‹ Lamennais; étude d'histoire politique et religieuseChapitre 109 sur 123 · LAMENNAIS ET LE P. VENTURA · texte numérisé non relu

LAMENNAIS ET LE P. VENTURA

nous l'avons déjà fait, à la gloire de la religion et au bonheur de la pauvre humanité. » Et le moine théatin ajoutait à son livre et à sa lettre le portrait du nouveau pape.

Cette démarche prouve le prix que Rome eût attaché à la rentrée de Lamennais dans le giron de l'Église, et il n'est pas douteux que souvent elle a dû réfléchir sur les moyens à prendre pour amener sa rétractation. Mais Lamennais n'était pas homme à se laisser faire, ainsi que le prouve sa réponse au Père Ventura.

(( Je n'ai jamais douté un seul instant de vos sentiments à mon égard; vous ne pouvez douter non plus de ceux que je vous ai voués depuis si longtemps et qui ne s'éteindront qu'avec moi. Mais toujours unis par le cœur, nous avons cessé de l'être complètement par les convictions de l'esprit. Celles que vous savez être les miennes — et que vous ne pouvez partager, je le comprends — sont mon être même, ma foi, ma conscience, et j'y trouve plus de bonheur que je n'en goûtai jamais en aucun temps de ma vie. Elles me consolent des maux présents par l'espérance, certaine à mes yeux, de l'avenir digne de lui, de sa puissance et de sa bonté, que Dieu prépare au monde. Il s'agite et se transforme sous sa main. Nous assistons à une grande mort et à une grande naissance : seulement, nous voyons la tombe et le berceau est encore voilé.

« Je prie de tout mon cœur Celui qui dispose souverainement des choses humaines de bénir les desseins qu'il inspire lui-même au Pontife vénérable dont les peuples, en ce moment, encouragent les efforts par leurs acclamations unanimes. La mission que la Providence a confiée à son zèle est immense. Il ne marchera point en arrière; il marchera jus-

qu'au bout avec fermeté clans la route glorieuse ouverte devant lui. Veuillez mettre à ses pieds mes vœux et mes respects.

ce Je garderai le portrait comme un souvenir précieux de l'ami tendre à qui je suis heureux de redire avec quelle sincère et vive affection je lui serai toujours dévoué. ))

Le Père Ventura de Raulica comprit-il, en recevant cette lettre, que toute démarche, du genre de celle qu'il avait tentée, ne pourrait être reprise sans aboutir au même insuccès? Il se contenta d'écrire de nouveau à Lamennais que ce dans la position qu'il avait prise, il lui paraissait impossible qu'il n'éprouvât point des troubles intérieurs capables de le rendre le plus malheureux de tous les hommes, et que s'il ne les éprouvait pas, il était à son avis le plus malheureux de tous les pécheurs )). Mais ayant eu l'occasion de le revoir à Paris chez le baron de Vitrolles, le religieux italien crut pouvoir se permettre d'affirmer que Lamennais, en présence de ce dernier, avait parlé dans les termes du dernier mépris des oc malheureux » à qui il avait fait partager ses nouvelles opinions touchant la foi. Ici l'imposture est manifeste. Lamennais était incapable d'une telle hypocrisie, et le Père Ventura l'accuse d'une bassesse qui n'aurait pas trop répugné, à ce qu'il semble, à ce moine que l'on a connu tour à tour, sous la robe du théatin, démagogue effréné et suppôt du plus violent absolutisme. Il n'y a donc pas à s'étonner que Lamennais ait pris ses mesures pour éviter qu'un tel personnage s'approchât de son lit de mort.

Les catastrophes privées qui signalèrent la fin de la monarchie orléaniste, la mort tragique de la duchesse de Praslin, le procès en concussion fait à de hauts personnages, anciens ministres, ajoutèrent

Page 1