‹ Lamennais; étude d'histoire politique et religieuseChapitre 99 sur 123 · PROCÈS DE F. LAMENNAIS · texte numérisé non relu

PROCÈS DE F. LAMENNAIS

homme dt [eni ces délégations improvisées : ce impunemei. )d\e manifestation du parti républinais. Et nor

la loi, nous c['un homme tel que Lamennais sur tous ses effr cour d'assises, sa condamnation, la lustre écrh' \e prononcée contre lui et l'exécution l'insolence •: ^e peine, tout cela compte dans l'his- Après un ^se< Victor Hugo, défendant son fils position, avo( [? devant cette même cour, pour un à se pronom tns l'Événement qui réclamait l'abolieut la parole ^ mort, après l'horrible exécution du où il fit pa? isharmont, Victor Hugo a pu dire

avec éloquenco ce Souviens-toi toute ta vie, mon fils, que tu t'es assis un jour sur ce banc, où s'est assis Paul-Louis Courier, où s'est assis Béranger, où s'est assis Lamennais! » Cette glorieuse lignée d'accusés, tous condamnés pour avoir défendu la liberté de la presse, qui est l'arme de défense de toutes les autres libertés, n'a pas peu contribué à mettre enfin le droit d'écrire en dehors et au-dessus de tous les débats dans une société qui veut sincèrement vivre avec des institutions libres; et pour ce qui est des écrivains eux-mêmes, la peine de l'emprisonnement infligée à un homme chétif et souffreteux, sur les confins de la vieillesse et ayant à peine le souffle, cette incarcération d'une année dans une geôle d'un grand esprit, philosophe et poète, ont fait plus qu'on ne pense pour amener l'abolition des châtiments corporels dans ce que l'on appelait autrefois le code pénal des délits de la pensée. Tout a disparu de ces choses dans la vie contemporaine et dans le langage courant, tout jusqu'aux formes de langage dont on se servait pour les désigner. Ce qui doit demeurer, avec leur souvenir, c'est la reconnaissance qui est due par les générations nouvelles aux hommes qui ont subi

ces persécutions, pour leur assurer les biens dont elles jouissent.

Lamennais entra dans la prison de Sainte-Pélagie au commencement de l'année 1841 afin de pouvoir en sortir à la fin. On avait pensé à organiser une grande démonstration pacifique, une procession à travers les rues de Paris pour accompagner le condamné au lieu de sa peine, mais il s'y refusa nettement. Toutefois, il ne put empêcher les étudiants de venir le saluer sous les fenêtres de sa prison, en agitant leurs classiques bérets, ainsi que le rappelle la chanson du Vieux quartier latin.

(( J'ai une chambre assez vaste, écrit-il à M. Marion, son fidèle ami de Saint-Malo, puisque j'y peux faire neuf pas par la diagonale. Elle est éclairée par des impostes de 10 pouces de hauteur, qui lui donnent à cause de leur élévation et des barreaux de fer qui la ferment au dehors une agréable apparence de cave. Ils laissent cependant passer quelques rayons de soleil en cette saison où il est bas. J'ai deux expositions, l'une à l'est, l'autre au sud, et comme je suis juché sous le toit, en grimpant sur une chaise, je découvre un horizon fort étendu; debout sur le carrelage, je touche le plafond, non pas avec la main, mais avec le poignet. Un petit poêle que j'ai fait poser me donne assez de chaleur. Il y a une cour étroite où je pourrois aller avec les autres à certaines heures, mais je n'y vais point, et je n'irai jamais; j'aime mieux rester dans mon donjon et pour plus d'une cause. On accorde assez facilement la permission de venir m'y voir. Quant aux lettres, celles que l'on m'adresse parla poste sont d'abord portées à la police; sur quoi, j'ai déclaré que ne voulant pas donner la main à une aussi infâme pratique, je n'en recevrois aucune, quelle qu'elle fût. . . . Vers neuf heures je fais mon café; quatre heures

UN AN A SAINTE-PELAGIE. 29 i

après, je mange un petit morceau de pain et de beurre; à six heures, on m'envoie d'un restaurant voisin les deux plats de mon dîner. La journée se passe sans ennui, car on ne s'ennuie pas quand on a des livres.... Mais pourrai-je travailler? Je n'en sais rien encore. »

Il travailla, et même beaucoup. D'abord, il continua son grand livre de philosophie, dont le premier volume exerçait alors toutes les plumes de la critique. Dans ses lettres à M. de Vitrolles, on le voit suivre les polémiques qui s'engagent dans les journaux et les revues sur les thèses qu'il vient de produire. Mais il ne se contente pas de philosopher au point de vue absolu; il n'oublie pas ses devoirs envers le peuple dont il a entrepris et dont il compte poursuivre l'éducation politique. On lui avait reproché de n'avoir pas suffisamment bien défini « le peuple ». Dans un court écrit, daté de Sainte-Pélagie et intitulé Du passé et de l'avenir du Peuple, il revient sur ce sujet et le reprend, pour ainsi dire, depuis l'origine des sociétés, et il examine l'état du peuple, l'état de ceux qui travaillent et peinent au jour le jour, non seulement pour vivre eux-mêmes mais pour faire vivre les oisifs, dans toutes les civilisations qui ont précédé la nôtre. Sa doctrine est toujours la même. Il ne croit pas à la perpétuité infinie et providentielle du mal sur cette terre; il croit au progrès de l'humanité par la perfectibilité de la nature de Thomme. Le mal peut et doit être modifié, diminué, tari dans sa source par l'action incessante cle l'homme. Quant au progrès général qu'il définit : l'évolution du genre humain dans la liberté par le développement simultané de l'intelligence et de l'amour, il le fait consister dans l'affranchissement des fatalités de la nature par la science et dans la libération de la personne humaine

par le développement de ses droits. Pour la première fois, il aborde, pour la critiquer et pour la dénoncer, l'inanité trompeuse des systèmes socialistes proprement dits, le communisme d'un Robert Owen, les théories de Saint-Simon et de son école et les utopies de Charles Fourier. A tous il reproche de nier Dieu, dont il fait pour son compte la base et le couronnement de son propre système de régénération de la société. Il est toujours animé de la même foi dans l'avenir du monde. A l'en croire, nous marchons vers une ère nouvelle où l'œil de l'homme verra ce qu'il n'a point encore vu, où son oreille entendra ce qu'elle n'a point entendu, organisation merveilleuse où les difficultés qu'a présentées dans tous les siècles l'antagonisme des intérêts se résoudront dans un immense et irrésistible mouvement d'universelle fraternité !

On en peut dire tout autant du petit opuscule intitulé De V esclavage moderne. Les esclaves modernes, ceux qui ont succédé aux esclaves des sociétés antiques, ce sont les prolétaires, les travailleurs, le peuple. Lamennais décrit les misères de leur condition avec une éloquence faite d'amertume et de pitié, mais il faut bien dire qu'il est plus occupé de ruiner dans ses fondements l'organisation actuelle que de préparer les matériaux d'une reconstruction future. Cette puissante intelligence était pleine de rêves et de chimères, mais non de systèmes et d'inventions sociales. C'était un héraut de l'avenir, mais non pas un constructeur. En cela, son socialisme — nous répétons qu'il eût protesté de son vivant avec la plus violente indignation contre une accusation semblable — est plus imaginatif que dogmatique. Il prophétise sans jamais rien imposer. Il n'aspire pas comme Saint-Simon, et plus tard comme Auguste Comte, à être le grand prêtre d'une religion nou-

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