ŒUVRES COMMUNES
Sommaire. — Maladie joyeusement supportée. — Conversion de Fé:i. — Les Réflexions ttur l'Etat de l'Eglif^e. — Réformes demandées. — Une question vitale ajournée. — Les origines du pouvoir et le droit divin. — Lamennais royaliste. — La censure impériale. — Lion et renard — Une rancune persistante. — Lo panacée de l'abbé Jean. — Louis de Blois. — Le Guide spirituel. — Nouveaux horizons ouverts à la piété chrétienne. — M. Emery et Napoléon I". — La Tradition de l'Eglise sur l'institution des Evéques.
Le 16 août 1807, rabbc Jean-Marie de Lamennais écrivait :
« Nous nous sommes letirés Féli et moi , dans une maison de campagne, qui nous appartient, située à une lieue et demie de Dinan, et nous avons défendu à l'ennui d'approcher de nous. Il n'a pas osé encore une seule fois se pi'ésenter à notre porte. Mais, la santé n'a pas été si docile, ('ependant, mon état n'est pas plus mauvais, et le médecin prétend que, n'être pas plus mal, c'est être mieux... »
Puis, avec ccltc^. joyeuse luitneur que nous lui connaissons, et que ne purent vaincre, à aucune époque, ni la maladie ni la souffrance, il ajoute, avec sa pointe accoutumée d'ironie spirituelle :
« Je veux bien en croire ce cher Esculape, et même, si (.'cla continue, je ne désespère pas de mourir en bonne santé. »
Cette maladie de labbé Jean devait avoir pour résultat la conversion de son frère, plus jeune (jue lui de deux ans.
Féli, qui jusqu'alors avait essayé de s'étourdir dans les dissipations coupables tt n'y avait trouvé qu'une ivresse pleine d'amertume , devint tout à coup réservé, solitaire, ami de l'étude.
Un de ses biographes le dit :
« Sous la douce influence de l'affection et de la science fraternelle, il retrouva la foi qu'il avait perdue. A partir de ce moment, les études sacrées absorbèrent son activité dévorante. Il se familiarisa avec le latin, le grec, l'hébreu, afin de posséder comme la sienne toutes les langues
de l'Eglise ; il y joignit l'anglais et l'allemand, pour être en mesure de répondre à tous les systèmes et à tous les sectaires. »
Pendant trois années, les deux frères ne se quittent plus, vivant ensemble, priant ensemble, travaillant ensemble.
Leurs études sont communes et visent au même but.
Il en sortit trois œuvres capitales, sur lesquelles il nous faut porter notre attention.
La première éveilla fortement les susceptibilités du régime impérial, qui en fit saisir les exemplaires chez l'éditeur. Celui-ci put néanmoins en dérober aux recherches de la police un certain nombre.
L'œuvre fut lue et commentée.
Beaucoup d'esprits droits et d'âmes sincèrement chrétiennes en firent publiquement l'éloge.
Elle contribua puissamment à montrer que la protection accordée à l'Eglise, au sortir de la Révolution, par Bonapartn, dégénérait en un asservissement du Saint-Sièpre et des âmes.
L'oavrage est intitulé : Réflexions sur l état de l'Eglise en France pendant le XVIH'' siècle et sur sa situation actuelle. Il parut en 1808.
Ecrit au milieu des bois, dans cette solitude de La Chesnaie, si inconnue alors, aujoud'hui si célèbi'e, ce livre annonçait à l'Eglise des champions dignes d'elle.
Les vues abondent dans ce travail.
On y gémit hautement de l'msulïisance des études dans le clergé, quant à l'exégèse biblique et aux langues orientales
Bien plus, les solitaires de La Chesnaie, devanranl leur siècle, comme il ari'ivc souvent au génie, y réclament une foule de réformes, que la fin du XIX" siècle, alors à son aurore, ne devait pas sullirc à réaliser.
On demandait les Conciles pi'ovinciaux — les synodes diocésains — les Retraites ecclésiastiques — les Conférences doctrinales entre prêtres — la vie de communauté dans les presbytères — la restauration de l'insti'uction cléricale par des congrégations enseignantes — l'évangélisation des paroisses par des missionnaires — l'éducation confiée à des instituts religieux d'hommes et de femmes — le retour aux prescriptions du droit canonique — le rétablissement des officialités ou tribunaux destinés à garantir l'honneur
cl les intérêts des simples prêtres contre les dénonciations plus ou moins suspectes auxquelles les évéques peuvent être exposés à prêter l'oreille
Je n'ai pas à me prononcer sur la valeur de ces réformes. C'est à l'Eglise de juger quelles sont celles qu'il lui convient d'adopter. Mais, je dois, fidèle historien, constater que l'initiative qui les demandait déjà en 180S fut acclamée avec enthousiasfbe |)ar le clergé et les catholi(]ues. C'est un signe, qu'il est toujours imprudent de méconnaître...
Les Réflexions sur l'vlal de iKylisr en Frunce touchaient donc à une grande question, vitale pour notre chère Eglise de France, et, pour la résoudre , elles en appelaient aux règles de l'Eglise universelle, fixées par les Conciles, les Constitutions des Papes et l'expérience des siècles, celle des rapports, des droits et des devoirs du corps épiscopal et du clergé inférieur.
Malheureusement, on sortait de la Révolution. Il fallait courir au plus pressé. La restauration i-eligieuse semblait exiger qu'on parlât beaucouji plus dedeNoirs que de droits. Puis, les traditions du Gallicanisme et du Jansénisme aidant, l'exemple du régime impérial essentiellement autocrate suggéra d'adopter une façon de g(»uverner. ([u'on a justement appelée le système dictatorial.
Mais, il ne faut pas l'oubUcr, la dictature n'a jamais été et ne saurait jamais être qu'un ré^nme essentiellement transitoire.
Dans un style, un peu travaillé peut-être, et d'un mouvement un peu trop uniforme, mais qui n'en sent pas moins une excellente école et présage les grands ouvrages qui suivront, les Rcflexions sur l'état de t Egliac en France établissaient donc que l'obéissance pour le prêtre ne consiste pas à renoncer au bénéfice des lois ecclésiastiques qui la règlent et à se taire, quand il se croit lésé ou puni à tort ; mais, elles étaient aussi appelées à traiter la question des origines du pouvoir et du droit divin dans les gouvcrncMucnfs des nations.
Les auteurs n'hésitaient pas à se déclarer partisans de la monarchie héréditaire en France , car, c'est une remai-que à faire, Lamennais, qui devait finii' par pi'ofesser les doctrines de la démocratie, et même de la démagogie, a d'abord été un ardent royaliste.
Pour lui, la monarchie de droit divin est la seule véritable, la seule légitime, parce qu'elle descend du ciel — il l'atlirme du moins. — Pour lui, l'idéal du Roi, du vrai Roi, c'est Louis XIV, ce monarque, dit-il, qui se distingue par sa « noble décence » et par la a majesté de ses
mœurs ». — Cela se trouve à la pnge 11) de louvrage que j'examine en ce moment.
