‹ Lamennais; étude d'histoire politique et religieuseChapitre 79 sur 123 · NOUVELLES PERSÉCUTIONS · texte numérisé non relu

NOUVELLES PERSÉCUTIONS

signer la déclaration que l'on me demandoit, mais sous l'expresse réserve de mes devoirs envers mon pays et l'humanité dont nulle puissance au monde ne pouvoit ni exiger le sacrifice, ni me dispenser; qu'en signant cette déclaration simple, absolue, illimitée, je savois très bien que je signois implicitement que le Pape étoit Dieu, et que je le signerois explicitement quand on le voudroit pour la même fin. M. l'archevêque loua ma résolution. Je n'ai pas le droit d'en dire davantage. » En relisant cette terrible phrase : « je signois implicitement que le Pape étoit Dieu et je l'aurois signée explicitement », il est impossible de ne pas songer au mot non moins terrible du comte de Montalembert à la veille de mourir, au moment où se préparait la déclaration de l'infaillibilité personnelle et séparée du Pontife romain dans le Concile de 1870, quand il lui échappa dédire, comme par une réminiscence de son ancien maître, ce l'idole du Vatican ». Certes, ainsi qu'il l'a déclaré lui-même, Montalembert se serait soumis après la proclamation du nouveau dogme comme il s'était soumis au temps de sa jeunesse après la condamnation définitive de l'abbé de Lamennais. Le cœur humain a ses mystères, et la foi est une grâce de Dieu, qui agit surtout sur le cœur. Mais qui ne serait frappé de l'état d'esprit auquel peut conduire une doctrine qui ménage si peu la raison humaine dans sa faiblesse? A la révolte, disent les croyants; à la liberté, disent les autres.

C'était à cette liberté que Lamennais aspirait maintenant de toute l'ardeur de son âme. A cette âme si violemment oppressée, il avait su procurer quelque soulagement, dans la solitude de La Chênaie, en composant un court écrit où il avait comme déchargé le trop-plein d'irritation et de mansuétude, d'amour et de haine, de tristesse et d'espérance qui débordait en

bouillonnant de son cœur palpitant et meurtri. Chaque jour, il avait ajouté une page à ce petit livre. Il composait dans sa tète, au bruit du vent qui secouait les arbres de la forêt ou sous l'influence plus douce et plus calmante de la brise de mer qui se joue dans le rythme régulier des flots, des pages tantôt tombées du ciel, tantôt sorties de l'enfer, tour à tour pleines d'horreur et de pitié, tout étincelantes d'éloquence et de poésie. Il en lut plusieurs à ses amis les plus intimes, à l'abbé Gerbet, à Montalembert : ceux-ci, ravis de tant de génie dans un état d'âme si douloureux, n'y trouvèrent rien à reprendre sous le rapport de la plus pure orthodoxie. Il s'habitua ainsi peu à peu à l'idée de donner au public un ouvrage qu'il n'avait d'abord entrepris que pour lui-même. Un jour, vers la fin de février 1834, se trouvant à Paris . il fit venir Sainte-Beuve, qui alors était fort de ses amis, prit dans le tiroir de sa table un petit manuscrit, et lui demanda d'en procurer la publication sans que son nom parût : c'étaient les Paroles d'un Croyant.

Sainte-Beuve se mit en quête d'un éditeur. Il eut quelque peine à en trouver un qui voulût se décider à publier un livre sans nom d'auteur. L'auteur de Volupté s'adressa finalement à Eugène Renduel, chez qui paraissaient les productions de l'école romantique. Le libraire obtint de F. de La Mennais qu'il laisserait imprimer son nom à la première page ; Sainte-Beuve resta chargé de surveiller la publication, avec la permission de changer tout ce qu'il lui plairait de changer, et l'auteur repartit pour La Chênaie. Le grand critique avoue qu'après avoir parcouru le manuscrit, il n'en comprit pas tout d'abord toute la vitalité ni toute la portée. Il en fut averti, dit-il, d'une singulière manière. « Un matin que je reportais

