CHAPITRE PREMIER
La première étape. -Du vol.airianisme au royalisme chrétien -Le G<^'nW« Christianisme; les premiers troubles du cœur et TEssa, sur l Mtprence.
(iSis, décembre iSiy).
Nos directions nous viennent auiourd'hui plus des morts que des vivants; les liabitudes religieuses de ces longues séries d ancêtres volontairement modelés à la forme des croyances communes, que nous le voulions ou non, ayant pétri notre chair et tait couler notre sanc, sont nos convictions profondes. Si nous n'agissons pas à leur mode, nous sommes agis par elles, ce qui, en tout état de cause, est pire. On étonnerait plus d'un apôtre de l'individualisme en ui montrant sous ses pensées en apparence les plus aftranchies, les habitudes de sa race et de sa lignée, qui sont ses instincts, fabricateurs souverains de ces idées qu'il croit siennes. Il faut s être cherché longtemps à travers les inquiétudes laborieuses de notre vénération pour sentir la vertu secrète et puissante de ces mots qui nous orientent : « nous sommes le prolongement et la continuité
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de nos pères et mères ». Qu'une éducation nourrie de verbalisme et d'abstractions nous ait momentanément entraînés hors de notre sphère, c'est en cette formule magique que nous nous lisons nousmêmes.
Victor Hugo devait subir par son père et par sa mère les mêmes influences puissantes. Exemple bien remarquable : car son père et sa mère, sous l'r.ction du milieu, sont tous deux sortis de leur voie. Il y rentrera cependant : ainsi le veulent ces humbles Lorrains, ses ancêtres paternels, qui ont fait la vocation de sa cousine germaine, carmélite à Tulle, et de son neveu, Jules Hugo ; ainsi le veulent ces bourgeois de Nantes, les ancêtres de sa mère, qui déterminèrent dans la famille Trebuchet tant de vocations religieuses, et les déterminent encore '. La foi lui vint en héritage des deux parts : et cet héritage, il n'est point donné, même à ceux qui le renient, de ne le point transmettre.
Si quelqu'un, cependant, eût pu réaliser ce prodige, c'était bien le général Léopold-Sigisbert Hugo et Sophie Trebuchet, sa femme. Nuls, à la faveur de bouleversements sociaux sans précédent, n'avaient été jetés plus loin, ni plus complètement dépossédés de ce legs traditionnel. Le premier avait échangé sous la Révolution son prénom pour celui de Brutus ' et fait preuve d'un républicanisme farouche jusqu'à la cruauté : signataire de jugements rendus par le conseil militaire du Château d'Aux condamnant à mort les femmes coupables de royalisme % on juge quelles dispositions religieuses accompagnaient de tels exploits. Quant à sa femme, ses lectures l'avaient complètement aflranchie de toute croyance : restée monarchiste, elle était devenue Voltairienne, et son mariage purement civil ne reçut pas la consécration religieuse par suite de son indifférence *.
L'éducation des trois fils nés de ce mariage, Abel, Eugène,
• Biré, V, Hugo av. iS}0, p. 37-39 (2° éd.).
2 IM., p. 30.
^ Ihid., p. 35-36.
'' V. Hugo raconte, I, 17.
