LES (( DISCUSSIONS CRITIQUES
tion mêlée d'outrages dont on essaie de le couvrir, ce Ainsi s'est accompli, dit Lerminier, dans M. de La Mennais, le détachement le plus entier d'avec l'antique foi dont il fut le ministre; enfin, tout a disparu et, dans cette âme, il n'y a plus que des ruines, qu'un vide immense. » Mais le même écroulement ne s'est-il pas fait dans l'âme de Théodore Jouffroy, par cette nuit de décembre qu'il a racontée avec une éloquence si mélancolique? Qui conteste que de telles crises morales ne soient pour les intelligences d'élite qui les traversent le plus douloureux tourment? Pourquoi les injurier, quand il faudrait plutôt les plaindre? Oh! oui, Lamennais a beaucoup souffert de ce brisement intime cle tout ce qui faisait sa vie pensante; il a passé par les angoisses de l'agonie des forts, cette agonie redoutable et touchante qu'ignore la médiocrité. Mais s'il a sué sang et eau, comme autrefois Jésus dans le jardin des oliviers, il s'est relevé pour monter vers un idéal qu'il jugeait supérieur, et à supposer qu'il se démentît, ce n'était du moins ni pour or ni pour argent. Comme dit Daniel Stern, ce la charité ardente de sa grande âme blessée, sa vie solitaire, la fierté simple d'une pauvreté qu'il avait préférée à la pourpre, l'autorité même du sacerdoce restée empreinte sur sa personne et dans les habitudes cle son langage lui donnaient un grand prestige ».
Une seule fois peut-être, dans sa carrière d'écrivain noble et pur, il manqua à ce qu'il se devait à luimême, en publiant un livre bizarre, obscur, d'une facture pénible, d'une lecture fastidieuse, qui ne pouvait que troubler les esprits, sans servir sa cause : c'est le lourd, étrange et presque incompréhensible pamphlet qui s'appelle Amschaspands et Darvands. Les admirateurs de l'écrivain furent déroutés et ses
ennemis triomphèrent. Ce fut à qui dirait qu'il était désormais sans génie comme il était sans foi. Sous le voile transparent dune lutte des bons génies (Amschaspands) contre les mauvais (Darvands), à la faveur d'une fiction qui n'est même pas poétique, ce livre offre une satire violente, souvent injuste, toujours exagérée des hommes et des choses du règne de Louis-Philippe. Il y eut un véritable cri d'indignation contre certains portraits des principaux personnages d'alors, et particulièrement contre celui de M. Guizot. Il est en effet difficile de pousser plus loin ni avec plus de vigueur les traits de la haine la plus noire. L'énergie de ces peintures d'une horrible et grimaçante laideur, n'en fait que ressortir davantage l'atroce injustice. Ce n'est pas le talent qui fait défaut ici, comme on l'a trop dit, c'est le sentiment exact de la justice. Ces portraits, pour avoir été crayonnés de main de maître, ne donnent pas l'idée vraie des hommes qu'ils sont destinés à représenter.
Il y a trop d'imagination et point assez de réalité. Lamennais était d'une nature trop éminemment subjective pour s'astreindre à observer les hommes dans leurs motifs et dans leurs passions, avec leurs qualités et leurs défauts, leurs vices et leurs vertus, et surtout pour rendre à chacun ce qui lui était dû. A la vérité, il ne se donne pas comme justicier mais comme vengeur. A ses yeux prévenus, le mal l'emporte sur le bien, et cela suffit pour qu'il tonne contre la société, de sa voix terrible, des malédictions foudroyantes. Rien ne trouve grâce devant lui. Il voudrait réduire le monde en poudre, pour en créer un nouveau. A travers la tristesse que lui inspire le présent, brille cependant la foi dans l'avenir de l'humanité. La marche de la société est comparée au vol du passe-
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reau qui s'abaisse et se relève alternativement. L'homme ne voyage pas dans la plaine. Devant lui, est un mont qu'il lui est commandé de gravir, et après celui-ci un autre plus élevé, et ainsi toujours; parvenu au sommet, il faut qu'il redescende, pour remonter ensuite. La religion ne meurt qu'en apparence; elle renaît toujours, se transformant chaque fois selon les besoins de la société dont elle suit les progrès et dont elle caractérise l'état. Le système social est vieilli, usé; il ne satisfait plus aux conditions de la vie des peuples; mais au fond ce mal est un bien; quelque chose naît sous ces images de mort; sur ces ruines auxquelles tous les peuples auront mis la main s'élèvera une demeure plus vaste, plus magnifique, à laquelle chacun d'eux apportera sa pierre et que tous, unis par la même foi, habiteront un jour en commun.