Par une habile diversion, — qui ne fut pas encore assez habile pour tromper le régime impérial — les Réflexions prennent une tangente et s'inclinent, en passant, devant « l'homme de génie, qui vient, disaient-elles, de refoncier en France la monarchie et la Religion ! »
Hélas .Tes habiles trouvent encore plus habiles qu'eux. On était en 1808. Déjà, le général Miollis occupait. Rome, et Fouché, qui dirigeait la police impériale, supprima le livre.
Les deux frères de Lamennais ne l'ont jamais pardonné à Napoléon.
Jean-Marie, lui-même, si bon et si facile à accepter les situations qu'il ne pouvait pas empêcher', ne s'est jamais départi du jugement rigoureux qu'il porta des lors sur le premier Empereur.
Il déclara jusqu'à la fin cet homme capable de sacrifier le monde entier à sa personnalité dévoi'ante, et l'opinion qu'il avait de l'oncle, il la reporta, sinon totalement, du moins en partie. sur le neveu.
« — Autrefois, disait-il, j'ai connu le lion, et nous avons tous été menacés de sa griiïe. Maintenant, c'est lerenai'd qu(^ je vois. Il flatte rEglis(\
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mais j'ai peur que ce ne soit pour la trahir et pour la déchirer plus tard. »
Une anecdote peindra les suites de la mesure de Fouché sur l'esprit des auteurs des Réflexions.
Vers le milieu du second empire, et surtout après la guerre d'Italie, le fondateur de Ploërmel, devenu très-vieux, mais conservant toute la force et toute la vivacité de son caractère, ne se gênait peut-être pas assez — car l'Eglise et la loi de Dieu veulent qu'on respecte toujours le pouvoir établi — pour manifester son indignation et ses ressentiments.
Napoléon III faisait sa fameuse tournée en Bretagne.
On était au mois d'août.
Les Frères se trouvaient réunis pour la retraite annuelle, qui se fait tous les ans vers cette épo- (jue, et comme Xajjoléon ne devait pas honorer Ploërmel de sa pi'ésence, plusieurs n)embres de l'Institut s'imaginèrent que M. de Lamennais jugerait convenable de choisir une députation, qui irait présenter à l'Empereur les hommages respectueux de l'Institut tout entier, soit à Vannes, soit à Lorient, soit à Napoléonville — à moins, disaient-ils, que le Père ne préférât y allei' lui-même.
Donc, OQ chai'gea des délégués do sonde i* làdessus M. de Lamennais.
Celui-ci avait l'habitude de se coucher de bonne heui'e et d attendre le sommeil, en s'occupant d'afiaires avec l'un ou l'autre des directeurs de la maison.
Il était au lit, lorsque les délégués vinrent frapper à sa porte.
— Allez ouvrir, et voyez ce qu'on demande, frère Joseph-Marie, dit-il au religieux, qui causait avec lui ce soir-là.
— Mon Père, ce sont dix ou douze de nos Frères qui désirent vous pailer.
— Bon, qu'ils entrent.
Les délégués parurent, se rangèrent en ligne au fond de la pièce, et celui qui devait prendie la parole s'avança [)rès du lit, en disant :
— Nous venons vous consulter, mon Père, afin de savoir si vous êtes d'avis que la maison de Ploërmel, à l'exemple d'autres communautés l'eljgieuses, envoie quelques-uns de nous saluer Sa Majesté.
A ces mots, le vieillard, surpi'is et l'ouge d'indignation, se dressa sur son séant :
— Mon frère, dit-il, vous allez vous rendre à la chapelle, et vous resterez une demi-heure devant le Saint-Sacrement, pour lui demander
pai-don d'être venu me faire une proposition semblable !
Le délégué se retira confus. — Déjà, ses compagnons, voyant éclater l'orage, s'étaient empressés de quitter la chambre et se trouvaient au bas de l'escalier.
— Comprend-on pareille chose ? continuait M. de Lamennais, qui ne se calmait pas encore ; pourquoi ne me demandent-ils pas aussi permission d'aile'* saluer Victor-Emmanuel, Cavour ou (iiiribaldi ?...
Revenons y La Chesnaie, où la vie des deux frères eut été d'une sérénité parfaite, sans les ci'aintes que donnait la santé de Jean.
Mais nous savons le secret de cet homme dans ses maladies. Tout son Codex pharmaceutique tenait dans une phrase :
— Je ne connais pas d'autre remède pour guérir toute espèce de maux, que les livres.
Jean et Féli se plongeaient à qui mieux mieux dans les livres.
Mais, l'esprit a besoin de repos, comme le pa-
Iron de l'ainé des Lamennais, l'aigle de Patlimos, le démontra un jour, en jouant avec la peidrix apprivoisée
Or, je ne sais pas de meilleur repos pour l'esprit que le cœui* : le cœur repose l'esprit !
Les deux frères le savaient, et, dans l'intervalle de leurs fiers travaux sur la philosophie de rhistoii'e conlempoi'aine et plus tard sur l'importante question dont ils s'occupèrent ensuite, comme je vais le dire Mentôt, leur cœur cherchait l'aliment et la quiétude de leur grand esprit.
Pour le trouver, ils rebroussèrent chemin jusqu'au XVL" siècle.
Une figure douce et forte les y attira et les y (ixa.
En 150G, au château de Chatillon, dans le pays Liégeois, naissait un enfant, de noble race, destiné par sa famille princière à bi'iller à la cour de Charles-Quint. Il fut le page favori de ce grand prince. Mais, à 14 ans, le noble adolescent entendit l'appel du ciel. Il quitta la cour et s'alla ensevelir dans l abbaye bénédictine de Liesse.
Dix ans après — il n'avait que vingt-quatre ans — le suffrage des moines lui confia la crosse
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ahbaliiilc, tant la sagesse devanra cliez lui les années.
Devenu abbé, il établit, avee force et suavité, la réforme dans son monastère, y fit fleurir science et vertu,
Un trait peindra ce caractère. Quand IMiili|)j)e H mourut, ce prince, austère et rigide, sentit le besoin d'adoucir ses derniers moments, sans i-ompre avec la sévère ligne de sa vie tout eniière. Comme autrefois Samson,il se dit: « Qu'y a-t-il de plus doux cjue le miel ? Qu'y a-til de plus fuit que le lion? C'est aux lèvres du lion (jue je demanderai le rayon de miel qu'il me faut poui' ri'.ourir, » et il manda le jeune abbé bénédictin, ([u'il avait connu à la cour de son pèi'c et (]ui l'assista à son agonie.
L'ab'jé s'appelait Louis de Blois.
Cette pliysionomie, forte et douce , devait attirei' les Lamennais : cela leur ressemblait si bien, à ce moment-là surtout.
En 1809 parut, sous le titre de Guide s/jii'i- Iticl, le résultat de leur commerce assidu avec le bénédictin du XVl'' siècle.
C'est un livre qu'on lit encore, et dont Ic^ âmes pieuses ont fait leurs délices pendant plus de cinquante ans, alors que la librairie ascétique n'était pas encore inondée par le torrent des pii-
blications qui l'ont envahie depuis, et où, trop souvent, on ne sait lequel plus regretter, de la mièvrerie d'un style langoureux ou de la médiocrité du fond, ce qui explique -- pour le dire en passant — l'afladissement progressif de la piété contemporaine.