Victor Hugo, après les premiers voyages en Corse', puis en Espagne*, et le séjour au collège des nobles S fut, par suite des campagnes du général, puis du désaccord entre les époux rendant la séparation nécessaire, confiée sans réserve à leur mère. En de telles mains, elle fut tout ce qu'elle pouvait être : sévère pour la conduite et le travail, mais d'un libéralisme, disons d'une licence extrême pour la pensée. « Les livres n'ont jamais tait de mal », proclamait M"^ Hugo; et, sincèrement, elle le croyait. Liseuse infatigable, ses fils étaient ses pourvoyeurs ; elle les envoyait dans l'entresol de son loueur, Royol, nn singulier bonhomme, qui pêle-mêle avait entassé chez lui les romans et toute la philosophie du xviii= siècle; cependant, il avait mis sous clef « les ouvrages d'une philosophie trop hardie ou d'une moralité trop libre pour être exposés à tous les yeux»; la mère fit donner la clef à ses fils. Ils lurent ainsi Rousseau, Voltaire, Diderot, et, mieux encore, Faublas et les Contemporaines de Restif de la Bretonne ^ Les fruits de cette « éducation en liberté » sont bien connus. Royaliste et Voltairien, tel se révélait, de 1815 à 1818, Victor Hugo, cet entant prodige qui, à Paris, sur les bancs de la pension Cordier, écrivait des tragédies, remplissait des cahiers de ses vers, et concourait avec succès à l'Académie française. La tragédie à'Irlamène racontait une restauration. La pièce sur le Bonheur de l'Etude, qui reçut une mention en 181 7, renterme des vers passionnément royalistes, mais garde en matière rehgieuse un silence significatif. Dans une Epltre à M. Onrry, Victor nous dit :
«... J'ai seize ans
Je respecte la Cliarte et son frein salutaire ;
Je lis l'Esprit des Lois et j'admire Voltaire \ «
' V. Hugo raconté, I, 31.
2 Ibid., 1, 128 et seq.
3 Ibid., I, 188 et seq.
' Cf. Ibid., t. I, p. 215-275, et Edm. Biré. V. Hugo avant i8}0, p. So-S»-
» Edm. Biré, V. Hugo avant iS}o, p. 104-105.
* V. Hugo raconté par un témoin de sa vie, t. I, p. 308.
« Le dimanche, pendant la messe que la pension allait entendre à Saint-Germain-des-Prés, il employait tout le temps à ruminer des vers, souvent fort peu orthodoxes : épigrammes, odes galantes traduites d'Horace, élégies, contes » '.Et voici un spécimen de ces vers :
« Là, sans aigreur, des moines, bonnes âmes Brûlaient en chœur, pour le sauver des flammes, Un homme atleint d'avoir mangé du gras. Hurlant plus loin, maints furieux apôtres En bonnets noirs, en soutane, en rabats. Se déchaînaient pour le grand Saint Thomas, Et, glapissant d'obscures patenôtres.
Ennuyaient tout du bruit de leurs combats 2. »
L'enfant, docile aux enseignements qu'il a reçus, et qui « ne voit que sa mère au monde ^ », est, comme elle, avec toute l'ardeur de son âge, incroyant et royaliste.
Il est remarquable que, pendant ces années d'école, il lit Chateaubriand et l'admire. C'est à la date du 10 juillet 1816 qu'il a noté sur un de ses cahiers : Je veux être Chateaubriand ou rien''. L'élégie intitulée la Canadienne, écrite durant cette période, est une imitation d'un fragment d'Atala"'. Et nous savons que, pendant son année de mathématiques spéciales, le Génie du Christianisme était son livre de chevet ^ Premier éveil d'une conscience qui, lasse des abstractions vides, pressent et cherche déjà des aliments plus solides. La nourriture est-elle encore trop légère ? Ces lectures, à en juger par les productions qui les accompagnent, ne paraissent pas avoir eu sur les convictions de Victor Hugo une bien sérieuse influence. Je sais que ces transformations du sentiment religieux qui se font sourdement en nous, s'y préparent par des voies insensibles, et que nous parlons encore une langue profane quand nos cœurs sont déjà gagnés. Mais quelques indices, au moins, annoncent ces renversements inté-
* V. Hugo raconte par un témoin de sa vie, X. I, p. 308-309.
* Ibid., p. 309-310.
' Ibid., p. 304.
* Edm. Biré, T. Hugo avant iSjo, p. 91.
^ F. Hugo raconté par un témoin de sa vie, t. I, p. 292.
* Ibid., p. 406.
rieurs: l'attitude est plus recueillie, le langage moins agressif et moins railleur, certaines expressions sont proscrites : rien de pareil, semble-t-il, chez l'élève de la pension Cordier. Est-ce jeunesse trop verte encore ? incapacité de sentir les secrètes profondeurs du livre ? L'éducation révolutionnaire agit toujours; l'intelligence est séduite, mais le coeur n'est point gagné.
