I.AMENNAIv
(( El rien ne troublai! le silence de
cette nuit, si ce n'est un bruit étrai comme d'un léger battement d'ailes, que de fois à autre on entendait au-def des campagnes et des cii
« Et alors les ténèbres s'épaissisc et chacun sentait son âme se serrer, et le frisson courir dans ses vein
a Et dans une salle tendue de noir, éclairée d'une lampe rougeâtre .
hommes, vêtus de pourpre et la tète ceinte d'une couronne, étaient assis sur s sièges de fer.
« Et au milieu de la salle s'élevait un trône compose d'ossements, et au du trône, en guis scabeau, était un crucifix renversé ; et devant le trône une table d'ébène, et sur la table un \ plein de sang rouge et écumeux, et un crâne humain.
« Et les sept hommes courons laissaient pensifs et ti et, du fond de
son orbite creux, leur œil. de temps en temps, laissait échapper de;> étincelles d'un feu livide.
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ce Et l'un d'eux s'étant levé, s'approelia du trône en chancelant et mit le pied sur le crucifix.
ce En ce mqjpent ses membres tremblèrent et il sembla près de défaillir.
Les autres le regardaient immobiles ; ils ne firent pas le moindre mouvement, mais je ne sais quoi passa sur leur front, et un sourire qui n'est pas de l'homme contracta leurs lèvres.
ce Et celui qui avait semblé près de défaillir étendit la main, saisit le vase plein de sang, en versa dans le crâne, et le but.
« Et cette boisson parut le fortifier.
(( Et, dressant la tête, ce cri sortit de sa poitrine comme un sourd râlement :
« — Maudit soit le Christ, qui a ramené sur la terre la liberté? »...
Il es* impossible de voir un style plus énergique; mais, nous le demandons, est-il permis de présenter une fantasmagorie plus odieuse? A-t-on jamais écrit
des phrases plus entachées de mauvaise
foi? Où donc les as-tu vus. apôtre menteur, ces princes qui foulent aux pi le crucifix et qui boivent du sang dans un crâne d'homme ? Noua regardons autour de nous chez les peuples civilisés. et nous voyons le pouvoir monarchique protéger partout la religion et les lois. S'il v a d'abominables impiétés commises, elles le sont par ceux dont tu allumes la haine et que tu pousses à rémeute.
Quant aux buveurs de sang, tourne-toi, ils te tendent la main !
Dans le même livre, a quelques pages plus loin, on lit cet autre passage :
ce Lorsque vous avez prie, ne sentezvous pas votre m^uv plus léger, \otre âme plus contente?
« La prière rend l'affliction moins douloureuse et la joie [dus pure : elle mêle a l'une je ne s-iis quoi de fortifiant et de doux, et a l'autre un parfum céleste.
<c Que faites-vous sur la terre, et n'a-
HH^HHnÉyifliiijiSaMMMBauMi
vez-vous rien à demander à celui qui vous y a mis?
« Vous êtes un voyageur qui cherche la patrie. Ne cherchez point la tête baissée : il faut lever les yeux pour reconnaître sa route.
« Votre patrie, c'est le ciel ; et quand vous regardez le ciel, est-ce qu'en vous il ne se remue rien? est-ce que nul désir ne vous presse? ou ce désir est-il muet?
« Il en est qui disent : A quoi bon prier ? Dieu est trop au dessus de nous pour écouter de si chétives créatures.
(( Et qui donc a fait ces créatures chétives, qui leur a donné le sentiment, et la pensée, et la parole, si ce n'est Dieu?
<( Le père connaît les besoins de son fils ; faut-il à cause de cela que le fils n'ait jamais une parole de demande et d'actions de grâces pour son père ?
ce Quand les animaux souffrent, quand ils craignent, ou quand ils ont faim, ils poussent des cris plaintifs. Ces cris sont la prière qu'ils adressent à Dieu, et Dieu l'écoute. L'homme serait-il donc dans la
création le seul être dont la voix ne dût jamais monter à l'oreille du Créateur?
« Il passe quelquefois sur les campagnes un vent qui dessèche les plantes, alors on voit leurs tiges flétries pencher vers la terre; mais, humectées par la rosée, elles reprennent leur fraîcheur, et relèvent leur tête languissante.
a II y a toujours des vents brûlants qui passent sur l'âme et la dessèchent. La prière est la rosée qui la rafraîchit. »
Croira-t-on que le même homme, sur le verso d'une page acre et féroce, ait écrit ces lignes suaves, parfumées d'espérance et d'amour?
Au moment où M. de Lamennais composait ce livre, l'esprit du mal et l'ange du bien ont du tour à tour combattre dans son âme. 11 est à tout jamais déplorable que la victoire soit restée à Satan.
