‹ LamennaisChapitre 5 sur 10 · MM · texte numérisé non relu

MM

le dire à la sœur de lord StrafFord. si elle est toujours de ce monde.

L'abbé Carron consola son compatriote et le garda chez lui.

Au mois de novembre 1815, après la chute définitive de l'Empire, le directeur du pensionnat traversa le détroit, avec ses élèves et M. de Lamennais, pour venir s'installer à Paris aux Feuillantines.

— Tout va bien, le pays est calme, dit-il au diacre. Vous avez trente ans ; n'attendez pas davantage et faites-vous ordonner prêtre.

M. de Lamennais suivit ce conseil. II entra à Saint-Sulpice.

Mais il était écrit que les tribulations et les déboires le suivraient en tous lieux. Soit qu'il y eût en lui quelque chose d'antipathique, soit que son entêtement naturel et la difficulté de son caractère indisposassent les supérieurs, on le fatigua par des taquineries constante

Là aussi on lui trouvait Voir bel

Ses confrères les séminaristes le

fuyaient comme un lépreux. On le laissait se promener seul, mélancolique et morne, dans les j^dins et dans les cloîtres. Il sortit avant l'ordination et regagna les Feuillantines, où il composa les premiers chapitres de YEssai sur l'Indifférence.

Quelques mois après il partit pour la Bretagne, afin d'aller demander la prêtrise à l'évêquede Rennes; puis il revint à Paris achever son livre.

Ouvrez aujourd'hui ce premier ouvrage de M. Lamennais, vous y trouverez la plus belle défense du catholicisme qui ait été présentée depuis Origène et saint Augustin.

Le jeune prêtre avait, en quelque sorte, tâté le pouls de son siècle ; il avait compris sur-le-champ de quelle maladie profonde il était atteint.

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Sauf une certaine brutalité de logique et un peu d'emphase dans le style, les diverses parties de l'œuvre ont un cachet de vérité lumineuse, de conviction sincère et d'orthodoxie qui seront à tout jamais la condamnation de l'homme qui les a écrites.

Après s'être élevé de prime abord à la hauteur des Pères de l'Eglise, après s'être construit un édifice de gloire sur les bases de la foi. on a vu M. de Lamennais le démolir de ses propres mains et en semer les débris dans le champ de Terreur.

Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé ?

Quelle fut la cause de ce revirement fatal, de cette incompréhensible volteface, de cette métamorphose inouïe d'un ange de lumière en démon? Qu'aviezvous besoin d'aller frapper à la porte du sanctuaire et de vous le faire ouvrir pour le déserter ensuite?

Fils de l'autel, ne deviez-vous en approcher que pour y déposer des souillures?

Ministre du Christ, était-ce à vous de le trahir comme Judas et de lui donner un baiser vendu? Quoi? vous prenez en main le flambeau, vous éclairez les peuples, et vous essayez après cela de les rejeter dans l'ombre ! Vous érigez vos rancunes en doctrines, votre apostasie en système, et vous croyez qu'on peut ainsi mentir* impunément à sa conscience et à Dieu?

Non, détrompez-vous.

Ceux-là mêmes qui ont profité de vos parjures ne vous ont jamais accordé leur estime. Si vous avez pu croire que vous étiez populaire, vous avez cru à un mensonge.

On n'aime pas, en France, le soldat qui change de drapeau.

Chez nous, pour être pasteur du peuple, il faut de l'honnêteté dans la doctrine. Si vous aviez une fois reconnu la fausseté de vos enseignements, il ne fal-

lait pas remonter en chaire et piveher de nouveau.

Qui nous dit, docteur, que tu ne te trompes pas encore ? Cet autre {lambeau ne va-t-il pas s'éteindre dans d'autres ténèbres? Toi qui trébuches et chancelles, oses-tu bien avancer le bras pour nous soutenir?

Arrière, faux apôtre!

Libre à toi de ne plus croire à l'infaillibilité du pape, après l'avoir hautement proclamée dans tes écrits: mai? aussi, libre à nous de ne pas croire à ta propre infaillibilité, bâton rompu qui se briserait entre nos mains.

MI

Il est temps de parler haut et d'arracher les masques.

Dieu a jqgé M. de Lamennais, chacun aujourd'hui peut le juger à son tour.

Cet enfant mutin, que nous avons mi.

des le berceau, s'obstiner à ne croire qu'en lui; cette nature bretonne, en lutte incessante avec la première des autorités, celle de la famille, devait se révolter plus tard contre toutes les auires autorités, politiques et religieuses.

L'orgueil, chez M. de Lamennais, marchait de pair avec l'obstination.

Physiquement antipathique à la plupart de ceux qui l'entouraient, il jura de les dominer par la puissance morale, par la force du génie, et l'ambition vint se mettre en tiers avec son entêtement et son orgueil.

Après le succès du livre sur l'Indifférence, il se vit rechercher de MM. de Villèle, de Chateaubriand, de Bonald et de Frayssinous. Par eux et avec eux, il fonda le Conservateur, afin de battre en brèche le ministère Decazes, qui bientôt croula sous leurs efforts.

Honoré de la confiance du roi, M. de Villèle ne put donner des portefeuilles à tous les amis qui l'avaient aidé à vaincre. Ceux qui le suivirent au pouvoir furent

pour lui; mais les autres, se déclarant incorruptibles, recommencèrent la bataille contre le ministre gourmand qui mangeait le gâteau sans eux.

