‹ Lamennais; étude d'histoire politique et religieuseChapitre 86 sur 123 · LAMENNAIS AU PROCES D AVRIL · texte numérisé non relu

LAMENNAIS AU PROCES D AVRIL

Lamennais sont marquées au coin d'un bon sens politique supérieur, et suffiraient à prouver que ce grand esprit n'était pas toujours l'énergumène que l'on s'est plu à représenter, véritable échappé de l'enfer et digne d'y reprendre à jamais la chaîne. Il ne se rangeait nullement parmi les socialistes, et même il ne se doutait pas qu'il fût socialiste à sa manière. Dans tous les temps, il a protesté contre cette qualification, bien que personne ne l'ait plus complètement méritée. 11 y a, dans la brochure Du Procès d'avril et de la République, l'esquisse du discours que Lamennais se proposait de prononcer, si les accusés avaient consenti à se laisser juger. Dans ce discours, il défend les républicains contre les calomnies dont ils sont l'objet; il glorifie les prolétaires de Lyon qui, pendant leur triomphe momentané, ont si scrupuleusement respecté les personnes et les biens.

(( Que veulent-ils donc, ces républicains poursuivis par tant de haines? s'écrie-t-il à un certain moment. Que veulent-ils, si ce n'est le règne de l'équité, seul lien solide d'union, de la fraternité qui, par un libre échange de services, sous l'égale protection de la loi assure à tous la paix, la sécurité personnelle, et ce qui ne doit jamais manquer à aucun, le pain quotidien, l'aliment du corps et celui de l'esprit non moins nécessaire à l'homme? Ils ne cherchent point l'ombre; leur gloire comme leur force est de n'avoir rien à dissimuler. Pleins d'une immense foi au progrès social leur pensée de chaque jour, de chaque heure est de concourir à le hâter. Ils ont vu les maux innombrables qui pèsent sur la race humaine, et ils se sont dit : Travaillons sans relâche à les diminuer. Soulager les souffrances du pauvre, secourir le faible que le puissant opprime, se dévouer à ses frères, et s'il le faut, mourir pour eux. Qu'y a-t-il de meilleur

et de plus grand sur la terre? Venez donc vous tous qui ne croupissez point au sein d'un abject égoïsme, vous qui vivez, vous qui aimez, venez et unissonsnous pour accomplir l'œuvre d'amour. Le temps propice est arrivé, la moisson blanchit et déjà l'orient resplendit des feux qui achèveront de la mûrir. Espérance et joie, ineffable joie à ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront bientôt rassasiés ! »

De telles effusions seraient mieux à leur place dans un prêche que dans une plaidoirie politique, et l'inspiration profondément chrétienne, l'onction vraiment sacerdotale de ces grandes et belles paroles montrent assez que Lamennais, en abandonnant l'Église, ne renonça point tout d'abord à celles de ses opinions non plus qu'à ceux de ses sentiments qui tenaient enchaînés son esprit et son cœur. A dire la vérité, il n'y renonça jamais. Même au temps où il put se considérer lui-même comme définitivement affranchi du joug des dogmes, il resta toujours chrétien ; et, en cela, il ressemble beaucoup à J.-J. Rousseau, le premier maître de sa jeunesse qui redevint le maître de son âge mûr : ce qui faisait dire à P.-J. Proudhon avec une énergique familiarité : « Tu n'as rien ajouté à ton modèle ; ta philosophie se tait où les difficultés commencent, prêtre jadis par le cœur, prêtre aujourd'hui par la raison, prêtre toujours ». Prêtre, non; mais chrétien, sans aucun doute; et même à cette époque, en 1835, il n'avait pas encore chassé de son intelligence le rêve de régénérer la société, non seulement par un christianisme évolutif et progressif, véritable rajeunissement de l'ancien catholicisme romain, mais par l'action même du clergé.

Au cours des études qu'il avait recommencées, il en était venu à se prendre d'une belle admiration, comme tous les républicains de son temps, comme

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