IMPRESSIONS DE LAMENNAIS A ROME
produit sur l'abbé de La Mennais une impression profonde de dégoût et de mépris qui rappelle l'indignation violente de Luther. « J'espère, écrit-il à Mme de Senfft, que mon séjour à Rome ne se prolongera pas désormais longtemps, et l'un des plus beaux jours de ma vie sera celui où je sortirai de ce grand tombeau où l'on ne trouve plus que des vers et des ossements. Oh! combien je me félicite du parti que j'ai pris il y a quelques années de me fixer ailleurs et que vous m'avez tant reproché. — Visiblement La Mennais se reporte à son premier voyage en 1824 et à l'offre que le pape Léon XII lui fit de le garder auprès de lui, en lui offrant le chapeau de cardinal. — J 'au rois traîné dans ce désert moral, une vie inutile, me consumant d'ennui et de chagrin. Ce n'étoitpas lama place. J'ai besoin d'air, de mouvement, de foi et d'amour, de tout ce qu'on cherche vainement au milieu de ces vieilles ruines sur lesquelles rampent comme d'immondes reptiles, dans l'ombre et dans le silence, les plus viles passions humaines. » Et, tout de suite, le démon prophétique le ressaisit : « Encore vingt ans d'un pareil état, et le catholicisme seroit mort. Dieu le sauvera par les peuples : que m'importe le reste? Ma politique, c'est le triomphe du Christ; ma légitimité, c'est sa loi; ma patrie, c'est le genre humain qu'il a racheté de son sang. »
Quant à l'objet même de son voyage, l'abbé de La Mennais ne semblait s'étonner que du silence obstiné que l'on gardait sur ses doctrines. Il ne croyait pas une condamnation possible, après les déclarations réitérées que lui avaient faites les théologiens les plus considérables de Rome sur sa parfaite orthodoxie. « Nos doctrines comme notre conduite sont jugées ici à l'abri de tout reproche; seulement il est probable que l'on ne se prononcera pas publiquement.
198 l'abbé de la mennais dans l'église.
On ne fera rien pour la vérité, on n'en a pas le courage; on ne fera rien contre, les promesses ne le permettent pas. » La curie invoquait, pour ne pas répondre aux demandes des rédacteurs de l'Avenir, des raisons qui ne faisaient qu'irriter leur impatience. Vers la fin de février 1832, le cardinal Pacca leur remit de la part du Pape une lettre évasive et dilatoire, où il leur faisait savoir que « tout en rendant justice à leurs talents et à leurs bonnes intentions, il était mécontent qu'on eût remué depuis peu certaines controverses et opinions au moins dangereuses », et les prévenait « qu'il ferait examiner selon leurs désirs, l'exposition de leurs doctrines, mais que cet examen devant être fort long, ils pouvaient retourner en France, où l'on prendrait soin de les avertir, lorsqu'il serait terminé ». L'abbé de La Mennais ne vit dans cet ajournement indéfini qu'une concession nouvelle faite par la Papauté aux puissances temporelles : (( L'Église est complètement sacrifiée à la politique, écrit-il à l'abbé Gerbet; ce sont les puissances hérétiques, schismatiques, impies, qui gouvernent à leur gré les choses du catholicisme ; et malgré ces énormes prévarications, le Pape ne sauvera point son pouvoir temporel; il se dissout de tous les côtés, et l'on doit désirer que cette dissolution soit prompte, car autrement la foi périroit. Tout marche en Europe vers une catastrophe sanglante, épouvantable, mais dont l'effet sera de régénérer l'Église, et en modifiant ses institutions, en changeant l'esprit de ses ministres, de ramener les peuples à la religion. C'est la pensée de quiconque a une pensée dans ce pays-ci. « Au contraire, l'abbé Lacordaire discerna très clairement dans la lettre transmise par l'intermédiaire du cardinal Pacca, le parti pris de la Cour de Rome de ne céder aux objurgations des rédacteurs de l'Avenir que pour leur