les épreuves , on me prévint que l'imprimeur, M. Plassan, désirait me parler : « Vous êtes chargé, ce me dit-il, de l'impression d'un écrit de M. de La (( Mennais qui va faire bien du bruit; mes ouvriers (( eux-mêmes ne peuvent le composer sans être soule- « vés et comme transportés ; l'imprimerie est toute en « l'air. Je suis ami du gouvernement, je ne puis mettre ce mon nom à cette publication ; mais, comme l'affaire « est commencée, je ne refuse pas mes presses. » Je ne sais pas, ajoute Sainte-Beuve, comment l'affaire s'arrangea, mais le livre parut. Il produisit un effet prodigieux, non seulement à Paris et en France, mais en Europe où il fut traduit dans toutes les langues.

F. de La Mennais ne fut point surpris, mais tout fier de cet extraordinaire soulèvement de la pensée publique : « Tout de même, disait-il, la fibre humaine a vibré ! » Peu de temps avant la publication du livre, il écrivait à Mme de Senfft : « Il va paraître un petit livre qui vous déplaira fortement; vous en entendrez parler; je vous supplie de ne pas le lire; quelques-uns ne doivent pas l'entendre; d'autres ne le pourront pas ; ce n'est point un livre du présent, c'est un livre d'instinct, de pressentiment, de conscience. L'auteur a vu les larmes qui coulent des yeux des peuples, il a entendu leurs cris de souffrance, et il a senti en luimême un grand désir de les consoler. Il croit qu'un ordre nouveau se prépare et que le salut, l'unique salut est désormais dans l'union intime de la Justice et de la Liberté ; ses paroles sont âpres ; il ne les croit pas injustes. Cependant elles blesseront, elles doivent blesser; il le sent à regret. Encore un coup, je vous supplie de ne point le lire. Il y a peut-être au fond de tout cela comme un devoir mystérieux, comme un entier sacrifice de soi que l'on ne cherche point, que l'on fait plutôt et qui tire à l'âme affaissée d'an-

goisse cette parole : Transeat calix iste! Cet amer calice, il le faut boire pourtant jusqu'à la lie. »

Une lettre de M. de Vitrolles rapporte sous la forme la plus animée et la plus piquante les propos du monde conservateur sur les Paroles d'un Croyant. — (( Mais c'est une œuvre abominable, tous les principes sociaux y sont attaqués, quelle violence! quel talent! — Il n'y a plus de gouvernement possible si les lois sont insuffisantes pour faire condamner l'auteur par les cours d'assises. — Le conseil des ministres a été réuni et on a discuté pendant deux heures la poursuite de l'auteur et de l'ouvrage ; Guizot était pour la mise en jugement; l'amiral de Rigny était contre, non qu'il ne trouve l'œuvre exécrable, mais parce qu'il craint le scandale et l'inutilité. — Ce qu'il y a d'heureux dans tout cela, c'est qu'il est aujourd'hui prouvé jusqu'à l'évidence que l'auteur est fou et qu'il sera incessamment aux Petites-Maisons. J'espère bien que Chateaubriand ne tardera pas à l'y suivre. — Quel malheur qu'un si admirable talent ait cessé d'être le défenseur des saines doctrines, de celles qui seules peuvent maintenir la société ! — C'est l'Apocalypse de Satan. — C'est Babeuf débité par le prophète Ezéchiel. — C'est le bonnet rouge planté sur la croix! »

