IMPRESSIONS D ENFANCE
Cependant, il a ses regrets et ses souffrances, dès. qu'il rêve à son pays.
« Mon cœur ne s'acclimate point hors de la Bretagne, écrit-il à un de ses plus vieux amis qui habite une de ces coquettes maisons des coteaux de la Rance; partout ailleurs je me sens étranger : Super flumina Babylonis illic sedimns et flevimus! Au reste, n'est-ce pas là l'histoire de toutes les créatures? Elles sont toutes sur le bord du temps, gementes et flentes, en attendant qu'elles entrent dans leur vraie patrie. »
Et plus tard, quand il sera sorti de l'Église :
(( Mon ami, il faut voir le monde comme vous voyez de votre fenêtre les bateaux qui descendent et remontent la Rance. Quand on est las de ce mouvement, on ferme son volet, on s'approche du feu et, si l'on est deux, on se dit tout ce qu'on a dans l'esprit; on voyage sans fatigue dans le passé, dans l'avenir, et l'on fait sa partie de tric-trac. Dans ce pêle-mêle universel, savez-vous, cher ami, qui je trouve heureux? vous, que je vois vous promenant dans les allées de votre joli jardin, regardant vos arbres qui fleurissent, vos légumes qui poussent, vos Jilas qui parfument l'air qu'embaumeront bientôt vos jasmins et vos rosiers. »
Mais ce n'est pas seulement au paysage breton, c'est à Saint-Malo, sa ville natale, que Lamennais s'intéresse. Il en suit de loin les progrès, les améliorations, les changements; il veut qu'on lui écrive ce que deviennent ces maisons, ces quais, ce port qu'il a connus et aimés.
(( Le bassin à flot que l'on construit, demande-t-il • ■H 1839 à son ami Marion, avance-t-il? Je ne le verrai jamais, et je ne sais pourquoi je serois bien aise de savoir quelle impression ce changement a
produit sur vous. Il me semble, à moi, que l'on me gâte mon vieux Saint-Malo, ce n'est plus celui de mon enfance, celui où tout me rappeloit quelqu'un de ces souvenirs qui ne s'effacent jamais. Cette grève, ces ponts qui la coupoient, ces bateaux à mer haute, ces charrettes à la basse marée, qui me rendroit maintenant tout cela? Et tout cela, c'est ma vie, la vie de ma jeunesse, alors que l'horizon indéfini où plonge le regard est encore si pur et si beau. »
Voulant sans doute décrire avec un extraordinaire relief la toute-puissante et décisive impression que la mer avait faite sur l'imagination de Lamennais encore tout enfant, son neveu, M. A. Blaize, dans son Introduction aux Œuvres inédites, raconte une anecdote, que nombre de critiques ont rapportée, sans la discuter.
ce Un jour, dit M. Blaize, Félicité de La Mennais se promenait avec sa bonne sur les remparts de Saint- Malo ; à l'aspect de la mer soulevée par une violente tempête, il crut voir l'infini et seiitir Dieu. Etonné de ce qui se passait dans son âme, il se retourna vers la foule et se dit en lui-même : a. Ils regardent ce que ce je regarde, mais ils ne voient pas ce que je vois ». Lamennais ne racontait jamais cette anecdote, sans ajouter : « Toutes les fois que mes souvenirs nie « reportent vers ces temps éloignés, une telle pensée « d'orgueil dans un enfant de huit ans me fait encore « frémir. »
Personne ne s'étonnera qu'après un tel aveu, fait par Lamennais lui-même, ceux de ses ennemis qui n'ont cessé de le poursuivre de l'accusation d'orgueil, aient repris à cette occasion le thème de leurs déclamations accoutumées, « L'orgueil existait donc au fond de cette intelligence, s'écrie le P. Mercier, de la Compagnie de Jésus; ce n'était qu'un feu caché; ton-
tefois, on pouvait déjà prévoir l'avenir, lorsque ce feu, attisé par la tempête des passions impétueuses de la jeunesse, trouverait un aliment dans les succès et la gloire humaine. » Holà ! sommes-nous tentés de dire, n'est-ce pas aller trop vite? Sans révoquer en doute la bonne foi du narrateur de l'anecdote, qui voudra croire de prime abord que cet enfant de huit ans, que sa bonne aimait à mener sur le port pour lui faire voir les bateaux, ait eu tout à coup, un jour de tempête, la révélation de Dieu et de l'infini? Qui pensera surtout qu'il ait eu, en ce moment et sous le coup d'une telle impression, assez de force d'esprit pour « se dire en lui-même », comme le rapporte assez naïvement M. Blaize, ce qu'il se dit en se comparant à la foule? Si vraiment Lamennais a fait à plusieurs reprises le récit merveilleux qu'on lui attribue, on ne peut que le plaindre d'avoir compté à ce point sur la crédulité de ceux qui l'écoutaient. Ce pur jeu d'imagination ne prouve rien, ni le génie ni l'orgueil de Lamennais; ce n'est qu'une illusion d'esprit qui n'aurait dû tromper personne. Sainte-Beuve, avec son tact exercé, délicat et défiant, s'est bien gardé de s'arrêter à ce récit de M. Blaize : il n'en fait pas même mention.
