LAMENNAIS ET GREGOIRE XVÎ
étonné, écrivait plus tard Lamennais, que le Pape, au lieu de cette sévérité silencieuse, ne nous ait pas dit simplement : vous avez cru bien faire, mais vous vous êtes trompés. Placé à la tête de l'Église, j'en connais mieux que vous les besoins et les intérêts, et seul j'en suis juge. En désapprouvant la direction que vous avez donnée à vos efforts, je rends justice à vos intentions. Allez, et désormais avant d'intervenir en des affaires aussi délicates, prenez conseil de ceux dont l'autorité doit être votre guide. » Ce peu de paroles, ajoute l'abbé de La Mennais, aurait tout fini. Hélas! non, tout n'aurait pas été fini, car Lamennais avait, lui aussi, sa mission en ce monde, et nulle autorité ne pouvait l'empêcher de l'accomplir. Quelle mission? Celle d'annoncer à l'Église les conditions inéluctables de sa réconciliation avec les peuples si elle doit s'opérer.
Un soir, après-diner, à La Chênaie, Lamennais, au milieu de ses disciples, avait dit de sa voix profonde, avec des éclairs dans les yeux : « Voyez-vous cette pendule? on lui dirait : si tu sonnes dans dix minutes, on te coupera la tête, que, dans dix minutes, elle ne sonnerait pas moins l'heure qu'elle doit sonner. Faites comme cette pendule, messieurs! Quoi qu'il puisse arriver, sonnez toujours votre heure! »
Cette étrange boutade, ayant pour conclusion un conseil si roicle, frappa vivement tous ceux qui l'entendirent : ils crurent y voir comme une image de la destinée violente et inflexible de leur maître. C'était vrai. Comme la pendule symbolique, Lamennais a sonné son heure, quels que fussent ses doutes, ses alarmes, ses désespérances. Son âme, quand elle avait à parler, était incapable de se réfugier dans le silence. Il y a une parole bien connue dans l'Église et dont on ne s'est pas assez souvenu, avant de le poursuivre de
tant de malédictions : les saints ne se sont jamais tus! Lamennais ne pouvait pas se taire, l'eût-il voulu. Mais qu'a-t-on fait d'ailleurs pour l'y amener? Rien. On ne lui témoigna dans Rome, après comme avant l'audience du Pape, que la réserve la plus froide, la défiance la plus humiliante. Ce qu'il souffrit durant cette longue attente, nul ne peut le dire, puisque, clans son livre des Affaires de Rome, il a gardé sur tant de tortures le plus cligne comme le plus complet silence. Que l'on admire tant que l'on voudra, dans le monde catholique, cette impitoyable attitude de la cour de Rome à l'égard de l'abbé de La Mennais, le plus grand apologiste de l'Église au xix° siècle! Il est impossible à l'historien, au philosophe, de ne point juger pareille conduite avec sévérité, de ne pas la déclarer trop impérieuse, trop exigeante pour la pauvre et faible nature humaine. Lamennais, attendant à Rome, dans une fièvre haletante, les conseils qu'il avait implorés et qui, pour lui, se présentèrent sous la forme d'une condamnation à laquelle il se refusait à croire, restera pour la postérité un des plus héroïques martyrs de la conscience religieuse. Encore une fois, on lui a souvent et durement reproché ce que l'on appelle son orgueil : pourquoi n'avoir pas tenté de désarmer cet orgueil par une de ces paroles touchantes que le véritable esprit chrétien sait inspirer? Et si l'abbé de Lamennais s'est perdu comme on le dit, qui devait le ramener, si ce n'est celui qui, préposé à la garde du troupeau, a pour tâche sublime de charger sur ses épaules les brebis égarées et souffrantes, pour les rapporter au bercail?
Peu à peu l'abbé de La Mennais en vint à comprendre que les lenteurs calculées de la diplomatie romaine lui créaient une situation fausse et dérisoire. Au mois de juillet 1832, il annonça l'intention