‹ Lamennais; étude d'histoire politique et religieuseChapitre 103 sur 123 · LE (( SPIRIDION )) DE GEORGE SAND · texte numérisé non relu

LE (( SPIRIDION )) DE GEORGE SAND

tête désormais solitaire. Mais comme l'aigle blessé qui monte au soleil avec le venin du reptile dans l'aile, il ne put, dans la hauteur de son isolement, se débarrasser des révoltantes images qui avaient surpris ses yeux. Il ne put bientôt plus séparer, malgré sa puissance d'abstraction, le catholicisme des catholiques. L'idée de la corruption et de la bassesse vint se mêler à toutes ses méditations théologiques et s'attacher comme une lèpre honteuse à la religion. Cela l'amena sans qu'il s'en aperçût à considérer le catholicisme sous ses côtés les plus faibles, comme il l'avait jadis considéré sous les plus forts, et à en rechercher, malgré lui, les possibilités mauvaises. Avec le génie investigateur et la puissante faculté d'analyse dont il était doué, il ne fut pas longtemps à la trouver. La liberté d'examen qu'il avait autrefois dédaignée, rentra victorieusement dans son esprit. Obligé de lutter individuellement contre la doctrine infaillible, il cessa de nier l'autorité de la raison individuelle. Bientôt même il en fit un usage plus audacieux que tous ceux qui l'avaient proclamée. Il remonta de conséquence en conséquence à la révélation elle-même, et força de redescendre sur la terre cette religion qui voulait cacher sa tête dans les cieux. »

Tel fut le travail intellectuel de Lamennais.

C'est là ce que, dans sa lettre au Semeur, il veut dire, quand il parle de l'anxiété douloureuse avec laquelle il a dû sonder les bases de l'autorité qui avait été sa règle jusque-là.

On a prétendu que YEsquisse d'une Philosophie commencée depuis longtemps, dès les premiers temps de l'école de La Chênaie, devait d'abord porter pour titre : Esquisse de Philosophie catholique. Rien n'est plus vrai; les hôtes de La Chênaie en ont entendu lire des fragments à l'auteur, notamment Lacordaire

à qui, le jour de son arrivée et pour fêter sa bienvenue, Lamennais donna communication des chapitres sur la Trinité, et dont la sévère orthodoxie sulpicienne se montra vivement effarouchée. Si, plus tard, Lamennais se contenta de rayer l'épithète de catholique attachée par lui à la philosophie, c'est qu'il tenait à montrer que , suivant une de ses paroles familières, il ne changeait pas, mais ne faisait que se continuer lui-même. Il est certain qu'en remettant sur le chantier V Esquisse d'une Philosophie, une fois qu'il fut sorti de l'Église, il reprit les chapitres sur la Trinité et que, s'il les maintint, c'est qu'en dépit de l'emploi bizarre des formules de la dogmatique orthodoxe, ces chapitres lui parurent nécessaires, pour étayer tout son système.

La destinée de YEsquisse d'une Philosophie a été singulière. Le livre parut à l'époque où l'éclectisme de Victor Cousin gouvernait le monde philosophique. Cet impérieux dominateur des intelligences n'admettait guère qu'une tentative de cet ordre se produisît en dehors de lui et de son influence. Aussi c'est sans aucune surprise qu'au début d'une lettre de Lamennais à Vitrolles, on lit la curieuse boutade que voici : ce Un professeur de l'Université, qui connaît beaucoup M. Jules Simon, m'a dit qu'après avoir lu YEsquisse il en était enthousiasmé, mais qu'avant d'en rendre compte, ayant consulté M. Cousin, il en était résulté l'article que vous connaissez. Je me doutais bien déjà qu'il y avait du Cousin là dedans, ce qui ne veut pas dire que j'y aie trouvé beaucoup de philosophie. »

M. Jules Simon, dans cet article de la Revue des Deux Mondes, reconnaissait que « M. de La Mennais est un esprit d'élite, à qui rien de ce qui constitue essentiellement la philosophie n'est étranger et qui, dans une situation moins équivoque, aurait pu se

placer au premier rang dans la science. Mais qui ne voit au premier coup d'œil, en lisant YEsquisse, qu'elle a été conçue dans un point de vue catholique auquel il a fallu bon gré mal gré substituer ensuite la raison? Les amis de Fauteur vantent à tout propos la magnifique unité de sa vie, et nous sommes prêts à y souscrire s'il ne s'agit que de la constante sincérité de ses opinions; néanmoins quand on démontrerait que les mêmes principes qui faisaient autrefois de M. de La Mennais un ultramontain et un absolutiste en font aujourd'hui un républicain et un incrédule, il ne sera jamais facile de faire admettre l'unité d'un système de philosophie qui va de saint Anselme à Jean-Jacques Rousseau et qui s'appuie sur le dogme de la Trinité pour arriver à la théorie du progrès indéfini. » C'est du bel esprit, et ces épigrammes à fleur de peau sont tout à fait charmantes; mais, comme le dit Lamennais, il n'y a pas là-dedans beaucoup de philosophie. A qui la faute? Non pas certes à M. Jules Simon, qui était capable plus que personne de rendre justice aux mérites de V Esquisse d'une Philosophie, mais à Victor Cousin, qui ne voulut pas le permettre.

