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PREMIÈRE ÉDUCATION

Louis Robert de La Mennais, avait hérité de ses parents, dans l'indivision avec sa sœur, Mme Robert des Saudrais, une propriété située sur la lisière de la forêt de Goëtquen, dans la commune du Plesdet, à dix kilomètres de Dinan, laquelle portait le nom, assez répandu en Bretagne, de La Chênaie, qui est devenu depuis si célèbre.

La Chênaie! le seul lieu du monde où Lamennais, dans le cours de son orageuse existence, ait ressenti quelques joies et goûté quelques douceurs; La Chênaie, blanche maison de bourgeoise apparence, qui apparaissait, à travers les clairières de la foret, au bout d'une longue avenue de hêtres, de châtaigniers et de sapins; La Chênaie renfermait une bibliothèque où Robert des Saudrais, quand il avait à punir les escapades de son neveu Féli, l'enfermait seul, livré à lui-même, au milieu des livres. L'enfant apprit à lire pour les dévorer tous. Dans les premiers temps, avant que les deux frères de La Mennais en eussent changé le caractère et la destination, cette bibliothèque renfermait, comme celle de tous les riches bourgeois de l'époque, non seulement des livres d'édification et de piété, et les classiques consacrés, mais aussi les livres des philosophes du xvme siècle, les œuvres de Voltaire et de Rousseau au premier rang; plus tard, pendant les orages de la Révolution, après la dispersion des couvents, la bibliothèque de La Chênaie s'enrichit de leurs dépouilles et abonda en ouvrages de théologie et d'histoire ecclésiastique. C'est là que le jeune Féli fit son éducation. Il lut avec une activité dévorante tout ce qui lui tomba sous la main, sans choix et sans discernement. Sa passion pour la lecture était devenue telle qu'il se faisait enfermer dans la bibliothèque, en commettant exprès quelque peccadille, pour avoir l'occasion de se livrer à sa passion favorite. Les

écrivains catholiques n'ont pas manqué de reprocher comme une faute grave à l'oncle Robert des Saudrais l'imprudente liberté qu'il crut devoir laisser à son neveu, et dont Lamennais profita, sans s'en repentir jamais. C'est ainsi qu'en 1826, envoyé par les médecins aux eaux de Saint-Sauveur, dans les Pyrénées, il y rencontra le jeune E.-D. Forgues auquel il s'attacha profondément et dont il fit à sa mort l'éditeur de ses Œuvres posthumes. Un jour que la conversation était tombée sur la littérature, l'enfant, âgé de treize ans, avoua sans détours qu'il avait lu le roman de Le Sage, Gil Blas, et plus d'une fois, tant il y avait trouvé plaisir. Quelqu'un, présent à l'entretien, ne put s'empêcher de blâmer la négligence qui avait laissé parvenir entre les mains d'un enfant un livre aussi dangereux. Mais Lamennais, se souvenant sans doute des longues heures passées dans la bibliothèque de La Chênaie, dit aussitôt : « Bah! l'essentiel, c'est que l'enfant lise et qu'il aime à lire. Le choix des lectures se fera plus tard. » On voit par là que Lammenais, même au temps de sa plus grande ferveur religieuse, n'avait pas échappé à l'influence des idées de J.-J. Rousseau, qui dit que l'essentiel, c'est qu'Emile vive et lise, et que le choix des lectures se fera plus tard, quand il pourra discerner lui-même ce qui est bon de ce qui est mauvais. Cependant, ce ne sont pas ces premières lectures, assez mal digérées, qui ont eu sur la pensée de Lamennais, comme sur l'imagination la plus directe ni la plus durable action. Il apprit dans le grand et austère livre de la vie plus que dans tous les autres.

La Révolution avait éclaté. Elle fut plus violente et plus dure en Bretagne, cette vieille province croyante et royaliste, et à Saint-Malo, ville riche, dont le commerce au dehors était prospère et fort étendu, que

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