L'ENCYCLIQUE (( MIRARI VOS
erronea sententia, seu poliùs délirant entum), et la liberté de la presse, de liberté funeste dont on ne saurait avoir assez d'horreur (deterrima Ma, ac nunquam satis execranda et detestabilis libertas libraria actis), et la résistance aux princes, de crime à jamais digne de réprobation, le cardinal Pacca écrivait dans sa lettre particulière à l'abbé de La Mennais : « Les doctrines de Y Avenir sur la liberté des cultes et la liberté de la presse qui ont été traitées avec tant d' « exagération » et « poussées si loin » par MM. les rédacteurs, sont également très répréhensibles, et en opposition avec l'enseignement, les maximes et la pratique de l'Église. Elles ont beaucoup étonné et affligé le Saint-Père, car si, dans certaines circonstances, la prudence exige de les tolérer comme un moindre mal, de telles doctrines ne peuvent être présentées par un catholique comme un bien ou comme une chose désirable. » On voit, par les termes de cette lettre, que l'autorité romaine, tout en proclamant l'opinion à suivre avec le caractère absolu qui s'attache à ses décisions, fait surtout porter son blâme sur la question de mesure. On voit aussi qu'elle distingue, d'après la théologie, la thèse de l'hypothèse, la thèse, c'est-à-dire les principes invariables qui constituent la doctrine dogmatique de l'Église, et l'hypothèse, c'est-à-dire les tempéraments nécessaires que les circonstances de fait imposent souvent dans l'application pratique. Les PP. Jésuites euxmêmes avouent, dans leur Revue, que « c'est contre la liberté immodérée des opinions et contre son effroyable abus que Grégoire XVI a élevé la voix et non contre une certaine liberté que la prudence exige de tolérer dans certaines circonstances ». De même pour le Syllabus du pape Pie IX. Qui ne sait que le premier moment d'émotion passé, ce célèbre docu-
ment a été repris, examiné et commenté par l'épiscopat catholique, notamment en France, de manière à en rendre le respect possible aux consciences justement alarmées par un tel excès d'autorité? Avec l'Église romaine, il est donc des accommodements. Et tous ceux qui sont au courant de son histoire savent que, dans tout le cours des siècles, l'Église n'a vécu parmi les nations qu'à la faveur de transactions perpétuelles, de compromis toujours renouvelés dans les formes les plus variées, et que cette incessante accommodation de l'Église aux besoins des peuples est précisément considérée comme la marque de sou éternelle jeunesse et l'effet des promesses divines?
Il n'en demeure pas moins que ce n'est pas avec des subtilités théologiques, acceptées avec plus ou moins de docilité, dans un siècle où la foi chrétienne, de l'aveu même de ceux qui la professent, aurait tant besoin d'être ranimée, que le catholicisme romain pourra longtemps se soutenir dans la confiance et l'amour des nations modernes qui tendent à s'éloigner. Une inspiration plus large serait nécessaire. Lamennais avait cru la trouver dans un retour à l'esprit social du christianisme primitif. Il n'est pas bien sûr, malgré l'infaillibilité pontificale, qu'il se soit trompé.
État d'esprit de l'abbé de La Mennais. — Ch.de Montalembert. — Rupture avec l'abbé Lacordaire. — Douleurs de l'abbé Gerbet. — Maurice de Guérin. — Dernier séjour à La Chênaie. — Nouvelle soumission. — Lettre pastorale de l'évêque de Rennes. — Nouvelles persécutions. — Les Paroles d'un Croyant. — L'Encyclique Singulari nos.
Ayant quitté l'Allemagne pour revenir en France, l'abbé de La Mennais, accompagné de l'abbé Lacordaire, passa quelques semaines à Paris, avant de retourner à La Chênaie, où il comptait trouver, dans la solitude des bois et dans la contemplation de la nature, le repos de l'esprit et la paix du cœur, dont il avait tant besoin, après le violent orage qu'il venait d'essuyer.
De nouvelles tribulations, plus amères et plus cruelles, l'y attendaient.
Et d'abord sa situation de fortune ne laissait pas de lui causer de vives inquiétudes. Il avait compromis son patrimoine sous la Restauration dans des spéculations de librairie qui n'avaient point réussi, et, pour le moment, il se trouvait engagé dans un procès avec M. de la Bouillerie, intendant général de la liste civile sous Charles X, dont il avait probablement reçu quelques services, et ce procès ne pouvait se terminer que par une cession de biens. Il s'y
prêta avec un désintéressement si complet qu'un jour il se vit obligé d'écrire à l'un de ses correspondants ordinaires : « Ma position est telle qu'elle m'oblige à prier mes amis intimes d'affranchir les lettres qu'ils m'adressent ». Déjà, il avait dit au comte de Senfft : « Je rentre en France, aussi pauvre qu'on puisse l'être en ce monde, usé de travaux et de chagrins, mais plein de confiance eu Celui qui n'abandonne jamais aucune de ses créatures, et résolu de consacrer le peu qui me reste de forces à la défense de la cause sacrée pour laquelle je combats depuis vingt ans ». Et à son amie Ninette Cornulier de Licinière : ce Je n'ai plus rien que des dettes. Je vieillis en m'appauvrissant toujours. Quand on jettera dans la terre ma vieille carcasse, ce qui ne tardera guère, elle y tombera nue, à moins que quelqu'un ne me fasse l'aumône d'un linceul. » Un écrivain catholique, l'abbé de Ladoue, mort depuis évèque de Nevers, laissant après lui une réputation trop justifiée de fanatisme légitimiste et ultramontain, n'a pas craint d'insinuer, dans son livre sur l'Abbé Gerbet et V École mennaisienne que cette position de l'abbé de La Mennais, précaire jusqu'au dénûment, fournit peut-être une explication de ce qu'il appelle sa défection. On se demande avec effroi ce qu'il faut penser d'une telle aberration du cœur et de l'esprit. Malesuada famés, dit l'abbé de Ladoue. Mais que dire de Vodium theolor/icum*!
Ce qui fut plus pénible à l'abbé de La Mennais que la misère matérielle, c'est certainement la misère morale dont il fut le témoin attristé. Ses ennemis sont allés jusqu'à prétendre qu'à son retour de Rome, il fut atteint du délire caractérisé par les hommes de l'art sous le nom de délire de la persécution, car il ne voyait partout, disent-ils, que des intrigues et des com-