EUGENE DE MIRECOURT
Félicité de Lamennais est né à Saint- Malo, le 19 juin 1782, dans la rue où, à treize années de là, Chateaubriand avait vu le jour.
Ces deux défenseurs du catholicisme ont eu le même berceau.
L'un et l'autre ont combattu l'hydre de l'irréligion. Chateaubriand lutta jusqu'à sa mort. Son compatriote avait depuis
longtemps jeté les nrmes et laissé passer le monstre.
Issu d'une ancienne famille d'armateurs, anoblie par Louis XIV i pour a aidé Duquesne à battre les flottes hollandaises-, le jeune Lamennais manifesta, dès son plus jeune âge, une répugnance invincible à embrasser la carrière du commerce.
Enfant de chœur à la cathédrale, il avait été frappé des pompes diocésaines, et, de retour à la maison, il édifiait de petites chapelles, imitant ce qu'il avait vu a l'église et s'exerçant aux cérémonies du culte.
Sa mère, pieuse et sainte femme, était ravie des dispositions de son fils.
Quant au père, moins dévot ou plus
1. Avant le? lettres-patentes du roi, cette famille s'appelait Bo^ert.
2, Les négociants de Saint-Malo avaient, en outre, prêté douze millions au Trésor public pour construire les remparts de la ville.
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prévoyant, il renversa les chapelles et envoya leur jeune desservant à l'école.
Malheureusement, il fallait passer à côté de la cathédrale pour s'y rendre.
L'enfant cédait presque toujours à la tentation de servir cinq ou six messes de chanoines.
Cette nouvelle façon de faire l'école buissonnière lui attira de vertes réprimandes.
M. de Lamennais père alla se plaindre à monseigneur de Pressigny, évêque de Saint-Malo, accusant les sacristains d'attirer son fils et de l'encourager à la désobéissance.
— Vous avez tort, monsieur, répondit le prélat. Ce serait un acte coupable que de combattre l'attrait religieux et le sentiment de dévotion précoce qui poussent votre fils aux autels. Laissez faire et ne vous opposez point aux vues de la Providence. Un jour cet enfant sera la gloire de l'Eglise.
Si l'évêque de Saint-Malo n'a pas fait dans sa vie d'autres prédictions mieux justifiées par l'événement, il risque de voir écrire son nom sur la liste des faux prophètes.
La Révolution, qui persécuta les prêtres et ferma les temples aux fidèles, mit un terme aux pieuses révoltes de reniant de chœur, ou plutôt lui donna L'occasion d'en essayer d'autres.
Il était (lune nature opiniâtre, d'un caractère aigre, insoumis, chagrin.
Plus on essayait de lui prouver la nécessité de l'étude, plus il cultivait la paresse, plus il s'obstinait dans l'ignorance. Cet entêtement de Breton de\ait s'accroître avec l'âge et causer à M. de Lamennais les mais [ui ont aiîl âge mûr. La mort prématui sa mère qui peut-être, a force de tendre*
aurait corrigé ce défaut, Je laissa en butte a toute l'impulsion de ses instincts.
Un trouble subit, apporté par les événements révolutionnaires dans les transactions commerciales de la famille, obligeait son père a de fréquents voyages.
L'enfant resta sous la garde d'une vieille gouvernante qui l'aimait, le gâtait, cédait à ses mutineries et désespérait de lui apprendre à lire.
On n'avait point osé l'envoyer au collège, comme on y envoyait un frère plus âgé que lui de cinq ou six ans. Son caractère indomptable eût mis à bout la patience des maîtres et l'eût exposé à de perpétuelles corrections , à une époque où la verge et la férule passaient encore pour le moyen le plus infaillible d'inculquer la science aux cerveaux rétifs.
Un jour sa gouvernante n'y tint plus.
Elle jeta, par un mouvement de colère, le livre sur lequel, depuis un temps indéfini, elle s'efforçait de lui enseigner les lettres.
— Va-t'en, lui cria~t-elle, va t'en ! tu
ne seras qu'un âne, et tu viendrais nu supplier désormais a dettx genoux dt
t'apprendre à lire, que je ne t'écouterais pas. J'y renonce.
— Bon ! iit Lamennais. Alors j'apprendrai seul.
— Je te le défends bien, par exempte I
— Tu me le défends? Raison de plus.
