‹ Lamennais; étude d'histoire politique et religieuseChapitre 108 sur 123 · COMMENCEMENTS DU REGNE DE PIE IX · texte numérisé non relu

COMMENCEMENTS DU REGNE DE PIE IX

paraît guère que Lamennais s'y soit bien vivement associé. Non qu'il y fût indifférent, mais il était devenu fort sceptique à l'endroit de Rome, de la hiérarchie, des congrégations qui forment les conseils de la papauté. « Une chose m'a frappé à Rome, disait-il dans les Discussions critiques. En ce qui touche les doctrines générales du christianisme, les opinions théologiques et philosophiques, on y écoute tout, on y discute tout avec un calme extrême, avec une impartiale froideur, qui quelquefois ressemble assez à de l'indifférence ; mais s'agit-il des droits du pape, de son autorité, de ses prérogatives; s'agit-il surtout des intérêts du pontificat, ces gens si impassibles s'animent soudain, leur visage se colore, leur parole se passionne, leur voix prend de l'accent; ce ne sont plus du tout les mêmes hommes. Pourquoi cela? » Après les événements de 1849, la sortie du pape de Rome, le séjour à Gaëte, la rentrée à la suite de l'armée française et l'inauguration de la politique ultra-réactionnaire de 1850, Lamennais a certainement dû s'applaudir lui-même de la vérité de son observation.

Dans les commencements, il était plutôt sympathique à Pie IX. Il écrivait au baron de Vitrolles : « Nous verrons jusqu'où le nouveau pape poussera cette vertu qui sera mise chez lui à plus d'une épreuve. Il aura fort à faire entre l'Autriche et les autres puissances, entre les puissances et ses sujets, dont l'irritation croît chaque jour. Il me semble impossible qu'il ne fasse pas quelques concessions. Mais comme forcément elles seront insignifiantes, elles n'apaiseront point le mécontentement, et, trois mois après, la guerre recommencera. Il faut que le vieux monde s'en aille, et il s'en va de fait. » Lamennais voyait juste, mais il se croyait trop près des évé-

nements. Son impatiente imagination lui représentait toutes choses se précipitant en quelque sorte à sa volonté et selon ses désirs. Tout au contraire se produit lentement dans l'humanité comme dans la nature. Il est surprenant qu'un homme, doué d'une pensée assez vigoureuse pour introduire dans l'ordre supérieur des spéculations philosophiques un principe comme celui de l'évolution, car à cet égard il a été aussi un précurseur, n'ait pas eu le sang-froid nécessaire et la possession de soi-même qu'il aurait fallu pour appliquer ce principe aux faits contemporains. Mais chez Lamennais, il n'y avait nul sens de la politique, qui est l'art de se rendre et de tenir compte des réalités.

Au milieu de l'effervescence véritable que déterminèrent dans le monde catholique les velléités libérales de Pie IX, Lamennais reçut de son ancien ami, le Père Ventura de Raulica, général des Théatins, l'ouvrage que ce religieux venait d'écrire sur le grand agitateur de l'Irlande, Daniel O'Connell. Cet envoi était accompagné d'une lettre où le Père Ventura, après avoir dit que son livre n'était que le résumé des grandes et magnifiques doctrines que les anciens écrits de Lamennais avaient développées dans son esprit, exprimait la crainte que son ami, ayant abandonné ces doctrines, ne fût pas aussi heureux qu'il méritait de l'être, et il en venait à l'objet même de sa démarche : « J'ai aussi une ambassade à vous faire : c'est de la part de l'ange que le ciel nous a envoyé, de Pie IX que j'ai vu ce matin. Il m'a chargé de vous dire « qu'il vous bénit et vous attend pour vous embrasser ». C'est le Pasteur qui cherche sa brebis, c'est le Père qui va à la recherche de son enfant. Aussi je ne désespère pas de vous voir revenir à l'ancien drapeau, pour travailler ensemble comme

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