L'abbé de Lamennais, Martainville et Saint-Victor firent ensemble une ligue offensive et défensive ; le premier numéro du Drapeau blanc parut1.

En griffant M. de Yillèle de leur plume, ils pensaient l'amener facilement à composition.

Martainville ne voulait que des billets de banque, Saint-Victor désirait une place de maître des requêtes, et M. de Lamennais se fût modestement contenté du chapeau de cardinal. Ne le voyant pas venir, il prit le parti de montrer les dents à la cour de Rome.

Croyez-vous, Très-Saint-Père, qu'un homme de notre sorte va s'escrimer du matin au soir à rompre des lances en

1. M. de Lamennais travaillait également, à cette époque, dans le Mémorial catholique et dans la Quotidienne.

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votre honneur, sans obtenir pour récompense un peu d'écarlate? La barrette, s'il vous plaît, et nous continuerons à vous défendre, sinon Votre Sainteté pourra s'en repentir.

Et voilà M. de Lamennais semant de droite et de gauche, le long des pages du second volume de l'Essai sur V Indifférence, nombre de théories sociales et religieuses , passablement suspectes et frisant l'hérésie.

Dans les deux derniers tomes, il continua de lancer les mêmes flèches, regardant toujours du côté des Alpes s'il ne voyait rien venir. Fatigué d'attendre, il partit pour Rome, curieux de sonder luimême les intentions du sacré collège au sujet de ce chapeau tant désiré.

Le pape et les cardinaux le reçurent à merveille.

On le fêta; le Vatican lui ouvrit ses

portes comme à un hôte de distinction ; l'accueil, en un mot, fut on ne peut plus honorable.

Avec des formes douces, insinuantes et paternelles, on lui conseilla de mettre quelque modération dans ses écrits, mais on ne lui parla pas du chapeau.

Quelques intimes, entre autres M. de Donald, firent courir le bruit que le pape avait offert la pourpre à Fauteur de V Essai sur V Indifférence, mais que celui-ci l'avait noblement refusée. Cette adroite insinuation , acceptée par le public, consola un peu M. de Lamennais de ses mécomptes.

M. de Loménie, dans ses Contemporains illustres, y est pris lui-même et donne ce Faux bruit pour une vérité.

Désappointé, furieux. M. de Lamennais revint en France, et alla bouder deux ans sous les ombrages de la Chênaie. Il traduisit dans sa retraite l'Imitation de Jésus-Christ, tout en cherchant par quels moyens il déciderait Rome a le satisfaire.

Évidemment on ne l'estime pas à sa valeur. D'autres manœuvres deviennent indispensables pour décider le pape et le sacré-collége à contenter son désir. En conséquence, il écrit un nouveau livre, la Religion considérée clans ses rapports avec V ordre social et politique, où il souffle sur les vieilles haines du gallicanisme. La cendre s'anime, l'étincelle jaillit, le feu se rallume.

— Voyons, dit M. de Lamennais, ce que Rome pensera de cet incendie!

Mais, sans attendre l'avis du pouvoir spirituel, le pouvoir temporel crut qu'il était de son droit de châtier l'écrivain.

L'abbé de Lamennais, cité devant les tribunaux et défendu par Berryer, ne fut condamné qu'à trente-six francs d'amende. C'était presque un acquittement.

Néanmoins il ne pardonna point aux juges, et leur cria d'une voix courrou cée :

(( — Je vous apprendrai ce que c'est qu'un prêtre ! »

Ce mot peint l'homme. Rancune, vio-

lence, colère, ambition haineuse, voilà tout M. de Lamennais.

Indignés de sa conduite, les évêques de France fulminent contre lui. L'orage est terrible ; il a peur et retourne s'enfermer à la Chênaie, où il semble manifester quelque repentir de ses torts et donner au clergé une sorte de réparation, en composant de petits livres pieux, remplis d'onction chrétienne : le Guide du premier âge et la Journée du chrétien. Il passa de la sorte les années 1827 et 1828.

On pouvait le croire revenu à résipiscence; mais ce n'était qu'un repos hypocrite, un temps d'arrêt pour tromper ses antagonistes et les attaquer à coup sûr. quand ils ne seraient plus en état de défense.

Ah ! Très-Saint-Père, vous êtes têtu !

Je suis breton. Ah ! vous persistez à me refuser la pourpre? Nous allons voir.

Et M. Lamennais, sans hésitation et sans retard, publie un volume avec ce

titre : Du progrès de la Révolution et de la Guerre contre V Église.

Voici quelques jugements portés sur 3M. de Lamennais à cette époque :

« Prêtre paradoxal, dissemblable à lui-même; philosophe-théologien, combattant la raison par la tradition, et prouvant la tradition par la raison; républicain, soumettant la souveraineté du peuple à un pontife par son propre droit souverain. Papiste, allant à Rome proposer un duel mystique au pape ; traducteur de V Imitation de Jésus- Christ, appelant les peuples à la révolte ; et pour en finir, Rousseau en soutane, simple, naïf, dialecticien, éloquent et sublime, comme l'auteur des Confessions, de la Lettre à l'archevêque de Paris, &Héloïse et d'Emile*. »

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