Le livre Amschaspands et Darvands n'expose pas un système; c'est plutôt un ouvrage de polémique contemporaine, qui resta d'ailleurs inintelligible pour la plupart de ceux qui le lurent, et c'est son plus grave défaut. On eut beau nier le talent d'écrivain de l'auteur; on fut forcé de reconnaître qu'il renfermait encore des beautés du premier ordre, un tableau splendide des merveilles de la création, une esquisse touchante du bonheur du pauvre, enfin tous ces petits poèmes qui forment aujourd'hui le petit opuscule Une voix de prison, où se trouvent quelques-unes des plus ravissantes inspirations du fier et tendre génie de Lamennais. On dut aussi faire l'aveu de ce qu'il y a d'émouvant dans l'ardente sympathie que l'auteur témoigne aux petits, aux faibles, aux déshérités, aux sacrifiés de notre race. Il rugit comme un lion, mais il pleure comme une mère. L'infortune des pauvres l'attendrit toujours : « Misereor saper tur-
bam », pourrait-il dire, lui aussi, et c'est peut-être la plus divine parole du christianisme.
On a reproché à Lamennais de n'avoir pas su parler aux femmes, et encore plus de n'avoir pas su bien parler d'elles. C'est un sujet toujours si difficile qu'il paraît avoir été préoccupé de l'éviter. Il est ordinairement sévère pour la femme. « La femme, disait-il, est une fleur qui n'exhale de parfum qu'à l'ombre. » Et ailleurs encore : « Je n'ai jamais rencontré de femme qui fût en état de suivre un raisonnement pendant un demi-quart d'heure. Elles ont des qualités qui nous manquent, des qualités d'un charme particulier, inexprimable, mais en fait de raison, de logique, de puissance de lier les idées, d'enchaîner les principes et les conséquences et d'en apercevoir les rapports, la femme même la plus supérieure atteint rarement à la hauteur d'un homme de médiocre capacité. » M. Renan, qui a touché ce point de la vie morale de Lamennais avec une exquise délicatesse , dit que (( sa manière scolastique de prendre les choses ne laissa point apercevoir à Lamennais comment les femmes, par des voies à elles connues, arrivent à tout comprendre, non selon les principes de l'École, mais selon un tact fin et sûr. L'orgueil du prêtre, ajoutet-il, dont Lamennais ne se départit jamais, l'aveugle sur tout cela; il avait vu la femme trop humble et trop docile devant lui, pour qu'il pût la placer bien haut! » Oserai-je réclamer contre cette conclusion, suivant moi excessive, en faveur de Mlle Ninette de Lucinière, cette amie aussi intelligente que tendre de Lamennais, qui lui écrivait des lettres d'une si libre fermeté? Et me sera-t-il permis de dire que, si le discrédit qui a frappé le livre des A mschaspands et Darvands n'avait pas empêché de le lire, on n'aurait pas manqué d'être frappé de la lettre LU où le rôle de la
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femme dans la société est examiné et caractérisé par Lamennais, en des termes d'une haute raison et de la plus rare éloquence :
ce La femme, dit-il, exerce une influence plus grande de beaucoup que n'affecte de le penser l'aveugle orgueil de l'homme. Il se croit supérieur à sa compagne, parce qu'il est autre, parce qu'aux qualités qui sont les siennes est attachée la domination, apparente du moins. Je dis apparente, car, en réalité, il obéit plus qu'il ne commande. L'insinuation, la douceur, la grâce, l'attrait de la beauté, le charme de la foiblesse même triomphent le plus souvent de ce superbe dominateur. La femme règne de fait, et en cédant, elle gouverne encore. Que seroit sans elle la vie humaine? Une lutte désespérée, un sanglant combat de l'homme contre la nature et de l'homme contre l'homme. Elle lui verse un philtre qui endort ses maux, elle amollit sa dureté farouche, modère ses rudes passions, calme ses colères, lui fait du travail et de la souffrance même, par sa tendresse compatissante, son dévouement inépuisable, par la continuelle effusion d'un amour qui renaît de lui-même et ne tarit jamais, comme une sorte de joie ineffable. Il y a dans son cœur des délicatesses si exquises et tout ensemble si spontanées qu'elle les ignore elle-même. La source en est voilée, mystérieuse. Elles s'exhalent d'elle comme le parfum de la fleur pudique que ses suaves effluves décèlent vaguement et que l'œil ne voit pas. Une native commisération, une sympathie irrésistible l'attire vers ce qui souffre. Toutes les misères inséparables de la condition humaine ou qui engendrent les vices de la société, semblent avoir été commises à ses soins. Elle est vraiment la providence de l'infirme, du pauvre, de l'innombrable tribu des abandonnés. Elle remplit une mission céleste, elle
apporte avec soi quelque chose de Dieu, du secours pour tous les besoins, des baumes pour toutes les plaies, des paroles qui enchantent toutes les douleurs. Et je n'ai rappelé encore que ses moindres bienfaits. Plus sûr que le raisonnement, un infaillible instinct la préserve des erreurs fatales auxquelles l'homme se laisse entraîner par l'orgueil de l'esprit et de la science. Tandis que la curiosité insatiable de l'homme l'emporte, à travers je ne sais quel crépuscule trompeur, en des régions peuplées de fantômes ; tandis que sa vaine et débile raison ébranle aveuglément les bases de l'ordre et de l'intelligence même, la femme, éclairée d'une lumière plus intime et plus immédiate, les défend contre lui, conserve dans l'humanité les croyances par lesquelles elle subsiste, les vérités nécessaires, les grandes lois de la vie intellectuelle et morale. Elle en est, au milieu de la confusion des idées et des révolutions des systèmes, la gardienne pieuse et incorruptible. Souvent l'homme, à cause de cela même, l'accuse de foiblesse, de préjugé, de superstition; et il ne sait pas qu'au fond l'objet de sa superstition, c'est Dieu caché sous les symboles qui le révèlent obscurément, que son préjugé c'est le vrai immuable embrassé par le cœur, que sa foiblesse, c'est la force innée, la puissance souveraine de la nature même. Les lois dont je parlois tout à l'heure, non seulement perdroient leur autorité sur la terre, mais altérée par mille conceptions fausses, la notion même s'en éteindroit, si doublement mère, la femme dès le berceau n'initioit l'enfant à ces sacrés mystères, si elle ne déposoit en lui l'impérissable germe de la foi qui le sauvera, ne le nourrissoit de ce lait divin.
