PROCÈS DE L ABBÉ DE LA MENNAIS
du tribunal correctionnel, ayant à ses côtés pour défenseur Berryer fils, avocat célèbre depuis le procès du maréchal Ney où il avait plaidé sous les auspices de son père. M. Berryer qui a laissé une si grande renommée et dont on a pu dire avec vérité qu'il était l'éloquence même, à la tribune comme au barreau, parla admirablement, ainsi que le dit Lamennais dans une de ses lettres à Mme la comtesse de Sentît. Ecartant la question de doctrine sur laquelle, dit-il, il ne pouvait pas plus défendre son client que le tribunal ne pouvait le juger, il discuta la question légale de savoir si la Déclaration de 1682 était encore loi de l'État, et s'attacha à démontrer qu'on ne tendait à rien de moins par ce procès qu'à établir une Église nationale et à préparer à la France un avenir semblable à celui que présente l'histoire d'Angleterre sous Henri VIII et ses successeurs. C'était l'une des thèses contenues dans le livre incriminé : après quoi, le président ayant demandé, suivant l'usage, au prévenu s'il n'avait rien à ajouter pour sa défense, l'abbé de La Mennais se leva et dit ces quelques mots : ce Je dois à ma conscience et au caractère sacré dont je suis revêtu de déclarer devant le tribunal que je demeure inébranlablement attaché aux principes que j'ai soutenus, c'est-à-dire à l'enseignement invariable du chef de l'Église, que sa foi est ma foi, sa doctrine ma doctrine et que jusqu'à mon dernier soupir, je continuerai de la professer et de la défendre ». Le tribunal, ce attendu que le caractère de l'abbé de La Mennais, ses opinions, ses sentiments religieux et monarchiques ne permettaient pas même de supposer l'intention d'un pareil délit », acquitta le prévenu sur le chef de prévention d'attaque à la dignité du roi, à l'ordre de successibilité au trône; et ce attendu que le livre incriminé ne pouvait être lu et apprécié que
par les personnes instruites et éclairées, et que d'ailleurs le caractère de l'abbé de La Mennais devait être pris en grande considération », le condamnait, du chef d'atteinte portée aux lois de l'État, à trente francs d'amende, et ordonnait la saisie du livre. Cette condamnation parut de pure forme, et arrachée aux juges par la nécessité d'accorder quelque chose à de vives sollicitations.
Le coup n'en était pas moins porté : le gallicanisme avait été terrassé si violemment qu'il ne s'en est pas relevé. Qu'on relise en effet le livre De la Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil, et l'on y retrouvera, dans toute leur force inébranlée, les arguments qui ont défrayé la polémique catholique pendant cinquante années de notre siècle et qui, avec ceux du livre de M. de Maistre, du Pape, ont servi aux écrivains ultramontains, évêques et théologiens, journalistes et laïques, à subjuguer les catholiques français, le clergé comme les fidèles, et à incliner leur foi sous la déclaration dogmatique, au concile du Vatican de 1870, de l'infaillibilité personnelle et séparée du Pontife romain. Après avoir été précurseur de cette doctrine, Lamennais a donc triomphé avec elle.
Le gallicanisme de l'ancien régime, le gallicanisme même de la Restauration ont succombé. Est-ce un bien? Est-ce un mal? C'est une question qui n'intéresse que les catholiques. De bons esprits estiment qu'il y a toujours imprudence à pousser un principe jusqu'à ses conséquences extrêmes, et il est certain que l'infaillibilité du pape, proclamée solennellement sur la ruine du gallicanisme, ressemble beaucoup à une victoire abusive de l'esprit théocratique qui, ayant désormais épuisé sa vertu, ne peut plus guère que déchoir. Pour ce qui est du gallica-