Un autre écrivain, celui-ci rompu à toutes les passes de la dialectique, en théologie comme en philosophie, et d'un esprit aussi large que vigoureux, Edmond Scherer, n'hésita pas à dire, après la mort de Lamennais, en 1854, que YEsquisse d'une Philosophie demeurerait comme le plus considérable de ses travaux, « Ce livre, dit-il, présente un ensemble imposant. C'est le seul ouvrage de notre littérature qui, prenant son point de départ dans la spéculation ontologique, embrasse de là l'université des choses et, par conséquent, l'universalité des sciences, sans abandonner cette région des principes où les sciences

se rencontrent et où elles laissent apercevoir l'unité fondamentale en vertu de laquelle elles relèvent de la philosophie. » Il n'y a guère de plus magnifique éloge à souhaiter pour un ouvrage de haute spéculation : mais n'était-il pas convenu que, depuis ce que l'on appelle sa chute, Lamennais avait, comme le roi déchu de la Bible, été changé en bête par punition divine, qu'il n'avait plus ni pensée ni style et ne vivait plus que pour être le témoin et la victime de la colère de Dieu?

Plus tard, en 1868, dans cet admirable Rapport sur la Philosophie en France au XIXe siècle que M. Félix Ravaisson rédigea à la demande de M. Victor Duruy, ministre de l'instruction publique, à l'occasion de l'Exposition universelle de 1867, justice encore plus complète fut rendue à YEsquisse d'une Philosophie. M. Ravaisson explique à merveille que l'éclectisme de Victor Cousin ne pouvait pas contenter un esprit hardi et généralisateur comme celui de Lamennais . Dans ces exposés généraux presque entièrement relatifs à l'origine de nos connaissances il ne voyait rien qui répondit à l'idée qu'il se faisait d'une philosophie. Loin de consentir à se renfermer dans ce qu'il appelle le ce moi solitaire », la philosophie lui semblait devoir être un essai d'explication universelle. On se souvient peut-être qu'à son passage à Munich, Lamennais avait rencontré Schelling et longuement conversé avec lui. L'un et l'autre s'entendaient sur le caractère général de la philosophie, et YEsquisse d\me Philosopliie apparaît comme un de ces grands systèmes dont les Allemands semblaient avoir le privilège dans l'ordre supérieur de la pensée. N'est-ce donc rien que cela? N'est-ce rien, pour ceux qui croient aux conceptions métaphysiques, que d'essayer de faire voir comment, soit dans l'ordre phy-

sique, soit dans l'ordre moral, tout est composé de principes identiques, lesquels ne sont autres que les éléments nécessaires d'un premier et grand principe, de l'être absolu et infini, Dieu? Mais indépendamment de cette grande tentative d'ordre général, M. Ravaisson reconnaît encore que Lamennais, « en appliquant ses idées soit aux sciences et surtout aux sciences physiques, soit aux principales branches de l'art, possède le talent de rassembler dans des généralités souvent lumineuses et presque toujours sous des formes élégantes et de vives couleurs, nombre de théorèmes particuliers », et il ajoute « que la philosophie générale des sciences et des arts lui sera sur plus d'un point redevable » .

L'éminent critique ne ferme pas les yeux sur les défauts de ce grand livre. Il en signale tout d'abord la composition heurtée, disparate, résultat d'un travail irrégulier, sans cesse interrompu, sans cesse recommencé. Il remarque ensuite que les principes dont tout le reste dépend ou devrait dépendre ne sont peut-être pas puisés à leur vraie source, ni scientifiquement déduits. C'est de la foi catholique, origine et fontaine de toutes ses idées, que Lamennais a tiré ces premiers principes, mais la critique à laquelle il les soumet est trop rapide pour être suffisante. « Si Lamennais, dit M. Ravaisson, eût mené plus loin son œuvre, si à l'étude du monde physique qui en forme le principal objet, il eût ajouté l'étude spéciale et approfondie de ce monde intellectuel et moral qu'il estime antérieur à l'autre, peut-être y eût-il reconnu l'origine première des principes que tout d'abord il avait cru devoir tirer de la tradition et de la théologie; peut-être ces principes s'y fussent-ils montrés à lui dans une plus vive lumière et sous des formes plus précises, et en eût-il déduit des conséquences