On sortait des traités spirituels du XYIU'-" siècle, désespérément secs et distillant l'ennui goutte à goutte, tant ces ouvrages ascétiques, même ct^ux de Grou, de Baudrand, de Saint- Jurc, de Dupont et des ennemis les plus déclarés du Jansénisme, se i-essentent de l'influence fatale exercée par cette hérésie diabolique sur le caractère de la direction des âmes.
Le Guide de Lamennais, sans tomber dans les ridicules popularisés par nos petites images dévotes , où l'on ne voit que cœurs blessés et colombes qui becquettent, rompait avec les fastidieuses traditions des spirituels en renom, et ouvrait aux âmes une voie large, avec de beaux horizons illuminés par le sourire de Dieu, où le cœur respire à l'aise dans la dilatation de la vraie piété catholique, qui n'est point cet encapuchonnement, dont certains types de dévotes avaient popularisé le ridicule consommé.
- or,
J'aborde le deiTiier des trois ouvnii^es qui constiluent dans l'histoire bibliographique la collaboration littéraire et philosophique des deux frères de Lamennais.
« Des 1802, dit un biographe de l'abbé Jean, nous le voyons préoccupé de la question souvei-aine de l'autorité de l'Eglise et de la recherche des origines de l'histoire ecclésiastique. Il a deviné la menace du schisme sous les habiletés diplomatiques du Concordat; il a compris le point d'appui que le despotisme cherchait dans les prétendues libertés gallicanes, et avec l'ardeur, la ténacité, l'unité de vues, qui furent toujours les (]ualités éminentes de son esprit, il prépai'e déjà les niatériaux de ce livre capital, et j)0ur lequel Féli ne fut que son collaborateur. »
Dans cet ouvi'age, auquel Féli prêta sa plume et Jean son érudition, rien ne fait encore pressenir le Lamennais de l'avenir. Nulle âpreté de ton, nulle amertume de sentiments. Le controversisie est plein de modération, il est maître de lui et singulièrement tempéré. Le calme des
champs, la paix de l'àme et l'influence fraternelle ont dompté Fcli.
Pour compi'endre l'importance des recherches qui remplissaient ce livre, il nous faut revenir sur certains incidents graves de notre histoire ecclésiastique, depuis la constitution civile du clergé.
Un jour l'abbé Emery se promenait, dans la cour du Séminaire, à Saint-Sulpice, quand on vint l'avertir qu'un cardinal demandait à le voir. La visite d'un cardinal au séminaire et à l'abbé Emery, déjà alors l'oracle du clergé français, n'était point chose rare. Le supérieur se rendit au parloir, où l'Eminence attendait. C'était le cardinal Fesch.
Quand il sortit, l'abbé Emery était soucieux.
— Messieurs, dit-il, en rejoignant la récréation, l'Empereur me mande à Fontainebleau. Je ne sais pas ce qu'il veut me dire. Peut-être veutil me consulter sur ses démêlés avec le Pape? Peut-être va-t-il supprimer la compagnie ? Ainsi, il faut beaucoup prier pour moi, afin que Dieu m'inspire des réponses convenables.
L'abbé Emery partit pour Fontainebleu. Le César le fit attendre trois jours, avant de lui donner audience. L'abbé passa une grande partie de ce temps, dans la chapelle du château, priant pour les princes de la branche de Valois, qui
l'avaient fait bâtii', et pour lcs(|uels. disait-il. il y avait bien longtemps qu'on ne faisait j)lus de prières.
Puis, il préparait ses phrases, et arrangeait son petit discours.
« Sire, dirait-il ai: puissant empei-eur, je suis sur le bord de nna tombe : aucun intérêt humain ne peut agir sur moi ; mais le seul intérêt de V. M. m'oblige à lui déclarer qu'il est très-impoitant pour elle de se réconcilier avec le Pape, et (ju'autrement elle est exposée à de grands malheurs. »
Hélas ! l'excellent abbé en fut pour ses pri'paratifs oratoire^.
En effet, introduit à l'audience, pendant qu'il s'inclinait jusqu'à terre et commençait : « Sire. . )> l'Empereur s'approchait vivement et prenait le bon sulpicien par l'oi-eille, en la lui secouant ave<force.
C'était une gentillesse que Napoléon se permettait quelque''ois, vis-à-vis de ceux dont il était content. Il se la permit avec le prince-primat ; ce dernier s'en plaignit plus tard à labbé Emery, qui lui répondit :
— Monseigneur, j'ai reçu la même faveur que Votre Altesse ; je n'osais pas m'en vanter, mais, à présent que je la partage avec un aussi grand
seigneur que vous , je \iiis le dire ù tout le monde.
Après lui avoir tiré l'oreille, Napoléon commença à débiter au supérieur de Saiut-Sulpice un long monologue contre le Pape, et il le termina, en disant :
— Pie Vil est un très-brave homme, malheureusement environné de cardinaux encroûtés d'ultramontanisme, qui lui donnent de mauvais conseils.
Puis, il ajouta :
— Avec cela, il est bien étonnant que vous, qui avez appris toute votre vie la théologie, vous et tous les évéques de France, vous ne trouviez aucun moyen canonique pour m'arranger avec le Pape. Quanta moi, si j'avais seulement étudié la théologie pendant six mois, j'aurais bientôt débrouillé toute chose, parce que — il porta le doigt à son front — Dieu m'a donné l'intelligence. J'aurais un quart d'heure d entretien avec Pie VIL Je ne parlerais pas si bien latin que le Pape ; mon latin serait un latin de cuisine ; mais bientôt j'aui'ais éclairci toutes les diiïicultés.
L'abbé Emery se permit de sourire et il fit un signe qui disait :
— Vous êtes bien heureux de vous croire en état de savoir toute la théologie en six mois, tan-
dis que je ne la sais pas, moi qui l'ai étudiée toute ma vie.
L'huissier annonr-a que le roi de Bavière, le roi de Wurtemberg et le roi de Hollande se présentaient à l'audience.
— Qu'ils attendent ! dit sèchement l'empereur.
Et il entama, avec l'abbé Emery, sans plus se soucier autrement des rois qui faisaient antichambre, une longue discussion sur les i*apports de son gouvernement avec l'Eglise, cherchant à amener, par toute espèce de séductions, le vieux Sulpicien à dire comme lui.
Le vénérable octogénaire tint bon.
Loin de s'irriter, l'empereur se radoucit, et il le disait plus tard, à quelques prélats courtisans qui lui faisaient observer que M. Emery, accablé d'un grand âge, lui avait peut-être déplu.
— Vous vous trompez ; je ne suis pas irrité contre l'abbé Emery; il a parlé comme un homme qui sait et qui possède son sujet ; c'est ainsi que j'aime (]u'on me parle. M. Emery ne pense pas comme moi ; mais chacun doit avoir ici son opinion libre.
Cette leçon de suprême dédain à la courtisanerie d'évêques trembleurs fut donnée, à propos delà convocation du Concile de 1811, dans la
fameuse séance préparatoire où M. Emery tint tète à l'empereur, qui voulait, en s'appuyant sur Bossuet, démontrer qu'on pourrait bien se passer du pape pour gouverner l'Eglise de France. Le savant théologien savait son Bossuet par cœur et il récita, de mémoire, ces magnifiques pages où le grand évèque a fixé sa croyance aux prérogatives divines de la papauté dans l'Eglise.