Combien plus touchantes, parce qu'elles sont plus émues que toutes ces invectives dictées par l'égoïsme mesquin et poltron des conservateurs que ce petit livre troublait dans leur paisible jouissance des privilèges sociaux, sont les plaintes et les frayeurs de la bonne Ninette de Lucinière, qui, usant de toute la liberté que lui a de tout temps laissée son illustre ami, lui écrit : « Vos Paroles d'un Croyant sont venues fondre sur nous comme un orage imprévu!... Vos ennemis tressaillent d'allégresse, et vos amis s'affligent. Les

premiers, par l'organe du Conslitulionnel, vous appellent « un mauvais prêtre », un « ambitieux » dévoré de la soif de vous faire chef de parti et qui, au nom de la charité, prêche la révolte contre les puissances que saint Paul nous commande d'honorer « lors même qu'elles seraient fâcheuses ». Nous avons lu votre ouvrage en petit comité d'amis : c'est le bon M. Blaize (le beau-frère de l'abbé de La Mennais) qui me l'avait prêté. Oh! quelle pureté, quelle élévation de style! Vue de beautés surtout, que de suaves pensées renferment quelques chapitres où vous avez laissé parler votre cœur! Ils. reposent l'âme des chapitres précédents qui l'avaient trop douloureusement émue. Mon excellent ami, me pardonnez-vous maintenant? Mais avec vous il y a vingt ans que j'ai l'habitude de penser tout haut. Je vous dirai donc que je ne conçois pas comment vous avez pu rêver l'existence possible d'une République telle que vous la dépeignez. Où trouverez-vous ce peuple capable d'être uni par les seuls liens de la charité, de se guider uniquement par le code évangélique, de n'avoir besoin ni de chefs ni de lois?... Nous ne valons pas mieux en 1834 qu'en 1789. Encore y a-t-il moins de religion maintenant dans les classes populaires, et ce sont ces classes que l'on mettra d'abord en avant. Alors, sauve qui pourra. Votre livre est dangereux; il étonne même Raspail, le plus fougueux de nos républicains. Il le disait hautement il y a quelques jours, et il semblait le regarder comme ayant été conçu et écrit dans un accès de délire. Moi, pauvre fille, je ne puis m'expliquer, dans ma simplicité, comment un cœur tel que le vôtre a voué tant de haine à l'autorité, puisque « toute autorité vient de Dieu ». Mon meilleur ami sur la terre, que je suis désolée de vous voir suivre une telle route, vous qui sembliez destiné à fournir une si belle et si

238 l'abbé de la mennais dans l'église.

utile carrière ! Il est certain que vous vous trompez sur la mission que le Seigneur vous avait donnée à remplir. Vous êtes abusé par votre ardente imagination. Un jour vous regretterez amèrement d'avoir usé votre génie à soulever les passions.... » Le cœur parle ici, et faut-il le dire? la raison lui dicte le meilleur langage. La clairvoyante amitié de cette respectable personne lui fait toucher La Mennais au défaut de la cuirasse. Elle lui dénonce à lui-même la chimère qui va le dévorer, en lui dénonçant cet esprit dangereux d'utopie auquel il va tout sacrifier.

Dans la famille même de l'abbé de La Mennais, on avait essayé de le détourner du projet de publier son livre; mais, comme on le pense bien, il repoussa ce conseil comme pusillanime. Il écrit à son beau-frère : ce Les motifs que j'ai de publier cet écrit sont : 1° la conscience qu'en le faisant je remplis un devoir, parce que je ne vois de salut pour le monde que dans l'union de l'ordre, du droit, de la justice et de la liberté; 2° ia nécessité de fixer ma position qui aux yeux du public est maintenant équivoque et fausse; de laver mon nom du reproche d'avoir connivé à l'horrible système de tyrannie qui pèse aujourd'hui sur les peuples. S'il faut souffrir pour cela, peu importe, je ne le regretterai pas. Il y a pour chaque position un genre de courage dont il est honteux de manquer. »

Toutes les puissances de l'ordre établi s'émurent à un degré vraiment inouï de ce petit livre, les Paroles d'un Croyant, qu'on lisait dans les ateliers, dans les salons, dans les cafés, dans les chaumières et jusque sur les places publiques. Rome se chargea de les venger. Le 15 juillet 1834, le pape Grégoire XVI lança une nouvelle Lettre encyclique, celle qui commence par les mots Singulari nos, où il s'exprimait ainsi :

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