SES DISPOSITIONS MORALES
bien dissous V Agence générale pour la défense de la liberté religieuse et mis fin à l'existence du journal V Avenir, mais que Ton n'en avait pas désavoué et renié les doctrines, et que c'était précisément ce désaveu qui constituait la vraie, la seule soumission. Ainsi l'abbé de La Mennais voulait et cherchait la paix, à l'heure même où, de toutes parts, dans le haut clergé, on s'apprêtait à lui faire la guerre la plus acharnée.
On n'a peut-être pas assez remarqué la direction générale qu'avaient prise les idées de Lamennais depuis quelques années, et bien avant que Rome lançât la condamnation qui a frappé V Avenir et ses doctrines. Son esprit était occupé tout entier par cette vaste conception d'une régénération réciproque de la société par l'Église et de l'Église par la société, et quand on sait que jamais la religion ne fut pour lui la forme extérieure de la vie intime et toute spirituelle de l'âme humaine, mais le lien social par excellence, le fondement nécessaire de l'ordre et la garantie de la liberté véritable, celle qui obéit à l'autorité infaillible et paternelle d'un chef institué par Dieu lui-même, on s'explique qu'il en lut arrivé à penser que les actes de la Papauté étaient après tout de peu d'intérêt, lorsqu'il les comparai! à l'immense révolution morale qui allait, suivant lui, bientôt s'accomplir. A ce point de vue, la sou mission de fait que l'on avait exigée de lui ne lui avait rien coûté; il l'avait donnée, sans restriction mentale, cela va sans dire, et la preuve, c'est que, pour avoir la paix, comme il le «lisait lui-même, il n'hésita jamais ,'i la renouveler, à diverses reprises, et dans la forme que l'on voulut. Décidé à poursuivre son o'iivre, à pousser aussi loin que possible la mission providentielle dont il se eroyail investi, il était résolu à ne plus s'occuper des affaires
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de l'Église, mais uniquement de celles de la société. Aussi parlait-il et écrivait-il de l'Encyclique, de la Curie romaine, de la Papauté elle-même en termes d'une extrême liberté. Dorénavant, ses sympathies comme ses pensées étaient ailleurs. Il ne voulait nullement rompre avec l'Église, parce que déjà il ne se sentait plus avec elle. L'abbé Lacordaire, qui s'était soumis à Munich dans un tout autre esprit et qui craignait par-dessus tout de ne plus se sentir rattaché au centre de l'unité catholique, a écrit avant de mourir que (( si M. de La Mennais eût été fidèle à son beau mouvement de Munich, il eût grandi dans les générations contemporaines par le seul effet de son silence, et qu'il ne lui eût pas fallu dix ans pour reconquérir toute la splendeur de sa renommée ». Rien ne parait plus vraisemblable. Déjà M. de Sacy avait dit avec la candeur de son à me : « Il n'aurait tenu, j'en suis sûr, qu'à M. de La Mennais de passer le reste de sa vie à Rome, heureux dans le couvent des Théatins à Frascati, dont il a si bien décrit la situation ravissante; la réponse du pape à la demande des rédacteurs de Y Avenir se serait fait attendre trente ans, et l'affaire aurait été oubliée. Rien n'est plus vrai encore, et M. Renan a raison, comme M. de Sacy et comme le P. Lacordaire, quand il écrit de Lamennais que « s'il eût attendu quelques années, il eût vu les principes qui le faisaient condamner devenir la politique générale de l'Église ». Seulement, M. Renan ajoute tout aussitôt, lui qui a pénétré plus à fond dans la nature intime de Lamennais et mieux discerné que personne son véritable caractère de réformateur et de prophète : « Telle était sa sincérité, tel son besoin de dire leurs vérités aux puissants, que peutêtre alors les principes pour lesquels il a été frappé lui eussent-ils moins souri que quand ils lui valaient
