‹ Lamennais et Victor HugoChapitre 1 sur 27 · PARIS ARTHUR SAVAÈTE, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS ARTHUR SAVAÈTE, ÉDITEUR

76, RUE DBS SAINTS-PÈRKS, 76

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Lanieiîoais et Victor Hugo

Quand on s'est montré sévère pour le caractère de Victor Hugo, quand on a signalé avec insistance ses ambitions, son orgueil, sa personnalité écrasante, son égoïsme, on s'est trop exclusivement attaché à ses années de pleine maturité. Celles-ci en jetant un reflet fâcheux sur sa jeunesse, ont presque effacé les premières grâces de son adolescence. Je voudrais en appeler du jugement porté ; je voudrais, et pourquoi m'en détendrais-je ? — faire sentir ce que j'ai moi-même éprouvé en voyant se lever le passé à la lumière de ces documents réunis sans autre intention que de rappeler des amitiés illustres. Puissé-je évoquer avec cette période de lutte, d'amour et d'ascension dans la foi, l'attrait singulier et comme le pénétrant parfum qui en émane, et qui toujours inclinera vers le récit qu'il faudrait en faire les âmes autrefois tourmentées de négations hâtives : heureuses si, à travers les premiers troubles du cœur, elles ont comme le poète, un jour du moins, revu la lumière ! En ce commencement d'un siècle où le passé renaît sous les coups, il est consolant pour ceux qui s'attachent à y lire, curieux de savoir et croyants à la fois, l'avenir, de s'attarder à cette première étape du grand écrivain, qui aurait suffi même à des immortalités moins illustres. Et ce qui se mêle en cette étude de secrète amertume et de mélancolie par la considération des suites, sera, je pense, amplement compensé par le profit moral qu'on en peut tirer : si tant d'innocence et de beauté intérieure, si tant de hautes et nobles aspirations Lamennais et Vicror Hugo i

jointes à une si ferme volonté s'égarèrent, avec quelle crainte e". quel tremblement ne devons-nous pas nous observer nous-mêmes ! Puis, lorsqu'on vient à songer à ce qu'eût été cette existence si elle eût conservé sa voie, à ce que cette pureté qui illumine d'une si tendre et adorable lumière ses débuts, aurait ajouté de beauté ferme et durable au rayonnement de la fin, comment ne pas s'abandonner au courant de la rêverie ? Mais qu'elle nous conduise à découvrir vers quelles rives insoupçonnées^ et si pareilles à celles que nous entrevo3'ons aujourd'hui, cette alliance de deux génies faillit un jour entraîner notre littérature, qu'elle nous montre dans ce qui fut jadis, comme une aube de ce que l'on attend et de ce que tout fait maintenant pressentir, quelle surprise ! et comment ne pas recliercbercher curieusement alors le guide de ces belles années, son influence sur la vie de son disciple et sur ses oeuvres, et les raisons qui les séparèrent ?

Je dirai donc comment, à deux reprises, Lamennais sut faire de Victor Hugo un chrétien. Que Chateaubriand ait contribué à lui livrer cette âme, qui en doute ? Mais aussi quel biographe expert des troubles intérieurs dont il retrouve les trop sensibles indices dans l'existence de Victor Hugo, croira que le Génie du Chrislianisme ait pu opérer seul une révolution si complète ? Laissons donc le poète, au temps où ce qui fera la matière de ce récit n'était déjà plus à ses yeux qu'un passé de faiblesse et d'enfantillage aboU, dicter à son secrétaire, cependant bien instruit, la légende qu'il accrédita. Sans doute le Génie du Christianisme, en démontrant la poésie de la religion catholique, avait pris le bon moyen de la persuader aux poètes. Il était naturel que Victor acceptât peu à peu cette croyance qui se confondait avec l'architecture des cathédrales, avec les grandes images de la Bible ; il devait passer sous cette influence du royalisme voltairien de sa mère au royalisme chrétien de Chateaubriand '.

' V. Hugo raconté par un témoin de sa vie, 2 vol. in 8. Paris, 1863 (3* éd.), t. II, p. 4-5.

Ajoutons : il fallait aussi que plus tard, sincèrement, certes, mais sous l'influence d'un milieu trop différent de celui qui avait guidé, soutenu ses premiers triomphes, il oubliât totalement et ses convictions premières, et le prêtre qui, plus encore que Chateaubriand, les avait cultivées et développées en son âme. Oubli trop compréhensible, hélas, chez celui qui veut s'excuser d'une défaillance après tout passagère : rien de plus délicat lorsqu'on a connu ces bouleversements intérieurs, que d'en assigner exactement les causes; rien de plus difficile surtout si de nouvelles expériences et des entraînements durables ont conduit celui qui les évoque à l'encontre des premières attitudes qu'il rappelle. Tel était bien le cas de Victor Hugo à l'époque où parut le récit de son biographe : détaché de l'Eglise, il ne tenait guère à rappeler quels liens solides l'y avaient jadis enchaîné. Nul pourtant ne saurait faire que ces liens n'aient existé. Et quelle heure serait plus propice que celle de la renaissance chrétienne à laquelle, de toutes parts, les catholiques convient aujourd'hui la pensée, pour montrer qu'en réalité, la conversion de Victor Hugo fut moins superficielle et moins simple qu'il ne l'a plus tard insinué ? Si la séduction artistique y contribua, — le fait ne saurait être nié — elle ne tut ni le seul, ni même le plus engageant attrait ; véritable révolution intérieure, elle retentit profondément dans l'œuvre du poète et s'y inscrivit d'une manière durable ; et l'auteur des Martyrs, dont l'influence initiale ne doit pas être méconnue, y eut pourtant moins de part qu'un cœur troublé auquel Lamennais parla.

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