RL'PTURE AVEC LACORDAIRE
qui aurait dû l'en arracher et y mettre à Ja place. le baume de Dieu. Des nuages terribles passaient et repassaient sur ce front déshérité de la paix. Des paroles entrecoupées et menaçantes sortaient de cette bouche qui avait exprimé l'onction de l'Évangile : il me semblait parfois que je voyais Saùl ; mais nul do nous n'avait la harpe de David pour calmer ces soudaines irruptions de l'esprit mauvais, et la terreur revenait de jour en jour dans mon esprit abattu. »
Un matin, à déjeuner, la conversation tomba sur le duc d'Orléans, lils aîné du roi Louis-Philippe, héritier présomptif de la couronne de Juillet, dont' la belle conduite au siège d'Anvers était célébrée avec fracas par les journaux officieux. L'abbé de La Mennais plaisanta le prince avec sa terrible ironie, et l'abbé Lacordaire voulut prendre sa défense. Le maître imposa silence au disciple avec hauteur; ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Lacordaire rentra dans sa chambre, écrivit à Lamennais une lettre où il lui fit connaître sa résolution de le quitter; il partit le soir même de La Chênaie, pour n'y plus re venir.
Cette lettre appartient à l'histoire du P. Lacordaire; elle est éloquente, émue, sincère, loyale, mais on ne peut s'empêcher de Ja trouver dure et d'un accent vraiment trop personnel. L'abbé de La Mennais en fut très surpris; c'était la première défection qui se produisait autour de lui parmi ses amis intimes. L'abbé Lacordaire, pour « se sauver » de La Chênaie, avait profité de l'heure de promenade que le maître s'accordait chaque jour avec ses plus 'jeunes disciples. «A un certain point de ma route, dit-il, je l'aperçus à travers les taillis; je m'arrêtai et regardai une dernière fois ce malheureux grand homme. Je continuai « ma fuite », sans savoir ce que j'allais
devenir. » F. de La Mennais répondit à la lettre de l'abbé Lacordaire. Il ne se plaignit que de cette manière de s'enfuir ce comme on sort d'une place assiégée », mais il avertit son ancien collaborateur de V Avenir que toute association quelconque de travaux entre eux, pour atteindre un but commun, devenait à jamais impossible. Le maître se tournait chaque jour avec une passion croissante du côté de la démocratie militante, et il reprochait à son ancien ami de « philippiser ». On ne pouvait donc plus s'entendre, car Lacordaire ne voulait de l'action religieuse qu'en vue du salut de son âme. C'était ce qu'il écrivait à son ami Gh. de Montalembert, en lui annonçant son départ de La Chênaie; « il n'accusait pas, dit son historien, M. Th. Foisset, les procédés de celui qu'il quittait; il ne s'en prenait qu'au malheur de n'être pas le maître de sentir comme M. de La Mennais, au malheur d'un dissentiment intime et croissant sur des choses qui embrassaient clans leurs conséquences toute la vie présente1 et « toute la vie future. » Arrive'; à Paris, Lacordaire écrivit une seconde fois à La Chênaie. Sa lettre parut à l'abbé de La Mennais (( cérémonieuse, guindée, sèche, froide comme une nuit d'hiver quand la bise a soufflé »; cette lettre demeura sans réponse. Parmi les autres disciples, la conduite de l'abbé Lacordaire semblait une « folie ». Ses procédés « bizarres et coupables » provenaient d'une (( exaltation malheureuse », il « se sauvait » de La Chênaie comme « un écolier », « et c'était grande1 pitié de voir un talent comme le sien perdu pour la cause de la vérité et de la liberté \ » De là, date le
1. Toutes ces expressions sont empruntées à une lettre publiée sans signature par E.-D. Forgues, dans les Notes et Souvenus qu'il a mis en tête de la Correspondance de Lamennais. Cette lettre doit être de Montalembert; et, ne pouvant le dire