Rome alluma de nouveau ses foudres et condamna, par une seconde lettre encyclique du 25 juin 1835, les doctrines contenues dans les Paroles d'un Croyant comme fausses, calomnieuses, téméraires, conduisant à l'anarchie, contraires à la parole de Dieu, impies et scandaleuses. Le pape ajoutait « que ce livre, peu considérable par son volume, était immense par sa perversité. »
M. de Lamennais ne voulut plus entendre parler de soumission. Dès ce jour, il fut hérétique.
Peu de temps après parut le Livre du, Peuple, dicté dans les mêmes principes et renfermant les mêmes contrastes.
L'auteur cherchait à conquérir une popularité pour lui-même et pour la justiiication apparente de sa conduite.
Il excitait les passions, les passions seules lui répondirent.
Une fois les masses orageuses rentrées dans le calme, une fois les colères éteintes, la foule passait à côté de l'écrivain
sans lui donner la moindre marque de reconnaissance et d'affection.
Chez elle, il y avait un sentiment instinctif qui. sans lui faire prendre M. de Lamennais en haine, la rendait en quelque sorte honteuse d'avoir écoute sa voix. File comprenait qu'elle se rendait complice d'une apostasie, que l'homme qui lui parlait avait le pied sur des ruines et trébuchait à chaque pas contre le parjure.
M. de Lamennais n'a jamais été accueilli par ces témoignages enthousiastes dont les assemblées révolutionnaires se montrent si prodigues envers ceux qu'elles estiment.
Le peuple voyait passer la robe noire du prêtre sous le manteau du tribun, et se demandait ce que cet homme avait fait de son Dieu.
Abordez le premier venu, dans nos campagnes, dans nos villes, n'importe où ; que ce soit un homme dans la lorce de 1 à;;e, une femme, un vieillard, un enfant, peu importe encore : ouvrez les
Paroles d'un Croyant a la scène des rois, lisez le chapitre dans son entier, et dites en terminant : « C'est un prêtre qui a écrit cela! » Vous verrez l'homme pâlir et le vieillard chanceler sur ses genoux; la femme et reniant feront le signe de la croix, comme pour conjurer l'esprit infernal.
Non, M. de Lamennais n'a jamais été populaire! Là fut son premier châtiment. , Non, vous n'avez jamais cru en lui; non, vous ne l'estimiez pas!
Vous le poussiez en avant à l'heure des agressions, parce que vous saviez de quelle force était le venin distillé par sa haine, sa douleur et ses remords. Vous le trouviez hon pour sonder l'abîme, voilà tout.
M. de Lamennais, cédant aux fatales influences qui le poussaient de plus en plus à sa perte, sollicita la permission de
LAMEN1N
défendre les prévenus d'avril. Sur le
refus de la cour des pairs, il protest
se vit, presque ai . pour c
duit Loi-même devant la haute chambre.
Il fut acquitté ; mais sa plume déversa le
fiel sur les juges qui lavaient cité à leur
barre.
La France assista, dès lors, à un triste spectacle.
Elle vit un des plus beaux talents du siècle, un écrivain supérieur, un génie incontestable, descendre si bas dans l'opinion publique et dans tous les esprits honnêtes, que chacun refusait de le lire.
Chez M- de Lamennais , l'orgueil blessé se changeait en frénésie.
Dans ses paroles, dans ses écrits et même dans sa personne, il y avait quelque chose de satanique et d'étrange qui faisait peur.
Si madame Sand n'a pas dit le mot fameux : « Taisez- vous, il me semble que j'ai connu le diable! » elle a du le penser plus d'une fois. En tout cas, la collaboration de Fauteur de Lélia ne put sauver le
journal le Monde, que M. de Lamennais tua sous lui. Chacune de ses tentatives, comme publiciste, était frappée de stérilité.
En février 1848, il fonda le Peuple Constituant; cette feuille n'exista qu'un jour. .
M. de Lamennais s'attira dans le Corsaire, au mois de juin suivant, le spirituel article qui va suivre, et qu'on attribue à la plume fine et déliée de M. Lepoitevin-Saint-Alme :
« Voila l'ex-abbé de Lamennais qui met décidément le Peuple Constituant, journal socialiste, au-dessus de l'Évangile. L'Évangile est un petit livre qui obtint autrefois a son apparition une certaine vogue; il eut douze éditeurs, nommés apôtres, qui le répandirent dans le petit univers alors connu. Ces éditeurs furent décapités ou crucifiés à cause de ce livre, ce qui n'est jamais arrivé encore au gérant du journal de M. de Lamennais, ni à M. de Lamennais lui-même.
ce Chez les Corinthiens, les Galates,
les Ephésiens, les Alexandriens. le petit volume fut tiré à un nombre inouï d'exemplaires.
<( Des légions romaines qu'on appelait h Foudroyante et la Victorieuse, ayant pouv colonels Maurice et Victor, se firent massacrer pour L'Évangile.
a Jamais il n'y eut succès pareil. Homère fut éclipsé.
ce Entre autres choses remarquables, ce livre disait : Celui qui s'abaisse sera exalté, celui qui s'élève sera abaissé.
— Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais point qu'il te fût fait. — Heureux ceux qui souffrent, parce qu'ils seront consolés. — Aimez Dieu et votre prochain, voilà la loi et les prophètes.
