LAMENNAIS ET MONTALEMBERT
la désapprobation des esprits timides et les clameurs de la médiocrité ». Lamennais croyait profondément à sa mission, une mission autant sociale que religieuse que Lacordaire n'a jamais vue ni comprise dans toute son étendue, bien qu'il s'y soit trouvé associé. Avec Montalembert, le maître se sentait plus libre ; il écrivait à ce disciple bien-ai mé : « Il est bon de recommencer à parler, pour préparer la position qui devra être désormais la nôtre, dès que nous serons suffisamment dégagés de celle qui nous a valu tant de déboires. Au lieu de nous faire les champions du catholicisme, laissons-le entre les mains de la hiérarchie, et présentons-nous simplement comme les hommes de la liberté et de l'humanité. La vieille hiérarchie, et politique et ecclésiastique, s'en vont ensemble; ce ne sont plus que deux spectres qui s'embrassent dans un tombeau.... On n'en savoit pas plus quand la synagogue expira l. »
On voit par là que l'abbé de La Mennais se détachait de plus en plus des controverses religieuses
1. On n'a jusqu'à présent que quelques extraits des lettres si nombreuses échangées entre Lamennais et Montalembert pendant les sept ou huit années qu'ont duré leurs relations. La publication de cette Correspondance, d'un si haut intérêt, est vivement désirée.
C'est, en effet, le seul document qui puisse jeter une lumière nouvelle sur l'histoire de ces deux grandes âmes, si sincères, si nobles, si passionnées pour le bien, histoire plus curieuse et plus saisissante, dit M. Silvestre de Sacy, que celle de beaucoup de rois et d'empereurs! roman dont les péripéties et la catastrophe ont, pour un esprit sérieux, un intérêt bien autrement vif, bien autrement touchant que les aventures vulgaires qui composent ce qu'on appelle d'ordinaire un roman!
Mme la comtesse de Montalembert a déjà donné communication de ces lettres à M. Th. Foisset, auteur de la Vie du R. P. Lacordaire et ami de son illustre époux, et à M. l'abbé Ricard, auteur de divers écrits sur Lamennais et son école.
pour se donner tout entier à la propagande politique. Dans son Histoire de la Monarchie de Juillet, M. Paul Thureau-Dangin a mis en lumière avec beaucoup de sagacité l'effet produit sur l'imagination et la conduite de Lamennais par ce qu'il nomme « l'exaltation révolutionnaire de 1830 » ; il montre que cette exaltation ce bien loin de s'apaiser chez lui, à mesure que le calme et l'ordre se rétablissent, s'enflamme et. s'aigrit chaque jour davantage », et il ajoute que « par là surtout il tend à se séparer du chef de l'Église » : ce la révolte purement religieuse, si elle se présentait à lui tout d'abord, l'effrayerait probablement et le ferait reculer; mais il y glisse par la pente de la révolte politique » : vue fine et profonde, et d'une véritable impartialité.
C'est par là, en effet, que l'abbé Lacordaire se retrouva en dissentiment avec son maître. Les deux prêtres étaient revenus ensemble de Paris à La Chênaie, le disciple ayant jugé qu'il ne pouvait pas laisser seul l'homme de génie si durement frappé. L'abbé de La Mennais aimait Lacordaire peut-être plus qu'il n'a été aimé de lui, car si Lamennais était impérieux dans sa tendresse, Lacordaire était jaloux de son indépendance dans les soins respectueux qu'il lui rendait. Ce deuxième et dernier séjour à La Chênaie fut pour le jeune prêtre plein d'amertume et de tristesse. Il faut le laisser parler : « Bientôt, dit-il, dans le testament dicté à Sorèze, quelques-uns des disciples du maître tombé vinrent le rejoindre à La Chênaie. Cette maison reprit son caractère accoutumé, mélange à la fois de solitude et d'animation; mais si les bois avaient les mêmes silences, si le ciel de l'Armorique n'était pas changé, il n'en était pas de même du cœur du maître. La blessure y était vivante, et le glaive se retournait chaque jour par la main même de celui