la désapprobation des esprits timides et les clameurs de la médiocrité ». Lamennais croyait profondément à sa mission, une mission autant sociale que religieuse que Lacordaire n'a jamais vue ni comprise dans toute son étendue, bien qu'il s'y soit trouvé associé. Avec Monlalembert, le maître se sentait plus libre; il écrivait à ce disciple bien-aimé : « Il est bon de recommencer à parler, pour préparer la position qui devra être désormais la nôtre, dès que nous serons suffisamment dégagés de celle qui nous a valu tant de déboires. Au lieu de nous faire les champions du catholicisme, laissons-le entre les mains de la hiérarchie, et présentons-nous simplement comme les hommes de la liberté et de l'humanité. La vieille hiérarchie, et politique et ecclésiastique, s'en vont ensemble; ce ne sont plus que deux spectres qui s'embrassent dans un tombeau.... On n'en savoit pas plus quand la synagogue expira '. »
On voit par là que l'abbé de La Mehnais se détachait de plus en plus des controverses religieuses
1. On n'a jusqu'à présent que quelques extraits des lettres si nombreuses échangées entre Lamennais et Montalembert pendant les sept ou huit années qu'ont duré leurs relations. La publication de cette Correspondance, d'un si haut intérêt, esl vivement désirée.
C'est, en effet, le seul document qui puisse jeter une lumière nouvelle sur l'histoire de ces deux grandes âmes, si sincères, si nobles, si passionnées pour le bien, histoire plus curieuse et plus saisissante, dit M. Silvestre de Sacy, que celle de beaucoup de rois et d'empereurs! roman dont les péripéties et la catastrophe oui, pour un esprit sérieux, un intérêt bien autrement vif, bien autrement touchant que les aventures vulgaires qui composent ce qu'on appelle d'ordinaire un roman!
.Mme la comtesse de Montalemberl a déjà donné communication de ces lettres à M. Th. Foissct, auteur de la Vie du II. /'. Lacordaire et ami de son illustre époux, el à M. l'abbé Ricard, auteur de divers écrits sur Lamennais el son école.
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pour se donner tout entier à la propagande politique. Dans son Histoire de la Monarchie de Juillet, M. Paul Thureau-Dangin a mis en lumière avec beaucoup de sagacité l'effet produit sur l'imagination et la conduite de Lamennais par ce qu'il nomme « l'exaltation révolutionnaire de 1830 » ; il montre que cette exaltation ce bien loin de s'apaiser chez lui, à mesure que le calme et l'ordre se rétablissent, s'enflamme et s'aigrit chaque jour davantage », et il ajoute que « par là surtout il tend à se séparer du chef de l'Église » : ce la révolte purement religieuse, si elle se présentait à lui tout d'abord, l'effrayerait probablement et le ferait reculer; mais il y glisse par la pente de la révolte politique » : vue fine et profonde, et d'une véritable impartialité.
C'est par là, en effet, que l'abbé Lacordaire se retrouva en dissentiment avec son maître. Les deux prêtres étaient revenus ensemble de Paris à La Chênaie, le disciple ayant jugé qu'il ne pouvait pas laisser seul l'homme de génie si durement frappé. L'abbé de La Mennais aimait Lacordaire peut-être plus qu'il n'a été aimé de lui, car si Lamennais était impérieux dans sa tendresse, Lacordaire était jaloux de son indépendance dans les soins respectueux qu'il lui rendait. Ce deuxième et dernier séjour à La Chênaie fut pour Je jeune prêtre plein d'amertume et de tristesse. Il faut Je laisser parler : « Bientôt, dit-il, dans le testament dicté à Sorèze, quelques-uns des disciples du maître tombé vinrent le rejoindre à La Chênaie. Cette maison reprit son caractère accoutumé, mélange à la fois de solitude et d'animation; mais si les bois avaient les mêmes silences, si le ciel de l'Armorique n'était pas changé, il n'en était pas de même du cœur du maître. La blessure y était vivante, et le glaive se retournait chaque jour par Ja main même de celui