« L'ex-abbé de Lamennais arrive mil huit cent quarante-huit ans après l'Evangile, et publie le Peuple Constituant, feuille socialiste adressée nécessairement au peuple.
« Il y a cette différence pourtant que
L'Evangile des apôtres se délivre gratis dans les églises, et que le « Peuple Constituant » se vend 24 francs par an.
a Aussi le peuple ne balance pas un instant, il va écouter l'Evangile à Saint- Eustache ou à Notre-Dame, et il achète pour 24 francs de pain, de viande et de vêtement. Il n'y a pas encore de journal qui vaille cela.
ce L'ex-abbé de Lamennais est un homme de talent et de style, qui paraît garder un ressentiment profond de ce qu'on ne Ta pas nommé pape. »
Vers la fin de mars, M. de Lamennais entre cà la Réforme, et presque aussitôt la Réforme meurt. Une sorte de malédiction le suit partout.
A l'une des premières séances de l'Assemblée constituante, il voit entrer dans
la salle un homme dont la vue le l'ait pâlir. C'est l'abbé Lacordaire, vêtu de son blanc costume de dominicain. M. de Lamennais baisse les yeux et semble regarder très-attentivement une feuille de papier placée sur son pupitre.
Pourtant la chambre entière est émue à l'aspect du grand prédicateur.
On le suit des yeux, on est émerveillé de son costume, on est curieux de savoir quelle place il va choisir, et on le regarde passer tout prés de M. de Lamennais qui ne relève pas le front.
Lacordaire monte à l'extrême gauche et va s'asseoir au faite de la seconde travée, quatre ou cinq rangs au dessus de l'ancien rédacteur en chef de l'Avenir. M. de Lamennais regardait toujours sa feuille de papier.
— Savez-vous qui nous arrive là ? lui dit un de ses voisins.
Point de réponse. M. de Lamennais fait la sourde oreille.
— Retournez- vous donc, c est Lacordaire.
M. de Lamennais ne bouge pas. Son voisin lui tire la manche.
— Là, voyez, tout à fait au dessus
Il est là.
— Eh ! pour Dieu, laissez-moi ! dit M. de Lamennais poussé à bout. Ne comprenez-vous pas que cet homme me pèse sur les épaules comme un monde?
Il n'osait pas dire comme un remords.
Dans les derniers jours de sa vie, 3VI. de Lamennais finit par s'apercevoir qu'il avait été le jouet des démocrates. On lui faisait tenir la mèche et allumer la poudre. Il ne voulait pas néanmoins en convenir, obéissant toujours à ce démon de l'obstination qui le possédait dès l'enfance.
Comme tous les hérétiques, il avait un cerveau de bronze, une âme inflexible, un orgueil insensé.
Au quinzième siècle, il serait monté sur le bûcher de Jean Huss plutôt que de convenir de ses torts.
Le dernier travail de M. de Lamennais
a pour titre Esquisse d'une Philosophie. C'est un livre fort beau comme talent et comme style, mais la partie morale est nulle. M. de Lamennais a bâti sur du sable un édifice qui manque de clef de voûte.
Il commençait une traduction du Dante quand la mort est venue le saisir.
Son but était d'éclairer les hautes questions seoîastiques soulevées par Alighieri et qui sont jusqu'à présent restées ob- / scures.
M. de Lamennais a rendu rame le 27 février 1854, dans son logement de la rue du Grand-Chantier, au Marais, où un très-petit nombre de personnes étaient admises à le voir durant sa longue et douloureuse maladie.
Dieu lui a laissé le temps du repentir.
Essaierons-nous de pénétrer les secrets de Ta^onie? Faut-il reproduire les versions diilérentes qui nous sont parvenues ? Est-il vrai que des amis impitoya-
cA T
blés aient chassé de la chambre du malade l'Eglise, qui venait, en mère tendre, lui apporter le pardon ?
Cela nous paraît impossible.
Personne au monde ne doit prendre une responsabilité semblable en face de la mort et des jugements de Dieu.
Après tout, certaines gens regardent cela comme fort peu de chose.
Qu'importe la damnation d'un homme quand il s'agit de l'honneur d'un drapeau? Perdons les âmes, mais sauvons notre orgueil.
Si la contrainte ne s'est pas assise au chevet du moribond; si M. de Lamennais a conservé jusqu'à son heure dernière cette énergie fougueuse dans L'entêtement qui a caractérisé sa vie ; s'il n'a pas tremblé devant le spectre qui allait lui ouvrir la tombe ; si la vue de l'éternité ne l'a pas glacé d'épouvante, nous n'hésitons pas à dire que ce prêtre est plus fort que Voltaire.
M. de Lamennais était né pour être le Bossuet de notre siècle.
Dieu lui avait mis autour du front l'auréole du génie. Toutes les splendeurs de l'intelligence éclairaient son ame.
Hélas! ôtez au plus pur et au plus radieux des anges son immortelle couronne de soumission et de candeur, vous aurez Satan !