La vieille femme piquait l'amour-pro-
pre du jeune mutin. Tout lui était possible dès que son entêtement se trouvai; enjeu.
Il ramassa le livre, courut s'enfermei dans sa chambre, retrouva le nom de* lettres dans sa Mémoire devenue docile, étudia, combina, lit des efforts inouïs d'intelligence pour assembler les syllabes, pour composer les mots, et sut lire au bout de trois jours. 11 apprit a écrire en suivant le même procédé, sans le secours de personne.
Un de ses oncles se chargea de continuer son éducation.
Jean-Marie de Lamennais, son frère, voulut essayer, pendant les vacances, de
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lui donner quelques leçons de langue latine; mais l'obstination recommença.
L'élève têtu déchirait Tune après l'autre les pages de son rudiment.
On Tenferma dans la bibliothèque pour le punir, et, chose prodigieuse, une fois livré à lui-même, il ouvrit intrépidement un dictionnaire, prit quelques ouvrages latins avec la traduction en regard, procéda comme il avait fait pour la lecture, surmonta les obstacles avec une sorte de rage mêlée d'orgueil, et, quand son frère revint aux vacances suivantes, il se mit à le narguer et à traduire couramment Horace et Tacite.
A partir de cette époque, il conquit sur tous les siens une supériorité brutale, une sorte de droit de despote qu'il n'abandonna plus.
Son oncle, grand admirateur de Voltaire et presque athée, s'inclinait devant
cette intelligence jeune et puissante qui
se développait sans maîtres.
Il permettait a son neveu de tout lire.
Celui-ci, dévorant les volumes, p des œuvres de Rousseau à celles de Malebranche; il chercha tour a tour la vérité dans Voltaire, Bayle, Spinosa, Condillac, se perdit au milieu du chaos des doctrines philosophiques et n'arriva qu'au doute. La foi s'éteignit dans son âme.
A la réouverture des églises, il refusa de faire sa première communion.
— Plus tard! j'y réfléchirai! disait-il quand on lui parlait de ce devoir religieux a accomplir : je ne suis pas convaincu de la divinité du christianisme.
Et il se replongea dans l'étude, demandant à la philosophie un flambeau et n'en obtenant qu'un surcroît de ténèbres.
A dix-huit ans, il sortit de sa bibliothèque poudreuse pour voir le monde.
(Vêtait un horizon nouveau pour lui. Du premier coup d'œil il crut apercevoir le
bonheur en perspective. Il salua ce fantôme brillant des illusions, qui nous entraîne tous à sa poursuite, pour nous laisser bientôt, haletants et désolés, dans les steppes arides du regret.
Or le monde juge un homme par son extérieur. Jamais il ne cherche à découvrir nos mérites cachés.
Malheur à quiconque a contre soi les apparences!
Le jeune philosophe n'eut aucun succès dans les sociétés qu'il fréquenta.
Pâle, chétif et malingre, il voyait les femmes passer auprès de lui d'un air dédaigneux. Il essaya, mais en vain, d'acquérir les manières sémillantes et le ton léger des beaux lits dont il ambitionnait les triomphes. Ces qualités mondaines étaient antipathiques à sa nature.
Il craignit le ridicule, et tomba dans l'aigreur.
Sa parole brève, saccadée, tranchante, déplaisait souverainement et lui attirait des railleries déguisées, un sarcasme poli ou des humiliations sourdes, en présence
desquelles la colère est impuissante et ne réussit qu'à vous donner les torts.
Un amour violent, une passion malheureuse et sans espoir, acheva de décourager le jeune homme. Il prit en dégoût et en haine ce monde qu'il avait voulu connaître, et rentra dans la solitude, honteux, désespéré, pleurant ses rêves évanouis, ses espérances perdues.
Son frère, qui se destinait à la prèti ; le visita dans sa retraite et lui prodigua ies consolations chrétiennes, les seules qui dans un malheur sérieux puissent.
ici-bas, sécher vos larmes.
Félicité de Lamennais l'ut touché de la grâce et se décida à faire sa première communion.
Il entrait dans sa vingt-deuxième année.
Le collège de Saint-Malo l'accepta comme pr< r de mathématiques. Il
reprit ses chères éludes, les dirigeant, à
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partir de cette époque, vers un point de vue religieux. Dès lors, il songeait à imiter son frère et à demander les ordres.