On peut avoir une intelligence relative des beautés du christianisme, les sentir même profondément, et rester en dehors de la pensée qu'elles traduisent.Le mode d'apologétique adopté par Chateaubriand offrait pour ses lecteurs ce défaut ' qui, plus tard,ne lui fut pas inutile. Lorsque la pensée du siècle s'émancipa des directions catholiques, les écrivains mêmes qui les avaient d'abord acceptées, se soucièrent peu d'évoquer la sincérité de leurs primitives convictions. En les attribuant au seul charme du Génie du Christianisme, ils espéraient en faire excuser l'origine en même temps qu'en atténuer la portée. Quant à rappeler l'influence de cette philosophie de Lamennais pour laquelle l'éclectisme n'avait pas assez de mépris, et dont l'intelligence était désormais perdue, il eût fallu presque du courage pour l'oser : car c'eût été attribuer à la réflexion ce qu'on prétendait ne rapporter qu'au sentiment, et convenir qu'on s'était laissé prendre à ce que l'on considérait désormais comme de trop grossiers sophismes. La critique, peu bienveillante ou mal avertie, suivit docilement les indications que les écrivains lui donnaient, et le silence se fit sur un jvassé compromettant.
On le prouvera cependant, cette philosophie des Bonald, des de Maistre et des Lamennais dont s'inspirent avec tant d'éclat, de nos jours, des publicistes de génie, et qui — nous osons du moins l'espérer— aura bientôt sa renaissance, cette philosophie sociale et chrétienne à la fois, c'est-à-dire catholique, au début du xix= siècle.
' je ne veux pas dire qu'il n'y eût pas autre chose — et de plus profond — dans l'apologétique de Chateaubriand. Mais je dis que beaucoup de ses contemporains n'y virent guère autre chose. — au'ils aient eu tort en cela, c'est du reste ce qui nous sera incessamment démontré. On sait que M. Victor Giraud prépare sur le Chris tianisme de Chateaubriand un ouvrage de longue haleine très impatiemment attendu.
disciplina les plus hautes pensées. Celles-ci, après avoir vu, s'incli nèrent un temps ; la logique passionnée de l'Essai sur V Indijférence avait forcé l'attention de tous. Le livre avait paru dans les derniers jours de 1817 ; mais Victor Hugo ne semble pas en avoir eu connaissance avant sa sortie de la pension Cordier, en août 1818. L'enfant voltairien dont nous avons entrevu les dispositions, le lecteur de l'Esprit des Lois, ne devp.it pas si aisément aborder un ouvrage d'apologétique ; l'éclat même d'un succès sans précédent n'aurait pas suffi à l'entraîner ; et si Lamartine, qui, cependant, obéissait à des influences pieuses, n'ouvrit l'Essai qu'en avril 1818', combien de temps n'aurait-il pas fallu pour décider le Victor Hugo de 18 17 à l'imiter?
Mais il sort de la pension en août 18 18 '-. Et s'il faut, pour qu'il écoute un prêtre, lise une œuvre catholique et s'incline vers la foi, que des sentiments nouveaux et puissants l'aident à faire table rase de ses préventions anciennes, les jours sont proches où cette crise salutaire se produira enfin dans son cœur. Car l'enfance est une matière molle, et sur laquelle tout cachet porte : matière heureusement plastique, et qui plus tard reviendra des déformations subies. Cependant il y faut quelque aide : les crises de l'adolescence sont propres à la lui donner. Aimer, c'est renaître à soi-même.
Victor Hugo avait joué avec Adèle Foucher tout enfant. Entre eux et leurs frères, dans la grande allée verte du jardin sauvage, aux Feuillantines, c'étaient alors des parties sans fin. Mais déjà l'enfant est un adolescent rêveur et passionné ; la petite fille est une jeune fille charmante, « avec ses grands yeux et ses grands cheveux, 5a peau brune et dorée, ses lèvres rouges et ses joues roses » ^ Et quand leurs mères leur ont dit d'aller courir ensemble, les jeux ont eu moins d'attrait pour eux que la promenade exquise, où l'on va lentement en se parlant tout bas. Futiles et graves causeries, les petits oiseaux, l'étoile qu'on voit au loin, le couchant vermeil derrière les arbres,
' Correspondance de Lamartine, t. li, p. 214.
