut peut-être l'homme le plus u niversellement érudit de son siècle. »

Tel fut le frère du fondateui' de lEcole menaisienne, l'homme qui a contribué adonner a cette école son grand et catholique éclat des temps primitifs.

Lorsqu'il mourut, il y a quelques années à l)eine, — car il parvint, malgré les labeurs d'une activité prodigieuse, à la plus extrême vieillesse, — la douleur fut universelle.

Il a laissé un souvenir immortel.

Il reste la gloire la plus pure de la Bretagne contemporaine et la vraie gloire du nom de Lamennais.

A Ploërmel, trois générations l'avaient connu, l'avaient respecté, l'avaient aimé.

Q)uand la vieille cité bretonne érigera une statue à ce bienfaiteur de l'humanité, qu'elle a vu , pendant près d'un demi-siècle , passer et repasser dans ses murs de granit, en faisant

chaque jour un bien nouveau, la France entière applaucliia Ploërmel, comme elle a applaudi, récemment, la capitale normande, procédant avec tant d'enthousiasme à l'érection d'un monument à l'abbé de la Salle.

Quand il mourut, l'abbé Jean emporta dans la tombe une douleur, dont il ne se guérit pas, depuis que son frère, l'abbé Féli, l'avait précédé dans la mort, sans consentir à le recevoir, sans vouloir entendre parler du fier et glorieux compagnon d'armes d'autrefois.

Depuis la rupture, dit son* propre neveu, le

panégyriste du révolté, l'abbé J cm ii\ait i lier

ché la résignation dans le développement de scn

œuvre, il fonda de nouvelles écoles pour les

pauvres, « et cette àme, si élevée et si tendre,

conclut M. Blaize, trouva sa consolation dans le

sentiment du devoir accompli et dans le sourire

des enfants et des mères. »

La consolation ne fut jamais complète.

Dans les premiers jouis de mars 18r)4, (]uand it

pprit, à Rennes, la mort de son frère, l'abbé

Jean revint à Ploërmel, acciiblé, méconnaissable; plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'il prit aucune nourriture, et il fut plus d'un mois sans recouvrer le sommeil.

Au mois de juin, il voulut revoir, afin d'y célébrer la messe pour l'âme du défunt, la Chesnaie, la chère et stuflieuse solitude, où les deux frères avaient été si heureux, et où nous les suivrons dans notre prochain chapitre.

Au sortir de la chapelle, ses yeux s'arrêtèrent sur le pavillon qu'avait constamment habité, à toutes les époques, l'auteur de l'E.ssni sur l'iii- (liffércncc.

Il étendit vers l'une des fenêtres ses mains tremblantes, comme s'il y voyait aj)j)ai'aiti'e la chère image de celui qui avait (juitté ce monde, et il s'écria, d'une voix coupée de sanglots :

— Féli! Féli!... où es-tu?...

Et il tomba sans connaissance dans les bras des Frères qui l'acconipagnaient.

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