(( Quoi qu'on ait fait pour la détourner de sa fin véritable, pour l'égarer hors de la règle par l'appât
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d'une fausse liberté, d'une indépendance qui ne seroit que le plus dur, le plus dégradant esclavage, elle a repoussé avec dégoût les suggestions des tentateurs. Elle a voulu rester ce qu'Ormuzd (Dieu) l'a faite, ce que l'humanité a de plus ravissant et de plus saint, la vierge, l'épouse, la mère. Ses destinées seront belles dans l'avenir qui s'approche. En inspirant de bonne heure à l'enfant les religieux sentiments qui doivent animer l'homme, l'esprit de sacrifice, de dévouement, d'amour, le courage contre soi, le mépris des choses matérielles, du corps et de ses convoitises, en le préparant aux devoirs qu'il aura bientôt à remplir, c'est elle qui enfantera cet avenir que pressent un instinct mystérieux ; il sera, lui aussi, le fruit de ses entrailles. »
Après cette page, qui pourrait soutenir que Lamennais n'a rien compris à la destinée comme à la mission de la femme? Sous ce rapport, comme sous tant d'autres, sa mémoire devait être non seulement défendue, mais réhabilitée.
Enfin, voulant en quelque sorte parachever son œuvre d'éducation chrétienne de la démocratie, il se décida à publier une traduction populaire des Évangiles, avec des Réflexions à la fin de chaque chapitre, comme celles qu'il avait ajoutées à l'Imitation de Jésus- Christ.
Ce ne sera point dégrader la gloire si pure de Lamennais que de dire ici qu'il se trouvait à cette époque de sa vie dans toutes les angoisses de la pauvreté, que les éditions successives de son Imitation étaient sa seule ressource, et que le projet d'augmenter son modique revenu, en publiant sur le même modèle un autre livre destiné dans sa pensée à devenir encore plus populaire, ne fut probablement pas étranger à sa détermination. Il y avait d'ailleurs
longtemps qu'il portait cette idée dans son esprit, estimant qu'il ne saurait y avoir de lecture plus fortifiante et plus douce, plus consolatrice et plus calmante pour les pauvres dans leur misère que celle de la vie de Jésus.
Gela parut le comble de l'audace et de l'impiété !
Lamennais osait dire que Jésus n'était pas venu sur la terre pour apporter les dogmes chrétiens et qu'il avait laissé une liberté entière aux spéculations de l'esprit, au travail perpétuel de la pensée d'où naît la science! Cet « affreux blasphème » est considéré aujourd'hui comme un simple lieu commun dans l'histoire des religions; mais en ce temps-là, les pharisiens du parti conservateur qui s'appuyaient sur l'Église et qui l'appuyaient, affectèrent de crier au scandale. On reprocha de toutes parts à l'ancien prêtre de Jésus-Christ de se cacher derrière lui pour prêcher ses doctrines subversives et révolutionnaires, de faire du Livre saint un livre de parti, et de corrompre et pervertir la parole divine, en la faisant servir à la plus abominable des propagandes antisociales. On n'alla pas jusqu'à dire que l'auteur de la traduction des Évangiles jetait dans les âmes les germes de tous les vices, en y répandant les enseignements chrétiens; mais on ne se fit pas faute de déclarer que si, dans les Réflexions, il y avait de belles et nobles pensées, il y avait au fond le fiel, l'esprit de révolte, l'inspiration du mal. Littérairement, la traduction des livres sacrés fut jugée admirable; mais, par une singulière fatalité, il se trouvait que la même plume qui écrivait cette traduction admirable, devenait, au dire des critiques, sèche, dure, sans finesse, sans tact, sans onction, dès qu'elle passait aux Réflexions. Il n'y a pas à s'arrêter à ce jugement ridicule. Lerminier lui-même, devenu l'un