plus rigoureuses et plus étroitement enchaînées. » Quoi qu'il en soit de ces griefs, YEsquisse d'une Philosophie, par la grandeur du sujet, la hauteur des vues, la noblesse du style, méritait un sort meilleur que celui qu'elle obtint parmi les hommes voués aux travaux de la pensée. M. Paul Janet dit que c'est aujourd'hui ce un livre à exhumer » et, en effet, il lui consacre toute la dernière partie de son étude sur la Philosophie de Lamennais. Déjà le savant M. Ferraz, professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Lyon, avait démontré toute l'importance de YEsquisse, comme essai de métaphysique tendant à une explication générale de l'univers et de ses phénomènes. C'est en effet son caractère synthétique qui distingue ce livre et lui assigne un rang si élevé. On ne voulut y voir tout d'abord qu'un mélange assez confus des théories platoniciennes et de l'école d'Alexandrie avec les dogmes catholiques, accommodé à la moderne au moyen d'emprunts faits à la philosophie des sciences. Il va sans dire que le tout fut écrasé sous l'accusation de panthéisme. Panthéisme? Gela ne répond-il pas à tout, et ne dispense-t-il pas de toute discussion?

(( Une ontologie, une théologie, une cosmologie, une anthropologie, une esthétique, une philosophie des sciences : telles sont les différentes parties de cette œuvre magistrale, dit M. Paul Janet. Il n'y manque qu'une politique, qui devait former le cinquième volume, et dont il ne reste que quelques fragments. Une conception aussi vaste d'une pensée large et compréhensive, d'une forme noble et sévère, sans déclamation ni violence, de l'esprit philosophique le plus libre et associé aux convictions spiritualistes les plus hautes, c'est là certainement une des plus grandes œuvres dont notre siècle aurait le droit

de s'honorer; et l'on peut trouver que la France est bien dédaigneuse de ses propres richesses philosophiques, en dédaignant et en oubliant ce grand effort spéculatif dans lequel Lamennais a mis le meilleur de sa pensée et de son âme. »

Mais au temps où parut Y Esquisse, on affectait de croire que l'auteur, « l'hérésiarque », comme disaient les plus bienveillants , n'avait entrepris ce grand ouvrage que pour formuler les dogmes de sa secte, tandis que Lamennais ne se proposait que de satisfaire son propre esprit avide de paix et de vérité. On n'a pas assez dit que sa sortie de l'Église fut pour lui le commencement de cette paix tant désirée. Il ne trompait personne, il ne se mentait pas à lui-même, quand il affirmait à tout instant, à chaque occasion qui se présentait, qu'il se sentait plus libre, partant plus heureux qu'au temps où il se soumettait sans mot dire à une autorité qu'il se serait cru coupable de discuter. Un de ceux qui, parmi les anciens disciples de Lamennais, l'ont le mieux, connu, Charles Sainte- Foi, écrivait de lui, après la rupture : « Hélas! il n'a plus à lutter aujourd'hui! La paix s'est faite en son âme. Il s'applaudit et se glorifie de cette tranquillité qui lui était inconnue autrefois, et il la regarde comme le signe heureux d'un état d'âme régulier et conforme aux desseins de Dieu sur lui. )) Rien de plus juste ne pouvait être dit par personne de plus autorisé. Si jamais, dans le monde de la pensée, quelque grand esprit torturé par le doute, quelque âme généreuse en proie à toutes les tristesses des rêves éteints, a pu s'appliquer les beaux vers du poète romain, c'est assurément Lamennais. Il semble que ce soit pour lui que Lucrèce a dit, après le célèbre Suave mari magno tant de fois cité :

....Nil duleiùs est, bene quam muni ta tenere Edita doctrina sapientum templa serena, Despicere unde queas alios, passimque videre Errare atque viam palantes quaerere \'itœ....

Il a vraiment goûté ces joies supérieures. Né triste, il est resté triste d'aspect, de tempérament et souvent d'humeur; mais la joie de l'esprit, il l'a connue; il s'est reposé, non pas dans une conviction définitive, car sa vaste et robuste intelligence est restée en travail jusqu'à l'affaiblissement des derniers jours, et la vérité n'a pas cessé de se faire plus éclatante à ses yeux, mais la paix lui est venue de la certitude d'avoir enfin trouvé, dans la recherche obstinée et souvent pénible de cette vérité même, le seul emploi de la vie qui mérite la peine de vivre.