Le cardinal Fesch voulut se mettre au milieu.
— Taisez-vous, lui dit sèchement son impérial neveu, vous êtes un ignorant. Où avez-vous appris la théologie ? C'est avec M. Emery, qui la sait, que je dois m'en entretenir.
Puis, il ajoutait : « Un homme tel que M. Emery me ferait faire tout ce qu'il voudrait, et peut-être plus que je ne devrais. »
Malheureusement, l'abbé Emery tomba malade, et mourut le 28 avril 1811.
— Il faut lui faire des obsèques extraordinaires, dit Napoléon : je veux qu'il soit enterré au Panthéon.
Il fallut de vives instances pour qu'il consentit à ce que cette gloire du clergé français reposât, modestement, au milieu des siens, à Issy, maison de campagne du Séminaire de Paris.
Une fois l'abbé Emery mort, Napoléon ne trouva plus, en face de lui, un seul homme.
(( Bonaparte, dit le cardinal Pacca dans ses Mémoires^ ne serait jamais devenu persécuteur de l'Eglise si, dès le principe, il eût trouvé plus de fermeté et de courage dans les évoques français, moins de facilité et de condescendance dans la cour de Rome. »
On sait comment, dans son omnipotence, Napoléon réunit les évoques ses sujets, et décora cette assemblée du titre de Concile national, auquel il proposa de décréter que, faute par le pape d'avoir institué dans les six mois les élus de l'empereur, ceux-ci seraient faits évoques par le métropolitain.
Il crut avoir trouvé le moyen de se passer du pape.
On voit bien que M. Emery n'était plus là.
En effet, les évéques de la commission qui précéda le Concile , commission dont l'abbé Emery faisait partie, voulaient que l'empereur envoyât un message au Pape, pour lui demander d'accorder cette énormité. Napoléon se tourna vers l'abbé Emery :
— Et vous, dit-il, croyez-vous que le Pape fera cette concession ?
Directement interpellé, le vénérable sulpicien
jeta les yeux avec déférence sur les évêques, comme pour s'excuser d'opiner contre eux.
— Sire, répondit-il, que Votre Majesté ne se fasse aucune illusion. Le Pape ne fei'a pas cela, il ne doit pas le faire, parce que ce serait anéantir son droit d'institution.
— Eh bien! messieurs les Evéques, reprit Napoléon, vous voulie'î^ me l'aire faire un pas de clerc, en m'engageant à demander au Pape une chose qu'il ne doit pas m'accorder !
On sait la lamentable conclusion de toute cette intrigue.
Napoléon connaissait la répugnance invincible de l'Europe catholique pour une papauté à la russe, dont les bénédictions paternelles seraient des coups de bâton et de knout.
11 voulait donc conserver le Pape et les Evéques, mais en les subordonnant aux vues de sa politique et aux intérêts de sa dynastie, qu'il croyait perpétuelle.
Il croyait cela une idée bien neuve de son génie : il n'était, dit Rohrbacher, que le centième répétiteur des plus pitoyables empereursdu Bas-Empire.
La Providence, qui veille sur l'Eglise — car il n'est rien au monde, dit Ihistoire ecclésiastique, (jueDieu aime à l'égal de la liberté de son
Eglise — la Providence répondit an défi du César victorieux.
Quand Pie VII le frappa des foudres de saint Pierre, il se prit à rire :
— Que prétend-il avec son excommunication? Pense-t-il faire tomber les arme? des mains de mes soldats ?
Le 9 mai 1812, il sortait, jusque-là to')joui*s triomphant, d'un palais où il ne rentrera plus victorieux. Il commande G50,f)0lJ hommes, il a sous ses ordres huit rois qui viennent s'incliner à Dresde devant sa tète fièrc et demeurée couverte, il court faire la guerre à son ami Alexandre de Russie, il assiste à l'incendie de Moscou, et, contraint par les neiges de l'eveniren arrière, il verra, dans une triste retraite, les armes tomber des mains de ses soldats, désoi'inais impuissantes à les retenir !...
J'ai dû rappeler ces souvenirs atttristés pour expliquer le grand travail des deux solitaires de la Chesnaie.
Il est intitulé : Tradition de l'Efjlise sur rinstitut ion des Evèques.
On y établit, par l'autorité de l'Evangile et de la Tradition, que la juridiction spirituelle a été donnée immédiatement à Pierre seul, pour la communi juer aux autres pasteurs. De siècle en
siècle, on entend la même voix sortir de toute? les églises
La première partie de cet ouvrage, digne des Bénédictins des grands siècles, commence par l'histoire des Patriarches, tous institués par l'autorité de saint Pierre, et dont les privilèges, parmi lesquels il peut compter le pouvoir de confirmer les évèques, nètaient qu'une émanation de la primant j du siège apostolique.
La seconde et la troisième partie sont consacrées à prouver que la doctrine de l'Eglise d'Occident n'a jamais différé sur ce point de celle
de l'Eglise orientale.
L'histoire des conciles de Constance et de Bàle, de la pragmatique sanction et du concile de Trente, prouve qu'en France on n'a jamais mis en question le droit des Pontifes romains sur la confirmation des évèques, droit que l'Eglise gallicane , fidèle aux principes qu'elle avait hérités de ses saints fondateurs, s'est plu à proclamer jusque dans ces derniers temps, avec une fermeté et une constance aussi honorables pour elle que désespérantes pour les novateurs.
Ces novateurs, la Tradilion les réfute vigoureusement, depuis l'apostat Antoine de Dominis, jusqu'aux jansénistes Richer, YanEsp«u-t, Ellies Dupin, Tabaraud et autres.
Pendant leurs promenades, racontent les éditeurs de ce savant travail, les deux frères s'entretenaient des nnaux de l'Eglise, des efforts que faisaient Napoléon et ses évêques de cour pour affaiblir l'autorité du Pape.
Le plus jeune disait, comme d'inspiration :
— Telle ne peut pas être la tradition de l'Eglise, il faut cheicher dans les conciles et dans les Pères.
De retour à la maison, ils cherchaient dans les livres, et ils trouvaient qu'ils avaient bien deviné, et que, depuis deux siècles, les jansénistes et autres sectaires avaient prodigieusement altéré les faits et les doctrines.
Et ils rédigeaient leurs découvertes.
Puis, ils en cachaient soigneusement les feuillets, de peur que la police impériale ne vint à mettre la main dessus.
L'ouvrage ne put paraître qu'en 1814.
Il produisit une grande impression, moins grande cependant que si les auteurs eussent eu le courage, ou plutôt la possibilité, de le publier en 1811.
