‹ Lamennais; étude d'histoire politique et religieuseChapitre 65 sur 123 · LACORDAIRE ET LAMENNAIS · texte numérisé non relu

LACORDAIRE ET LAMENNAIS

imposer silence, s'ils continuaient à l'obséder : aussi, dès ce moment, la résolution d'abandonner l'abbé de La Mennais et de revenir en France se présenta à son esprit. Déjà des dissentiments avaient éclaté dans l'intimité des relations quotidiennes entre le maître et le disciple, en présence de Montalembert qui, sous l'empire d'une véritable passion d'esprit et de cœur, donnait presque toujours raison à celui qu'il appelait son père, « à celui qui l'avait engendré à la véritable vie morale ». Lacordaire et Lamennais au fond n'étaient point faits l'un pour l'autre : ils n'entendaient de la même manière ni la religion ni la politique. Lacordaire, en se faisant prêtre, avait obéi à une vocation tout d'abord exclusivement personnelle; il était surtout préoccupé du salut de son âme, et sa foi religieuse était, si l'on peut ainsi parler, plus personnelle, plus intérieure, que celle de Lamennais qui, de tout temps, n'a vu dans la religion que le bien supérieur et sacré des sociétés humaines. De même en politique, Lacordaire avait un tempérament modéré avec des opinions extrêmes, tandis que Lamennais professait avec violence des opinions rétrogrades. Dans l'évolution qui porta l'abbé de La Mennais de la monarchie à la République, l'abbé Lacordaire ne le suivit pas, encore qu'il fût démocrate de naissance et rattaché très étroitement aux principes de la Révolution française. Lacordaire ne croyait pas la République possible en France avant un demi-siècle, et Lamennais, la désirant avec passion, l'annonçait tous les jours pour le lendemain. Il y avait donc entre ces deux hommes dévoués à la même œuvre un profond désaccord, et, quand la lettre du pape fut remise à l'abbé de La Mennais, l'abbé Lacordaire insista vivement pour que l'on revînt en France. Il se trouva seul de son avis, et c'est pour les écrivains catholiques un éternel sujet

iOO L ABBE DE LA MENNAIS DANS L ÉGLISE.

de louanges à l'adresse du célèbre dominicain que cette résistance du disciple au maître chargé de gloire et de génie : dans le feu de la lutte, Ch. de Montalembert la jugeait avec la dernière sévérité.

Avant de partir pour Paris, Lacordaire accompagna ses deux amis à l'audience qui fut accordée aux pèlerins de Y Avenir par le Souverain Pontife. Grégoire XVI les reçut avec une préoccupation marquée , celle d'éviter tout propos direct ou indirect, toute allusion même lointaine, relativement à leur séjour à Rome. L'abbé de La Mennais, dans une lettre à M . de Vitrolles, parle de la bonté du pape : c'est le lieu commun ordinaire, après ces audiences. Mais ce qu'il ne dit pas, c'est la stupéfaction, la douleur dont il fut saisi, lui, l'ardent prêtre breton qui faisait pour la régénération de l'Église, des rêves dignes d'un Grégoire VII et d'un Savonarole, quand il se vit en présence d'un Pape, ayant en mains les clefs de Saint-Pierre, c'està-dire le pouvoir de lier et de délier, avec la mission de parler aux peuples et aux rois et de leur imposer les divins commandements, et qui, pour toute réponse aux demandes qui se pressaient sur ses lèvres se contentait en moine italien, à la fois sceptique et rusé, de lui parler du talent de Michel-Ange pour les figurines fondues à cire perdue et de lui offrir dans une boite de lapis-lazuli une prise de son meilleur tabac. A la vue de ce Pontife qu'il plaçait clans une sphère supérieure et qui lui apparut comme un personnage de comédie bouffonne, Lamennais, on peut le dire, tomba du haut de toutes ses illusions. On a souvent parlé de sa chute : c'est ce jour-là qu'il la fit, cette chute si célèbre, mais ses compagnons ne la virent point.

Que demandait-il, le grand et infortuné réformateur? Hélas! rien qu'un mot paternel, « Je me suis souvent

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