M. de Lamennais père venait de mourir, sans avoir pu réparer les brèches laites à sa fortune.
'Plusieurs millions s'étaient engloutis dans le gouffre révolutionnaire, et les {ils de l'armateur n'héritaient que de la ruine. Ils s'établirent à la Chênaie, modeste maison de plaisance, située à deux lieues de Dinan, hypothéquée au delà de sa valeur, et dont ils ne purent empêcher la vente qu'à force de travail et de sacrifices. Ils se décidèrent à chercher des ressources dans leur plume.
Vers la fin de 1808, ils publièrent un ouvrage intitulé : Réflexions sur Vétat de VEglise en France.
Dans ce livre, ils reprochaient au clergé son ignorance et prouvaient que ses membres n'étaient point assez unis pour reconquérir la force et la considé-
ration enlevées à ce grftfid corps par les nements.
La police de L'Empire ne goûta L'argumentation de^ lie leur
nier le Aient tous les exemplaires de Pœuvi
En devenant décidément reli;;i< félicite de Lamennais n'avait pas dépouillé ce caractère mutin, cet en!
ment despotique, inhérent en quelque sorte à sa nature, et que nous l'avoir conserver jusqu'à ses derniers jours. L'empereur osant juger et condamner ses livres lui semblait une énormité sans exemple. Il déclara qu'il voulait venir à Paris lutter contre le colosse et lui montrer que -on pouvoir devait s' au seuil de la pensée.
Son frère, nommé suj du sémi-
naire de Saint-Malo, ne parvint que tresdiilicilement à le détourner de ce projet dangereux.
M. de Lamennais, alors àjjé de vii neuf ans, reçut la tonsure et les ordres
mineurs. Vers la fin de 1812, il fut promu au sous-diaconat.
Il travaillait à un nouveau livre, De l'institution des ëvcques, et à une traduction très-estimée du Guide spirituel de Louis de Blois.
Cet ouvrage fut le dernier qu'il écrivit avec son frère.
Poussé par sa rancune, que six années n'avaient pu éteindre, il sortit du séminaire avec le titre de diacre, et prit, en 181i, le chemin de la capitale. Il désirait être témoin de la chute prévue du persécuteur de son livre et appelait de tous ses vœux le retour des rois légitimes.
Son désir ne tarda pas à être satisfait.
Le jour où les Bourbons rentrèrent à Paris, il donna, comme beaucoup d'autres, un coup de pied au lion qui ne pouvait plus se défendre ; il l'accabla d'injures au sujet de l'établissement de l'Université, la désignant au pouvoir comme une institution vicieuse, immorale, im-
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pie, bonne à renverser sur l'heure et de fond en comble.
M. de Lamennais habitait alors une mansarde de la rue Saint-Jacques. Il était fort pauvre. Sa publication allait lui rapporter d'assez beau\ bénéfices, quand tout à coup la nouvelle du débarquement de l'Empereur à Cannes vint le frapper d'épouvante.
Sans prendre le temps de demander aux libraires qui avaient vendu son pamphlet un règlement de comptes, il se hâta de se réfugier à Londres.
Il y arriva dénué do ressources.
Un ecclésiastique français, l'abbé Carron, directeur d'un pensionnat spécial pour les enfants des émigrés, lui offrit un asile. Chez ce compatriote généreux M. de Lamennais se vit entouré d'égards.
Il v resta jusqu'au jour ou il connut
assez la langue anglaise pour chercher un emploi.
Lady Jerningham, sœur de lord Strafford, avait besoin d'un précepteur pour ses enfants. Le diacre de Saiht-Malo se présenta chez elle, muni d'une lettre de î'abbé Carron.
Timide, embarrassé, vêtu d'une soutane qui montrait la corde, et roulant entre ses doigts un chapeau crasseux, il fut mal reçu par la grande dame. Elle ne lui offrit même pas un siège et le renvoya, disant qu'elle aviserait. Le solliciteur parti, elle se hâta d'écrire à l'abbé Carron :
« Je ne veux pas de cet homme-là ; il est trop laid et il a l'air trop bête. »
Sur le premier point, lady Jerningham n'avait pas tort, mais elle se montrait sur le second d'une médiocre sagacité.
Quelle que soit la laideur d'un homme de génie, il est rare que son visage n'ait pas un rayonnement visible pour tous, excepté pour les sots. Nous regrettons de