LE PliEMIER VOLUME DE l'Essai sur l'imliflé renée
Sommare. — Transforination de réciivain. — Comment elle s'explique. — Sage direction de l'abbé Carron. — Succès prodigieux expliqué pjir Lacordaire. — (let homme-là avait compris son siècle. — PYayssinous et Lamennais. — Encouragements de M. de Bonal et de Joseph de Maistre. — Dieu lavait fait soldat ! — Une double précaution oratoire. — Le mouvement de régénération sociale et religieuse au début du XIX' siècle. — Chateaubi iand et Lamennais. — Influence de M. de Donald et de M. de Maistre. — Son éloquence réveillerait un mort ! — Le rôle de Lamennais et de son Ecole. — La première page de VEssai. — Les quatre restaurations opposées aux quatre négations. — Tempête. — Le jeune clergé français s'enthousiasme. — L'n souvenir marseillais. — L'homme, la vigne et le marrais. — A l'étranger et à Rome. — Les haines de la jalousie. — Anatlième !
Quatre ans après la publication du dernier ouvrage que nous venons d'étudier, le nom de celui qui avait rédigé la Tradition de l'Eglise sur Vinstitution des Evvques^ ce nom que nul ne savait la veille, devenait, tout d'un coup, le premier nom de l'Eglise de France.
Le tome premier de i'Ensai sur l indifjï'rcnce cil matière de religion, venait de paraître.
On était en 1818.
Quant on ouvre ce livre, aujourd'hui encore, api'ès soixante ans écoulés sur ce charbon, couvert (les cendres du passé, on en sent encore la chaleur, et si l'on vient, comme nous, de ier'nier le livre de la Tradition, on ne s'explique pas cette soudaine ti'anslif^uration. Puis, quand on écoute le concert bi'uyant et enthousiaste qui. s'élève autour de ce livre, on se demande pour- (juoi une si prompte apothéose.
Sims doute, les temps étaient changés : en remuant la France à une plus grande profondeui- qu'on ne saurait le dire, le retour de Napoléon en 1815 avait ravive au plus haut point des passions qu'on croyait éteintes à jamais : elles ])i'Ovoquaient et enflammaient naturellement les liassions contraires. Je ne dis pas cela au hasard, je raconte ce que nos pères ont vu et ce (]ue la génération qui nous a précédés a consigné dans ses livres et dans ses souvenirs.
Sans doute encore, ordonné prêtre à trentequatre ans, le 9 mars 181 G, deux ans après la publication de la Tradition de l'Eglise, M. Félicité de Lamennais s'était senti un homme nou-
veau : la flamme sacerdotale brûlait dans son âme, elle y avait allumé l'éloquence.
Yoilà, à mon sens, ce qui explique la transformation de l'écrivain.
Quelques jours avant son ordination, le 19 féviier 1810, il avait reçu de son maître vénéré, 'abbé Cai'i'on, une lettre qui nous émeut encore, quand nous la relisons à une si longue distance, surtout quand on la relit devant la fosse où le jeune prêtre, - ui la reçut, l'epose, sans que la croix ombrage ses restes mortels.
« Que votre lettre m'a fait du bien, mon tendre fils, écrivait le bon prêtre, de qui Lamennais a dit : « M. l'abbé Carron a rendu un véritable « service à la religion, en publiant les Vies des « Justes. Elles sont toutes éminemment propres « à édifier, à instruire, à faire aimer et bénir la « religion. Il en est une qui, si jamais elle est « écrite, ne produira pas moins sûrement les « mêmes elTets, c'est celle de l'auteur. — Que « votre lettre m'a fait du bien, mon fils, comme « elle m'a lait verser de douces larmes. Je bénis « de toute mon âme notre cher et divin maître (c des dispositions qu'il met en votre àme, et je (i le conjure de les y conserver : mais, je crois, « ajoutait le sage directeur, comme s'il eut « pi'essenti l'avenir, je crois, mon bien bon ami.
(c qu'il n'est pas prudent de demander à Dieu (( des croix, et que nous devons nous borner à <( solliciter l'amour des soulTj'ances, laissant à « notre Dieu le soin de nous exposer à celles ((. qu'il ne jugera pas au-dessus de notre faiblesse. « Il n'y a pas eu de jour, je dirais mieux, de (* moment, depuis votre départ, où je n'aie prié « de toute mon mon àme pour mon bien-aimé « fds en Jésus-Christ. Dites à votre bon frère, (( en l'embrassant, que l'esprit d'égoisme, si « répandu en France, m'a bientôt gagné, et « qu'il faudra bien qu'il me rende le trésoi' que « je lui ai confié — Pourtjuoi, mon Féli, cette « vilaine mélancolie ? Est-ce que le bon chrétien (( n'est pas comme dans un festin continuel ? (( Est-ce que le simple souvenir de Dieu ne nous <( donne pas la joie ? Memor fui Dei et delectalus « siim... »
Triste, inquiet, en proie à cette mélancolie (juc poui'suivait chez son cher Féli le vénérable abbé Carron, le jeune prêtre cherchait sa voie, toujours, partout, écoutant les voix du siècle et s'impatientant de la solitude, sentant bouillonner en lui une ardeur (ju'il prend pour du zèle, et qui ^1^ u'est que de l'impatience.
Dès lors, tandis que son frère travaille à « édia fier toujours quelque coin des merveilles de
« Jérusaleai, » comme disait saint François de Sales, Féli songe à faire une immense ruine de tout ce qui l'a précédé, et i\ bàt;r, sur le t.rrain déblayé, un monument neuf, vraiment neuf, où n'entrera aucune pierre des murs démolis.
Le 14 civril 1817, il écrit à son pci'e : « La chose la plus essentielle est de mettre sa « conscience à l'abri. Il n'y a que cela de solide '< et de durable. Tout le reste passe, et bien « tristement, et bien vite. Plus je vis et plus je « réfléchis, plus je me confirme dans la convic- « tion qu'il n'existe ici-bas de sagesse et de '( bonheur que dans un christianisme pratique. « Hors de là, je ne vois que folie et misère sans « ressource. J'espère rendre ceci sensible pour a tout homme de bonne foi, dans un ouvrage u auquel je travaille depuis un an. »
Mais, tout ceci nous explique, jusqu'à un certain point, la transformation de l'écrivain : cela ne sullit point à nous fiure comprendre le prodige du succès (jui l'acclama.
Qui nous dira ce secret ?