On a vu plus haut comment Lamennais parle des souvenirs que lui avaient laissés les premières impressions de son enfance. Il ne voyait dans la mer que ce qu'y voyait tout le monde ; il l'aimait, comme tous ceux qui l'ont de bonne heure fréquentée, à la fois pour son charme et pour son horreur, et jusqu'à s'aventurer seul au milieu des flots sur une barque furtivement détachée du rivage, ainsi qu'ont fait fous les enfants du littoral, avec l'imprudence de leur âge; seulement, il voyait la mer et il l'aimait avec les yeux et l'imagination d'un poète qui sentait plus vivement que les autres hommes, et le poète décrivait ce qu'il
avait ressenti, sous une forme et avec des couleurs d'une incomparable beauté! Qui ne se souvient de cette page des Affaires de Borne"!
ce D'Antibes à Gênes, la route côtoie presque toujours la mer, au sein de laquelle ses bords charmants découpent leurs formes sinueuses et variées, comme nos vies d'un instant dessinent leurs fragiles contours dans la durée immense, éternelle. Aucunes paroles ne sauroient peindre la ravissante beauté de ces rivages toujours attiédis par une molle haleine de printemps. D'un côté, la plaine à la fois mobile et uniforme où apparoissent çà et là quelques voiles blanches qui la sillonnent en des sens divers. Sur la pente opposée des montagnes, que coupent de fertiles vallées ou de profonds ravins, les inépuisables richesses d'une nature tour à tour imposante, gracieuse, qui s'empare de l'âme, y apaise les tumultueuses pensées, les amers ressouvenirs, les prévoyances inquiètes, et peu à peu l'endort dans la vague contemplation de je ne sais quoi d'insaisissable comme le son fugitif, de mystérieux comme l'univers et d'infini comme son auteur.
(( Cependant telle est la puissance des premières impressions que, dans ses riantes et magnifiques scènes, rien pour moi n'égaloit celles qui frappèrent mes jeunes regards : les côtes âpres et nues de la vieille Armorique, ses tempêtes, ses rocs de granit battus par des flots verdâtres, ses écueils blanchis de leur écume, ses longues grèves désertes où l'oreille n'entend que le mugissement sourd de la vague, le cri aigu de la mouette tournoyant sur la nuée, et la voix triste et douce de l'hirondelle de mer. »
L'éternelle mobilité du flux qui s'approche et du reflux qui s'éloigne; la plainte, tantôt douce, tantôt terrible, des vagues qui viennent sur les rochers
tantôt lutter avec fracas et violence, tantôt mourir avec langueur et souplesse; les nuages subits, noirs ef lourds dans un ciel tout à lheure plein de lumière, la poussée du vent du large ; la brise qui laisse aux lèvres quelque chose de fortifiant et d'amer : telles sont les vraies images de l'âme de Lamennais. Fils de l'Océan breton, il a tout gardé de ses origines.
Première éducation de F. de La Mennais. — Les messes sous la Terreur. — Premiers doutes de Lamennais. — Formation de son esprit. — Ses occupations, ses plaisirs à Saint-Malo.
Cet enfant malingre et chétif qui avait eu tant de peine à se prendre à la vie, Félicité de La Mennais ' n'eut pas moins de mal à se laisser élever.
Lorsqu'après la mort de sa mère, son oncle et sa tante Robert des Saudrais le prirent avec son frère Jean-Marie, pour lui inculquer les premiers éléments des connaissances, ils rencontrèrent dans cette organisation débile la plus incroyable indocilité. Jean répondait à tant de soins et de sollicitude par une application digne de son intelligence précoce et déjà remarquable, mais Féli * ne voulait écouter les leçons ni les conseils : aussi, à dix ans, savait-il à peine lire.
Leur mère, Gratienne Lorin, femme de Pierre-
1. Félicité de La Mennais fut désigné de bonne heure dans sa famille sous le nom de Féli, par abréviation de son prénom. Cette désignation lui resta toute sa vie, et jamais ses disciples, ses amis intimes ne le nommèrent autrement, à tel point que M. Th. Foisset lui-même, quand il en parle, dans sa très intéressante Vie du R. P. Lacordairc, l'appelle presque toujours Féli de La Mennais.