• V. Hugo raconté, t. I, p. 409.
' Dernier jour d'un condamné, chap. xxxiii.
ie
ou bien ses amies, sa robe et ses rubans : menus propos pleins de charmes ! ' Que de choses obscurément, avec ces troubles inconnus, ces rougeurs pour un mot innocent, s'éveillent maintenant en euxmèmes" L'hiver arrive, et, délivré du joug de la pension depuis trois mois déjà, Victor, presque tous les soirs, accompagne son frère et sa mère à Thôtel des Conseils de guerre où M. Foucher, ancien greffier du Conseil, a gardé son appartement. Soirées silencieuses : la santé du maître de la maison se prête peu au mouvement. Dans la chambre à coucher à alcôve profonde de M"= Foucher, M'"^ Hugo s'est assise, au coin de la cheminée, vêtue d'une robe de mérinos amarante que recouvre un cachemire à palmes, et, sans ôter son chapeau, elle a tiré son ouvrage de son sac et s'est mise à ses points. En face d'elle, M. Foucher a près de lui, sur une étagère, sa tabatière ec sa bougie. Entre lui et M'""^ Hugo, autour d'un guéridon, travaillent à l'aiguille M"^= Foucher et sa fille. Eugène, Victor et Victor Foucher ferment le cercle. On se tait; et des propos inentendus, et peut-être ignorés d'eux-mêmes, s'échangent entre cette jeune fille qu'on dirait si attentive à son ouvrage sur lequel elle s'incline, et ce jeune homme immobile sur sa chaise mal rembourrée, et qui contemple à la dérobée, muet et ravi, celle qu'il aime ^
Ils ignorent tout de leur cœur. Le printemps amènera les aveux. Aveux naïfs et charmants ; — ne iaut-il pas qu'on cède un jour à ce que tout inspire ? — Adèle eut cette hardiesse étonnante de demander un soir à Victor — c'était le 26 avril 1819 — son plus grand secret; et, afin d'être plus sûre d'obtenir la confidence, elle lui avait promis de lui confier le sien en échange. Il hésita quelques minutes avant de lui livrer toute sa vie, puis il avoua en tremblant qu'il l'aimait : « Mon plus grand secret, répondit-elle aussitôt, c'est que je t'aime » \ Elle avait sei/e ans, lui dix-sept.
Ces chastes amours qui s'ignorent presque au début s'épanouissent ardemment dans la joie des premières certitudes. Et si les premiers
' Dernier jour d'un condamné, ch.ip. XXXIII.
2 V. Hugo raconté, t. I, p. 410-412.
3 Lettres à la fiancée, 26 avril 1821 el commencement d'avril 1820.
échaiT^esen sont gauches, embarrassés', celui qui connut l'allégresse d'entendre un pareil aveu, enveloppe d'une reconnaissance attendrie tout ce qui touche à celle qui l'osa pour lui. Ce n'est plus seulement la beauté qui le charme dans la jeune fille, mais cette candeur de l'âme, dont tant de confiance est l'indice. Une sympathie l'incline alors vers ce qui sut produire et conserver tant de pureté : même incroyant, quel intérêt va s'attacher pour lui aux croyances de celle qu'il aime !
Elevée par un père catholique, et qui pratiquait, Adèle Foucher était pieuse. Elle communiait fréquemment. Elle avait toutes les pudeurs et toutes les tendresses sérieuses de la jeune fille qui s'est uniquement réservée, selon l'enseignement de sa religion, pour l'époux qu'elle a choisi ; elle en avait aussi tous les scrupules, et cette vague inquiétude de la croyante en face de celui qui n'a pas la foi -. Double raison pour que Victor Hugo se sentît porté à connaître cette doctrine qai avait formé l'âme exquise de sa fiancée.