Les adversaires de l'auteur de Y Esquisse d'une Philosophie daignèrent faire grâce à la partie esthétique du livre, au traité de VArt et du Beau souvent réimprimé à part et que l'on tient aujourd'hui pour une des productions achevées de l'auteur. Les idées esthétiques de Lamennais ne sont peut-être pas d'une complète originalité — c'est là surtout qu'il paraît s'être inspiré de Platon, — mais elles sont exprimées en un langage d'une extrême beauté, et l'on aimera toujours à y revenir comme à une source fraîche et pure de vives émotions morales. Non seulement Lamennais est spiritualiste en esthétique, mais il est avant tout religieux. L'art vient de Dieu et y retourne. « De même que le beau réel est Dieu manifesté dans la nature qui lui sert de sanctuaire et de temple, de même le beau dans les arts a son origine dans le temple humain, c'est-à-dire dans la demeure que l'homme a élevée à Dieu. Le temple est l'expression de la divinité. En même temps qu'il représente Dieu,

le temple représente aussi l'homme et l'idée que l'homme se fait de Dieu. » Toute cette théorie forme la base de l'esthétique menriaisierme, qui est, on le voit, fort systématique et conséquemment exclusive. Il est à peine besoin de dire que Lamennais a écrit sur le temple chrétien, tel que l'a construit l'art gothique, des pages d'une grande poésie. Sans rabaisser le mérite de ces pages, on peut leur préférer celles de Michelet, dans son Histoire de France, plus vivantes, plus pénétrées de sentiment humain et d'une imagination plus riche encore. En revanche, sur le beau en musique, Lamennais reste sans rival : cet art lui était le plus familier de tous, et il s'y piquait de connaissances techniques dont son livre porte la trace. Ce qu'il a écrit sur le plain-chant et sur l'orgue est certainement admirable, mais la création progressive de l'orchestre, l'analyse du grand et profond génie de Beethoven, la description en prose magnifique des merveilles de la Symphonie pastorale, ne sont à coup sûr pas moins dignes d'être célébrés comme de véritables chefs-d'œuvre.

C'est dans un quatrième et dernier volume que devaient se trouver les dernières méditations de Lamennais sur l'homme et la société politique. Toutefois il ne voulut pas attendre que ce dernier volume fût terminé, pour faire connaître les phases diverses par où passait sa pensée sur les sujets les plus importants de la politique et de la religion. Il fit paraître dès 1841 sous le titre de Discussions critiques un premier recueil de fragments d'inégale étendue mais d'une forme particulièrement soignée, où l'on peut voir cette sincère nature comme dans un miroir, et lire l'histoire de cette âme comme dans un livre écrit par elle-même. Plus tard, après la mort de l'auteur, les Discussions critiques reparurent, par les soins de

l'éditeur des Œuvres posthumes, enrichies de maximes, de pensées et de réflexions nouvelles, en sorte que c'est aujourd'hui l'un des livres de Lamennais, les plus curieux comme les plus instructifs, un de ceux que l'on voudrait, avec la Correspondance, conserver de préférence à tous les autres, si les œuvres de ce grand homme étaient menacées de périr.

Lorsque les ennemis de la personne de Lamennais et les adversaires de ses idées se virent en présence d'une sorte de révélation des métamorphoses successives de son esprit, il y eut comme un redoublement de fureur. Lamennais en était venu à nier le surnaturel! Quoi d'étonnant en cela? Diderot n'at-il pas dit que le premier pas vers la philosophie, c'est l'incrédulité? Lamennais, scrutant chacune de ses opinions, arriva très vite à en reconnaître la débilité, ce II y a des miracles, quand on y croit, écrit-il; ils disparaissent, quand on n'y croit plus » : en une ligne, voilà tout le surnaturel renversé. Il est bien clair que ceux qui persistent à croire au surnaturel ne peuvent se contenter d'une pareille assertion ; mais ceux qui n'y croient point ne pensent pas qu'il y ait mieux à dire. Lamennais nie en termes formels la chute de l'homme, et par suite l'incarnation, la rédemption, la divinité de Jésus-Christ. Il nie les mystères et les sacrements. Il nie les peines éternelles; en un mot, il nie tout l'ordre surnaturel, qu'il accuse d'être la source de toute erreur et de toute obscurité. Encore une fois, y a-t-il là de quoi se montrer si surpris et si effrayé? Tous les déistes en font autant, et nul ne les accable de malédictions, excepté ceux qui croient. Mais pour Lamennais, c'est tout différent. Le philosophe est homme de parti, et ce sont moins ses opinions en matière de religion que ses vues en politique qui lui attirent la réproba-

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