Ecoutons l'abbé Lacordaire :
« Cent quatorze uns a\ aient passe'; sur la tombe ( de Bossuet, cent-trois ans sur celle de Féne- ^; Ion, soixante-seize ans sur celle deMassillon, « le seul des hommes célèbres que Louis XIV
(( eut oubliés derrière lui, lorsqu'il jeta sur son a règne ce regard dont a parlé de M. de Cha- « teaubriand, pour s'assurer qu'il emportait le « reste des « splendeurs de la naonarchie. » « Massillon fut laissé au siècle incrédule qui c allait s'ouvrir comme un reproche doux et « ingénieux, afin qu'il fût dit un jour que les (( derniei's sons éloquents de l'ancienne Eglise « de France étaient sortis d'une bouche qui avait « annoncé la parole de Dieu à Louis XVI. Après '( que la mort eut fait taire cette bouche harmo- « nieuse, l'Eglise de France eut encore des « hommes distingués, des savants, des contro- « versistes, des prédicateurs ; elle n'eut plus de « ces noms qui vont loin dans la postérité. Au ( moment même de sa l'uine, l'abbé Maury <■ mancpia une gloire élevée, parce quil n'avait « qu'inhniment d'esprit, et que la gloire vient du v< cœur comme « les grandes pensées. » — Il y 0 avait donc soixante-seize ans qu'aucun prêtre (( cathohque n'avait obtenu en France le renom « d'écrivain et d'homme supérieur, iorsqu'ap- « parut M. de Lamennais, avec d'autant plus (( d'à-propos que le dix-huitième siècle avait (( tout récemment repris les armes. Son livre, (( destiné à le combattre, était une résurrection « admii'able des raisonnements antiques et éter-
« nels qui prouvent aux hommes la nécessité de « ia foi, raisonnements rendus nouveaux par « leur application à des eri'curs plus vastes « qu'elles n'avaient été dans les siècles anté- « rieurs. Sauf quelques phrases où le luxe de « l'imagination annonçait une sorte de jeunesse « qui rehaussait encoi-e la profondeur de l'ou- « vrage, tout était simple, vrai, énergi(|ue, en- « traînant ; c'était de la vieille éloquence chré- « tienne, un peu dure quelquefois. Mais l'erreur <( avait fait tant de mal , elle se reproduisait de « nouveau avec tant d'insolence , malgré ses « crimes et sa nullité, qu'on prenait plaisir à la « voir châtiée par une logique de fer. I/en- « thousiasme et la reconnaissance n'eurent pas « de bornes ; il y avait si longtemps que la vérité « attendait un vengeur! En un seul jour. M. de « Lamennais se trouva investi de la puissance de « Bossu et. ))
C'est être bien hardi que d'oser ajouter (]uelque chose, quand Lacordaire a parlé. Mais, il faut ajouter un mot à l'explication que l'éloquence vient de vous donner par la magie du style lacordairien, pour achever de lévéler le secret du succès prodigieux (}ui. d'un seul bond. plara le jeune écrivain à la hauteur d'un Père de rEghse.
Je viens de relire ce pi'ernier volume de i' lis a ai sur r indifférence.
Depuis Origène et saint Augustin, on n'a rien écrit de plus beau. Cet homme a la taille d'un apologiste de génie, et les vieux docteurs catholiques durent tressaillir, dans leur tombe, devant ce coup de maître qui s'intitulait un Essai.
Puis, quand on est le fils de son siècle, (ju'on a senti les battements de la vie qui vous entoiu'e, oh ! alors, on parle que Lamennais fut un génie !
Oui, cet homme-là avait compris son temps : c'est si rare toujours, c'était encore plus rare alors M). Le vieil épiscopat français se morfondait dans des [lalais peu fi'équentés, le \ieux clergé se contentait de maudire la révolution devant un clan privilégié et fort restreint.
(1) S'il y a une vérité en fait de principes administratifs, c'est cpie tout adniinislrateur, tout politique, tout homme d Klat ou d'Ej^-^lise, doit, avant tout, connaître son temps. Kt ici, (|u il nous so't permis de saluer, sur la Chaire de Pierre, l'homme ries temps nouveaux. Avant de monter sur le Siéj?e Poiitilical, le cardinal P(!cci éciivait d(;s pa;,'^es merveilleuses smil'KffU.^e cl la Civilii'((tion, pajjes empreintes d im admirable sentiment des besoins de la société contemporaine. Devenu Léon XIII, il veille sur elle, il p:nide les pasteuis. il encoura^'^e le troupeau. Dans cette mêlée ardente, où le dilticile est bi*aucoup iTioins de faire son devoir que de le connaître, les Evéques et le cler^^é. pour être de leur temps, n'ont qu'à regarder du côté de Rome et à écouter la parole qui vient du Vatican!
Lariiennais posa hardiment la main sur le cœur de son siècle, il en compta les pulsations, et soudain il tressaillit : il avait compris de quelle maladie profonde son siècle était malade !
Aussi, quelle commotion électrique dans le jeune clergé d'alors, ce jeune clergé où vibrent toujours les pensées généreuses que tout prêtre rapporte de l'ordination ! Du clan des vieillards du sanctuaire, sortait déjà une clame, r de malveillance et de méfiance. Mais, les prêtres, jeunes et ardents, se rangeaient de toutes parts autour du nouveau défenseur de l'Eglise.
Frayssinoub se vit tout d'un coup délaissé.
Celui-là s'était borné à se mettre sur la défensive vis-à-vis de lincrédulité. Lamennais, lui, prenait contre elle une offensive hardie et entraînait tous ceux qui se laissent séduire par l'audace et la vaillance. Aussi, l'auteur des Conférences disait-il, après l'avoir lu : « En voilà un qui va nécessairement grandir, pendant que moi je diminuerai : illum necesse est crcscere^ me aiitem minui.
Lamennais eut contre lui la plupart des docteui's de Sorbonne, il eut pour lui M. de Bonald : « Laissez, lui écrivait le célèbre philosophe, lais- (( sez coasser toutes ces grenouilles. »
Joseph de Maistre l'engageait à ne pas même
se défendre contre ses agresseurs : « Ne laissez « pas dissiper votre talent, lui ccrivait-il. Vous « avez reçu de la nuture un boulet, n'en faites « pas de la dragée. »
M. de Lamennais, nous le verrons plus tart!, ne suivit ce sage conseil qu'à moitié. Ce prêtre breton avait l'Iuimeur guerroyante de ses ancêtres et son IVère Jean disait fort bien de lui : « Dieu l'a fait soldat ! »
ir
Analyser un livre, quelque beau quil soit, c'est le disséquer, et, dès lors, lui enlever son cliarnie principal, celui de l'union entre ses parties et de la couleur qui les revêt. L'Apollon du Belvédère et la Vénus de Milo n'ont plus de charme, si vous les étendez sur les tables de dissection, dans nos amphithéâtres d'hôpital.
D'ailleurs, je vais toucher des questions d'une délicatesse extrême, et, quelle que soit ma confiance en mon lecteur, il y a toujours à craindre défroisser une opinion respectable et de s'exposer à mécontenter un sentiment. Puis, un mot qui a déplu devient l'objet de commentaires, et,
quand "il arrive à d'autres que des lecteurs bienveillants^ détaché de son contexte, enluminé de commentaires qui ne valent pas ceux de saint Thomas d'Aquin sur les épitres de saint Paul, il devient le point de départ de griefs implacables. 1 paraît, du reste, que le mal n'est pas partiticulier à notre temps , et que , dans l'Eglise, il est aussi ancien que l'Eglise même.
De son temps déjà, un des premiers apologistes du Christianisme, saint Justin, l'écrivait, à Rome, en plein centre de la catholicité :
(( Prononcez, dit-il, dix mille paroles où il n'y « ait rien à redire, mais laissez échapper une « syllabe qui déplaise, qui ne soit point parfaiten ment claire ou tout à fait exacte, on ne fera « aucune attention à ce que vous aurez dit de « bien, mais on s'acharnera sur (;ette pauvre (> syllabe, et l'on s'effjrccra d'en faire sortir « quelque chose de faux et d'impie. »
N'est- ce pas, cher lecteur, (]ue ces paroles d'un Père de l'Eglise primitive semblent écrites tout exprès pour certains contradicteurs que vous connaissez et que vous coudoyez ?. . .