Puis un trouble si profond, effaçant son éducation, le ramenait à sa nature. Un sentiment qui rythmait son sang aux battements plus précipités de son cœur, balayant toute cette poussière voltairienne, en dégageait les secrètes vertus de son être. La voix d'un double passé, lointain et présent tout ensemble à chaque fibre, appuyait d'un retentissement singulier les exhortations de l'amie. Quand elle disait : « crois comme moi, puisque tu crois en moi », ou le priait puisqu'elle l'aimait, de faire au moins un effort vers son Dieu, sa double lignée Bretonne et Lorraine semblait emprunter cette bouche charmante pour lui dicter ses lois. Et s'il lui échappait dans une lettre ou même en causant quelque parole indiscrète qui pût lui sembler un blasphème, le désaccord avec sa fiancée et le reproche pressenti étaient
' Cf. dans l'élégie de Raymond d'AscoU :
(I Les doux aveux de notre amour
A peine ont effleuré nos lèvres ninocentes ;
Un mot faisait tous nos discours. »
Conservateur litldraire, juillet 1820, t. II, p. 209.
* Cf. L'introduction des Lettres à la fiancée, éd. in-4, p. 3 et 4.
pour lui comme une expression saisissante d'une discordance en lui-même dont il souffrait, et qui lui dictait aussitôt le mot apaisant par qui notre orgueil humain se renonce : « Pardonne >> .
Il n'eût point été de son temps s'il n'eût pas cherche des raisons, prétextes si l'on veut, et cependant nécessaires à justifier cette renaissance. N'allons pas croire que dès lors qu il s en enquerait, il dût les trouver aisément : obéir avec joie à nos primitives impulsions, et dans l'air vivifiant de la pensée natale, se ressaisir en reconnlissant son passé, n'était pas le fait d'un esprit déformé par les philosophes. Il a fallu la tradition qui, par Auguste Comte, va de Joseph de Maistre à Taine, pour rendre à quelques-uns possible la franchise de cette attitude. D'autres réclament d'autres soins . tous les réclamaient alors. . • ,
Un livre après le G/nfe rf« Christianisme, contraignait les esprits vers Dieu Ce que Chateaubriand, ouvrant les portes du temple, avait fait dans le domaine de l'art pour la pensée ^h-^étienne, Lamennais, armé dune dialectique redoutable, 1 accomplissait dans l'ordre philosophique et social : à l'indifférence du siècle il opposait la nécessité de la reHgion, à l'orgueil delà raison abstraite, 1 obligation pour la raison vivante de se soumettre ou de niounr. Lui aussi, tnais à la française, il venait d'écrire szcnhque de la raison
^"un succès sans précédent ne doit pas nous faire illusion : toutes les profondeurs du livre ne furent pas senties d abord : les royalistes V virent surtout, après le motif esthétique signale par Chateaubriand, la raison politique de faire profession catholique. Victor Hu<^o saisit cette occasion de s'expliquer les mouvements dune svm'pathie dont son éducation voltairienne lui faisait sans doute éprouver quelque surprise, et, je le croirais volontiers, quelque gêne. Quand l'intelligence a subi des déformations trop sensibles, il
i UtU-es à Ufiam'c, 28 mars .820. 11 écrit : « Je m'efforce de devenir meilkur pour être plus digne de toi... /. ne fan rien qui «. soU à ton rnUnUcn... n Plus ard si lu parle de « ses moments d'humeur contre Dieu « il a,ou.era entr parenthèses : < pardonne ., ; ce qui prouve qu'elle s'en attr.stait et 1 appela, a la foi. Lettre à la fiancée du 2é avril 1821.
faut être descendu jusqu'au cœur de la doctrine pour apprendre à n'en point rougir : Victor Hugo n'en était pas li.
