L'ENCYCLIQUE (( MIRARI VOS
de la pensée de l'écrivain condamné, pour simuler une docilité tout apparente et derrière laquelle il réservait toute son indépendance; si enfin la révolte de l'illustre prêtre ne date pas précisément de l'acte par lequel il s'inclinait devant la suprême autorité. Pas un d'eux n'a eu la pensée pourtant si naturelle de plaindre un homme ainsi frappé dans son passé, dans son avenir, dans les services qu'il avait rendus ou cru rendre à sa cause, dans ses espérances et dans ses rêves, et. frappé au plus profond de lui-même, c'est-à-dire dans l'idée grandiose qui était sa force et sa vie.
Et cependant quel drame plus pathétique!
ce Lamennais, dit Prévost-Paradol, avait vu dans TÉglise catholique l'émancipatrice prédestinée des nations. C'est donc à l'Église qu'il s'adresse, c'est elle qu'il somme d'instituer ici-bas la paix et la justice, et comme il la charge de faire le bonheur du genre humain, il veut naturellement lui en donner la conduite. Il la déclare indépendante des puissances de la terre, bien plus, leur souveraine; il lui faut un Grégoire VII, plus puissant que les rois despotiques et que les aristocraties égoïstes, qui nous enseigne et nous oblige à être justes et heureux. Il supplie l'Église de se prononcer et de jeter sa parole décisive dans l'arène où se débat l'humanité; il la conjure d'abord avec douceur, plus tard avec amertume de s'expliquer et de tout finir d'un seul mot qui emportera toutes les résistances et qui commencera la régénération du monde. Il l'a déclarée cent fois infaillible, et il attend, il presse son jugement. Elle se rend enfin à tant d'instances, elle parle et le condamne. »
Quel coup pour cette àme sincère et violente!
Sous ce coup effroyable, l'abbé de La Mennais s'incline : on suspecte sa bonne foi. Quel autre exemple
plus terrible de la froide atrocité des passions cléricales!
A dire la vérité, la catastrophe n'était ni moins profonde ni moins redoutable pour le catholicisme romain. C'est, en effet, de l'Encyclique Mirari vos, reprise et aggravée depuis par le pape Pie IX dans l'Encyclique Quanta cura, avec le Syllabus qui l'accompagne, que date le divorce du catholicisme avec les sociétés modernes, et ce divorce a produit le conflit où se débat sous nos yeux, dans des luttes sans cesse renaissantes, la conscience religieuse des nations chrétiennes. En affectant de rompre tout lien avec les principes de liberté, d'égalité, de justice et de paix sociale que l'on trouve à la source même du christianisme, la Papauté se déclarait en opposition avec les besoins les plus pressants de la vie morale des peuples; et, dans cette opposition si dangereuse pour la religion elle-même, elle a persisté jusqu'à présent, avec tant de hauteur que les cœurs généreux et sincères, ceux qui croyaient pouvoir associer le catholicisme aux tendances modernes, en réconciliant le catholicisme avec la liberté, en sont restés tout meurtris et abattus. De là, des troubles profonds et qui ne sont pas près de finir. Heureusement que ce grand et redoutable conflit s'est établi dans le domaine purement dogmatique, si l'on peut ainsi parler, et qu'il n'a pas été possible jusqu'à présent de le pousser jusque dans la vie quotidienne et pratique des sociétés : le mal déjà si intense eût encore produit plus de ravages. Pour combien de temps l'esprit de prudence prévaudra-t-il dans l'Église sur les prétentions de l'esprit de domination? Au moment même où le pape Grégoire XVI qualifiait, clans l'Encyclique Mirari vos, la liberté de conscience « de maxime absurde el erronée ou plutôt de délire » (absurda /lia /lui! ae