‹ Lamennais; étude d'histoire politique et religieuseChapitre 80 sur 123 · L'ENCYCLIQUE (( SINGULARI NOS · texte numérisé non relu

L'ENCYCLIQUE (( SINGULARI NOS

(( C'est pourquoi, après avoir entendu quelques-uns de nos vénérables frères cardinaux de la sainte Église romaine, de notre propre mouvement, de notre science certaine, et de toute la plénitude de notre puissance apostolique, nous réprouvons, condamnons et voulons qu'à perpétuité on tienne pour condamné et réprouvé le livre dont nous venons de parler, qui a pour titre Paroles d'un Croyant, où, par un abus impie de la parole de Dieu, les peuples sont criminellement poussés à rompre les liens de tout ordre public, à renverser l'une et l'autre autorité, à exciter, à nourrir, étendre et fortifier les séditions dans les empires, les troubles et les rébellions : livre renfermant, par conséquent, des propositions respectivement fausses, calomnieuses, téméraires, conduisant à l'anarchie, contraires à la parole de Dieu, impies, scandaleuses, erronées, déjà condamnées par l'Église, spécialement dans les Vaudois, les Wiclefites, les Hussites et autres hérétiques de cette espèce. »

Rome fit plus : elle se décida enfin à se prononcer sur le système philosophique de l'auteur de VEssai sur l'indifférence en matière de religion, et l'Encyclique Singulari nos improuva tout à fait ce système fallacieux, ce attendu qu'en le suivant, entraîné par un amour téméraire et sans frein de nouveautés on ne cherche plus la vérité où elle est certainement, mais que, laissant de côté les traditions saintes et apostoliques, on introduit d'autres doctrines vaines, futiles, incertaines, qui ne sont point approuvées par l'Église et sur lesquelles les hommes les plus vains pensent faussement qu'on peut établir et appuyer la vérité ».

Ainsi rien ne subsista pour le Saint-Siège, la Curie et le catholicisme romain de ce qu'avait édifié avec tant de labeur, de persévérance, de zèle et de génie polémique le plus grand défenseur que l'ultramonta-

nisme ait eu clans le monde depuis les grands papes du moyen âge, les saints docteurs, les théologiens les plus versés dans la science sacrée, les casuistes les plus raffinés et les plus subtils. Telle est cependant l'ironie des choses humaines que, si l'ultramontanisme a fini par triompher et règne aujourd'hui en maître incontesté dans l'univers catholique, c'est à l'abbé de La Mennais, à ses écrits, à son influence persistante qu'il doit cette victoire. Qui pourrait dire aujourd'hui que ses idées, même condamnées, sont tout à fait mortes?

L'Encyclique de 1834 porta le dernier coup à l'école mennaisienne. Tous ses disciples, tous ses amis firent défection l'un après l'autre, et le Maître vénéré de La Chênaie se trouva seul. Lacordaire finit par vaincre les hésitations de Montalembert, en accourant auprès de lui en Allemagne pour le prêcher, le supplier, l'arracher à l'erreur. Le futur chef du parti catholique en France ne se soumit que le 8 décembre, près de cinq mois après la condamnation. Quant à l'abbé Gerbet il se mit en devoir de réfuter l'une après l'autre toutes les opinions qu'il avait autrefois adoptées et défendues, et dans l'Église — à part une violente haine qui ne réussit point à s'assouvir ellemême, — il ne subsista rien, du moins en apparence, ni de la philosophie ni de la politique de celui qui fut l'abbé de La Mennais.

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