Quoiqu'il en soit, il lut l'Essai, avec quelle sympathie, le Conservateur littéraire ' nous le dit, en même temps qu'il témoigne du profit qu'il en sut tirer. Le poète était, avec son frère Abel, le principal et presque l'unique rédacteur de ce journal qu'il avait fondé pour venir en aide à sa mère -. Il y publia, dans la première livraison, en décembre 1819, un article dans lequel il prenait occasion de la 5' édition de l'Essai sur V Indijférencc pour louer ardemment les doctrines de son auteur. II l'approuve sans réserve de briser << tour à tour tous les sophismes de la philosophie » ' trompeuse qui conduit la société à repousser « les croyances divines » ; car celles-ci sont «seules capables de la défendre contre les opinions politiques qui menacent de la dévorer. » Lamennais lui a montré, et maintenant il aperçoit en tremblant, dans la philosophie incrédule, le plus actif dissolvant de la société; de ces doctrines de mort aux révolutions, il n'y a qu'un pas : « La dissolution du corps social, commencée par l'indiflérence religieuse, s'achèvera par le délire populaire » '•. Le jeune royaliste amoureux s'éveille donc de ses négations; il approuve l'auteur religieux qui est venu étonner « la conscience des peuples et la sagesse des rois par un livre efirayant d'avenir = ». Il a lu que la philosophie, en produisant l'anarchie, détruirait la société \ que la Religion seule, au contraire, met l'ordre dans les pensées, dans les affections et dans les actions de l'homme ', et qu'ayant le même principe que la société. Dieu, et le même terme, l'homme % elle est nécessaire à la vie et à la prospérité des peuples % puisque seule
' 3 Vol. in-8, Paris, décembre :8i9-iS2i.
- Cf. Edmond Biré, V. Hugo avant iS^o, p. 156-157 et Souriau, V. Hugo rédacteur au Conservateur littéraire [Annules de la Faculté des lettres de Caen, 1887). ' Conservateur Littéraire, t. I, 1'''= livraison, p. n, décembre 1819. •' Ibid., p. 9.
^ Conservateur littéraire, t. I, fe livraison, p. 9. " Essai sur l'Indifférence, éd. Garnier, in-i8, 1859, h 302. ' Ibid,, I, 381 it seq.
^IJjiJ.,l,iiT.
« elle les conserve et les conduit au bonheur » ' ; qu'en un mot elle est « l'unique et nécessaire fondement de tout ordre social » *. C'est donc par esprit de conservation sociale et par attachement aux Bourbons qu'il accepte les conclusions de Lamennais, menaçantes pour une royauté incrédule. Et si, dans l'article sur les Méditations, comparant Lamartine à Chénier, il condamne l'amour constamment profane chez l'un, tandis que chez l'autre « la passion terrestre est presque toujours épurée par l'amour divin » \ s'il célèbre les vers dans lesquels Lamartine expose la raison « du déplorable aveuglement des athées » S s'il vante une satire contre les Missionnaires de l'irréligion, et loue son auteur d'opposer « aux principes destructifs des soi-disant philosophes des doctrines fondées sur la raison et la vérité » ' ; s'il consacre un long article à une traduction des Psaumes ' ; s'il est déjà revenu de ses préventions d'enfance contre le Christianisme, en6n, c'est qu'il reconnaît maintenant que sans religion il n'y a pas de société constituée, et par conséquent point de monarchie. On Ta dit excellemment : sa pensée se caractérise pendant cette période de collaboration au Conservateur Littéraire, parce que, « toujours plus politique que religieux, il voit dans la religion le rempart de la légitimité contre la Révolution » '. Et tandis que, fort de ce livre, il adresse un pressant appel « à la conscience des peuples et à la sagesse des rois », sans doute il s'explique tout bas par sa logique de royaliste la renaissance de sa foi.
C'est dire qu'avec son temps il a d'abord compris ceci dans l'Essai sur V Indifférence : que le catholicisme, pour le gouvernement des peuples, a bien son utilité.
' Essai sur Vlniiffirtnce, I, 260.
2/Mi., 1,325.
3 Conservateur littéraire, I, 379, avril 1828. 8"= livraison.
4 Ibid., I, 380.
5 Ibid., I, 2° livr., p. 79, décembre 1819.
6 Ibiâ.,U, 350-358-19° livr., t. II, août 1820.
1 Souriau, La Préface de Crotinvell, 1 vol. in-i8, Paris, p. 56.