Sous le bénéfice de cette double observation, j e n'hésite plub à tout dire, même ce qui pourra déplaire.
Les premières années du XIX*" siècle ont été marquées par un mouvement de régénération sociale, qui n'a peut-être pas encore été sulRsamment étudié dans ses causes, apprécié dans ses éléments caractéristiques et dans ses conséquences.
Les uns se contentent de ci-ier à tue-tête que la Révolution fut l'œuvre de Satan et que les principes de 89 sont le grand mal de notre époque. — Les autres, au contraire, ne voient plus rien en-deçà de la proclamation des Droits de l'HoTime, et, pour eux, l'histoire de la France commence ave la Constituante.
La vérité est que, dès que la France put respirer librement du côté du ciel, les croyances catholiqiies, longtemps comprimées, se manifestèrent par des démonstrations où il était difficile de ne pas lire l'âme du pays.
C'est que, malgré toutes les excitations du philosophisme incrédule, malgré les persécutions iniques des terroristes, le peuple français était
resté profondément attaché à ses vieilles croyances.
L'incrédulité avait surtout exercé ses ravages parmi les classes lettrées, parmi les hommes qui dirigeaient le mouvement scientifique.
D'abord agressive et raisonneuse quand elle s'attaquait à une religion protégée et soutenue par le pouvoir, elle était descendue , par une pente naturelle, à un matéi'ialisme abject, à un indifférentisme brutal.
Cet état de sommeil, disons mieux, cet état de mort ne pouvait pas durer, surtout en France Aussi, dès les premières lueurs du siècle nouveau, un sentiment, vague encore, comtne une aube indécise, se montrait à l'horizon noir.
Ce fut la gloire et l'honneur de Chateaubriand de l'avoir compris, et il y aurait plus que de l'injustice à ne pas attribuer au Génie du christianisme une part immense dans le mouvement de régénération, dont le grand écrivain donna le signal.
Sans doute, encore une fois, ce n'est pas encore le plein jour, ce n'est pas encore la lumière complète, mais c'est comme ces irradiations, ces jets, ces élancements de rayons lumineux qui précèdent le lever du soleil.
Incontestablement, l'auteur des Martyrs fui l'initiateur du monde nouveau.
Chateaubriand oflVit à tous les naufragés du Philosophisme et de la Terreur, le Christianisme comme la seule planche de salut, et il faut dire qu'ils la saisirent avec avidité.
Ainsi, les deux hommes, qui devaient, l'un commencer, l'autre fixer le mouvement de régération religieuse, furent deux bretons. Le même rocher les avait vus nailre, leur berceau fut baigné des mêmes flols, et tous deux furent envoyés, comme une ironie de la Providence, du fond de leur Bretagne, la province sauvage et illettrée que Paris regardait en pitié, comme les apôtres furent envoyés jadis pour railler les {)liilosophes'et les docteurs de la Loi.
Mais, n'anticipons point.
Avec Chateaubriand et le Génie du C/iristiaiiis- )H(\ le premier pas était fait. Le Christ n'était plus Y'mfdnie (]u'avaient dit Voltaire et Didei'ot.
Une nouvelle impulsion fut donnée aux esprits par deux hommes, dont la gloire, comme celle de Chateaubriand, mérite d'être saluée au passage. J'ai nommé de Maistre et de Donald.
Le premier, dans ses belles Considérations stula France^ l'un des livres les plus éloquents qui soient jamais sortis de la plume d'un défenseur
(le la religion catholique, cherchait à expliquer la cause de tous les maux qui avaient accablé la société, en signalait le remède et en prophétisait la guérison. Or, c'est beaucoup pour un malade à peine ct)nvalescent que d'entrevoir la santé comme possible et de rencontrer un médecin qui prophétise avec un accent convaincu !
De Bonald, lui, élargit le point de vue, afin de rendre la démonstration plus saissante. Il remonte jusqu'aux lois imposées par Dieu à la société humaine, et il montre que la sanction apposée par le législateur souverain à cette LcQislation primitive, était le bonheur ou le malheur temporel.
Ainsi, le Génie du Christianisme de Chateaubriand, les Considéartions sur la France de de Maistre et la Législation primitive de de Bonald préparèrent la voie.
A côté et parallèlement, s'était formée une école purement philosophique qui battait en brèche, au nom de la raison, les erreurs que les catholiques combattaient au nom des éternels principes. Dans cette première période, l'Ecole spiritualiste, représentée par Royer-Collartl et par Cousin, rendit un incontestable service.
Toutefois, ni les catholiques, ni les spii'itualistes, ni les uns ni les autres, n'eurent [)ar le
fait et ne pouvaient avoir sur la société cette influence décisive qui la retourne en quelque sorte sur elle-même, pour la faire rentrer dans la voie du salut.
Frayssinous, l'un des plus violenftj adversaires de celui qui tenta et opéra cette prodigieuse évolution de la société française, le disait, en parlant de l'éloquence de l'homme à qui nous la devons : « Eh ! comment n'en serait-il pas ainsi ? Cet « homme-là possède un geni'e d'éloquence, qui « réveillerait un mort ! »
Pour réveiller ce mort, qui s'appelait la France des premières années du siècle, il fallait faire avouer à la société qu'elle s'était égarée, lui faire toucher du doigt son erreur, et l'entraîner de force, à coups de génie, loin des sentiers de perdition, pour faire rentrer la cavale indomptée dans les routes de la vie.
Ce fut là le rôle de Lamennais et de son Ecole.
Ecoutez-le.
Voici la première page, le premier cri de cet homme, parlant à son siècle, et ouvrant, par ces paroles, presque brutales à force d'être hardies, le combat qu'il va livrer à l'indifférence religieuse de son temps.
« Le siècle le plus malade n'est pas celui qui
c< se passionne pour l'erreur, mais celui qui né- « glige, qui dédaigne la vérité. Il y a encore de « l'espoir là où on aperroit de violents trans- « ports. ))
« C'était dire à son siècle : L'autre siècle, celui de Voltaire, celui des persécutions sanglantes de Robespierre, valait encore mieux que toi ! Lui, du moins, donnait signe de vie !,.. C'était hardi, cela! Lamennais continue, avec une ironie de plus en plus mordante :
« Mais', dit-il, lorsque tout mouvement est « éteint, lorsque le pouls a cessé de battre, que « le froid a gagné le cœur, qu'attendre alors (( qu'une prochaine et inévitable dissolution ? »
Ainsi donc, ô mon siècle, tu vas mourir, ou plutôt tu es mort, tu vas tomber en pourriture. Ah ! s'écrie l'ardent Breton :
« Qui soufflera sur ces ossements arides pour « les ranimer?
« Le bien, le mal. l'arbre qui donne la vie et <( celui (]ui produit la mort, nourris par le môme « sol, croissent au milieu des peuples, qui, sans « lever la tête, passent, étendent la main et saiw si sscnt leurs fruits au hasard. ^
Remarquez la belle image : ces hommes qui passent, trop faibles pour relever même la tète, trop insouciants pour regarder, et qui cueillent,
au hasard, les fruits dont ils se nourrissent avec une bestiale indifférence.
