LAMENNAIS AU PROCÈS D' AVRIL
que diviser profondément les esprits, et il n'y avait déjà que trop de causes de divisions, non seulement entre les accusés mais entre leurs défenseurs eux-mêmes. On se souvient de la vive altercation qui s'éleva, dans une réunion des défenseurs tenue chez Auguste Blanqui, entre Armand Garrel et Jules Favre : l'homme politique, le chef de parti ne voulant faire du procès qu'une grande démonstration politique de nature à frapper l'opinion, tandis que l'avocat, invoquant son devoir professionnel, tenait avant tout à défendre les accusés pour les rendre à leurs familles : « Eh bien ! soit, dit le journaliste parisien à l'avocat lyonnais ; puisque vous le voulez, nous ferons de tout ceci une simple affaire de police correctionnelle » : paroles dédaigneuses et sévères, qui n'ont pas laissé de peser sur toute la vie publique de Jules Favre et de le montrer, ce qui était vrai, plus attaché à sa profession qu'à son parti.
L'écrit de Lamennais sur le procès d'avril ne manque cependant pas d'intérêt, encore que l'on n'y trouve rien de ce que l'on s'attendrait à y lire; mais 'les griefs du parti républicain contre la monarchie bourgeoise y sont bien exposés, et aussi les fautes graves, peut-être inévitables de ce parti généreux mais inexpérimenté, qui eut besoin d'un si long temps et de subir tant d'épreuves pour conquérir enfin le pouvoir. L'auteur montre à merveille comment la royauté de Juillet sut habilement profiler de ces fautes. Les républicains mêlaient — et ils ne pouvaient faire autrement, sans abaisser leur idéal de justice dans l'égalité — les questions sociales aux questions politiques, « Deux questions s'agitoient, toutes deux d'une importance souveraine, et sous plusieurs rapports inséparablement liées, l'une relative à la constitution de l'Etat et à la forme du gouverne-
ment ; l'autre, plus vaste et plus profonde, soulevée par des maux présents, comprenoit les problèmes divers que se propose la science politique pour améliorer le sort du peuple, et, d'abord, pour lui assurer ]a jouissance du premier de ses droits, celui de vivre. C'est le caractère du génie français d'aimer à tout généraliser, à ramener tout, et non sans danger quelquefois, à des lois rigoureuses, inflexibles, à des théories absolues, en négligeant trop les modifications nombreuses que les faits apportent nécessairement dans la vie pratique aux vues spéculatives de l'esprit. Nous avons donc, comme peuple, à nous garder, avec un soin extrême, du défaut attaché naturellement à l'une de nos qualités, la plus élevée et la plus séduisante. Or, parmi les républicains, hommes pour la plupart jeunes, pleins de courage, de dévouement, de pures et nobles sympathies, il dut se rencontrer des imaginations ardentes, hardies au delà de toute sagesse, disposés à émettre, avec une fâcheuse irréflexion, des idées inapplicables, bizarres, fantastiques, extravagantes même aux yeux de la raison calme. C'est ce qui aura toujours lieu dans les temps de souffrance et d'effervescence. La pensée qui aperçoit le but, le dépasse de peur de le manquer. On eut aussi le tort de rappeler quelques paradoxes choquants, avancés déjà sous la Restauration et justement repoussés par la conscience publique. Le Pouvoir profita de ces fautes en partie provoquées par lui. Il s'en servit pour effrayer la bourgeoisie crédule, les gens de boutique et de comptoir, leur représentant les aberrations de quelques têtes exaltées comme un système que l'on vouloit sérieusement réaliser, en un mot comme le type de la république future. »
Ces pages et d'autres encore que l'on trouverait disséminées dans les nombreux écrits polémiques de