I^cimennais continue :
« Religion, moi'ale, honneur, devoir, les prin- (( cipes les plus sacrés, comme les plus nobles « sentiments, ne sont plus qu'une espèce do « rêves, de Ijrillants et légei'S fantômes, qui se « jouent un moment dans le lointain de la pen- « sée. pour disparaître bientôt sans retour. »
Encore une fois, quel style et quelles images !
« Non, poursuit l'implacable satii'ique, non, « jamais rien de semblable ne s'était vu, n'aurait « pu même s'imaginer... Il a fallu de longs et « persévérants efforts, une lutte infatigable de u l'homme contre sa conscience et sa raison, « pour parvenir enfin à cette brutale insou- « ciance... Contemj)lant avec un égal dégoût la '< véi'ité et l'erreur, il affecte de croire qu'on ne a les saurait discerner, afin de les confondi'e « dans un commun mépris : dernier degré de « dépravation intellectuelle, où il lui soit donné c( d'arriver : Impivs^ cum in profundion vcnerit^ « contcmnit. Quand l'impie est descendu dans les « profondeurs du mal, il méprise. »
Je ne sais si c'est une illusion. Mais, il me semble que cette éloquence âpre, bilieuse, amère et ironique, mord jusqu'à l'intime de
l'être et produit une sorte d'épouvante et de contraction irrésistible, qui jette un froid dans l'àme, comme si l'acier pénétrait dans la chair vive.
Mais, après ce lugubre et éloquent tableau, il est aisé de comprendre quelle tache immense c'était de réveiller son siècle de cet assoupissement léthargique, d'aller le forcer dans les indolences de sa conscience amollie, et de reconstituer sur des bases solides la foi religieuse, dépouillée cette fois des prestiges de la poésie.
Lamennais 1 entreprit.
Il avait conscience de la grandeur et de l'originalité de cette tentative. Il l'écrivait à Joseph de Maistre, quand il reprochait aux vieux théologiens, ses confrères, de s'imaginer que rien n'a changé depuis cent ans, et de continuer à prouver la i*eligion, à lancienne manière, par les miracles et les prophéties.
« Ils ne voient pas, dit-il, que ce genre de « preuves ne fait maintenant aucune impression 0 sur les esprits... Depuis que la raison s'est <( déclarée souveraine, il faut aller droit à elle, « la saisir sur son trône, et la forcer, sous peine (( de mort, de se prosterner devant la raison de « Dieu. »
Il le fait. Hardiment, il s'avance vers ce trône où la Raison croit avoir assis son règne de ré-
voltée, et, sortant <les généraiités dans lesquelles personne n'aime à se reconnaître, il touche sans ménagement la plaie vive de la société, il y promène un 1er impitoyable, et la convulsion heureuse s'annonça par le succès de cette hardiesse, « vrai coup de tonnerre dans un ciel plat et silencieux. »
D'un coup dœil, qui est celui du génie, l'abbé de Lamennais, tout le long de ce premier volume de VEssai sur l'indifférence^ dont l'immense retentissement resterait sans cela inexplicable, signala la cause principale, unique, du désordre social, dans a négation du pri)icipe d'autorité.
Négation de l'autoi'ilé divine de l'Eglise dans Tordre surnaturel ;
Négation de l'autorité de la Révélation dans l'ordre philosophique et scientifique ;
Négation de la loi divine interprétée par l Eglise dans l'ordre politique;
Négation de la loi de charité dans l'ordre social.
Le mal connu, le remède était facile :
Il consistait dans la restauration du principe d'autorité.
J'ose appeler toute l'attention du lecteur sur ces quatre points : ils nous serviront de jalons dans la suite de nos Etudes Menaisiennes. Faute
(le les avoir bien conipi-is et nettement présents, bien des adversaires de Lamennais lui ont prêté des doctrines et des vues qu'il na jamais eues, «•e qui, poui' le dwe en passant, n'a pas peu contribué à irriter l'ii'ascible chef d'Ecole.
Donc, quatre restaurations.
Restauration du [principe sui'naturel par la soumission de tous les dissidents qui, en présence des ruines accumulées par leurs principes, doivent comprendre qu'il n'}^ a de salut pour eux que dans le bercail.
Restaui-ation du pi'incipe d'autorité dans la philosophie |)ar la reconnaissance des droits qui appartiennent à l'Eglise , dépositaire et interprète de la révélation divine, de diriger et de préserver la raison humaine.
Restauration du principe d'autorité dans la société politique, pai- la i^econnaissance des droits qui appartiennent à l'Eglise d'interpréter la loi morale et de l'ésoudre les cas de conscience politiques comme les cas de conscience individuels.
Enfin, restauration du principe d'autorité dans l'ordre social , ou i-cconnaissancc du droit de 1 Eglise de continuel' à exercer son action chai'itable, en servant d'intermédiaire entre les diverses classes sociales.
Tel était le j)i'ogramme !
Inutile de dire qu'il blessait trop de préjugés, froissait trop d'intérêts, contrariait trop de passions, pour ne pas amener une lutte !
La lutte s'engagea aussitôt, vive, ardente, passionnée. En peu de jours, ce fut un orage, une tempête.
Il sera nécessaire de la raconter en détail, et d'exposer successivement les controverses religieuses, philosophiques et politiques, auxquelles elle donna lieu et dont nous apprécierons les résultats.
Nous entrons dans le cœur du sujet. Dès le prochain chapitre, nous y serons en plein.
Ici, je n'ai voulu qu'y introduire le lecteur, comme le pi'emier volume de l'Essai sur l'Indifférence y introduisit la France et l'Europe.
En effet, tandis que le jeune clergé battait des mains et portait aux nues le nouvel Origène, le public se passionnait pour ce livre. On en vendait rapidement 40,000 exemplaires, et pas un
esprit, tant soit peu letti'é. n"eiit voulu avouer qu'il ne s'était point encore nourri de cette lecture, dont tout le monde pariait. La mode sen mêla, les salons de répocjue se seraient crus dés honorés, si on n'y avait vu le volume en belle place.
Nos anciens nous ont souvent raconté que l'effet produit à Marseille ne fut pas moindre (ju'ailleurs. Deux jeunes prêtres y jouissaient tous deux d'une réputation aiéritée, et la bonne société d'alors se disputait l'honneur de les recevoir. C'étaient l'abbé Eugène de Mazenod, plus tard notre évêque, et l'abbé Caire, qui faillit le devenir en 1839. Tous deux hommes de grand mérite et de gi'ande vertu, les petites passions politiques du moment en avaient fait comme deux rivaux — c'est toujours la même histoire, et la veille nous indique sûrement ce que sera le lendemain. — Chacun d'eux avait dès lors son l)arti, et les salons de Marseille se divisaient sur leur nom. Mais, tous deux se rencontrèrent dans un ardent enthousiasme pour l'Essai sur l'Indifférence, et c'était une fête, chez tous, quand l'abbé de Mazenod, de sa voix vibrante, lisait une page éloquente, ou quand l'abbé Caire, avec ce ton d'exquise distinction qui le laractérisait, interprétait une autre puge plusciilme et miei