NOUVELLES PERSECUTIONS
maisons qui se touchent. Chateaubriand est allé, pour ainsi dire, chercher son génie en Amérique, et M. Féli va y ensevelir le sien. Pauvre M. Féli! Il voulait dormir à La Chênaie. Et s'en aller mourir en Amérique où il ne trouvera rien qui ressemble à La Chênaie, car les Grands Lacs ne lui vaudront pas l'étang, ni les vastes forêts, sa plantation de hêtres, ni aucune promenade, le sentier que nous lui avons tracé le long de l'eau, ni aucun emplacement, celui qu'il avait choisi derrière la petite chapelle. Mon Dieu! Mon Dieu! s'en aller en Amérique! et que deviendronsnous sans lui, nous jeunes gens qu'il guidait vers la science et l'art, qu'il nourrissait de son lait, qu'il réchauffait contre son sein? Ma chère amie, je pleure et je m'abandonne à la douleur comme un orphelin. Qui guidera mon âme comme il faisait? Qui m'enveloppera de la paix et de la solitude dont il m'avait couvert? où est mon asile? où pourrai-je cacher ma tête nue? où me reposer? »
On continuait autour de l'abbé de La Mennais à incriminer sa soumission au Saint-Siège, en la présentant comme incomplète, non sincère, pleine de réticences et d'arrière-pensées : on insistait surtout sur cette séparation du spirituel et du temporel qu'il avait autrefois combattue dans ses écrits les plus retentissants et que maintenant il relevait, non sans quelque insolence, contre les plus justes demandes de la Papauté. En vain, essayait-il de se défendre, en rappelant que de tout temps il avait fait des réserves et assigné des limites, que tout ce qu'il avait accordé, c'était que, dans les matières mixtes, la puissance comme la décision appartiennent au Saint-Siège, mais qu'il avait toujours déclaré que l'omnipotence absolue du Pape était une invention absurde des ennemis de l'Église et que les Papes eux-mêmes, y
compris l'intransigeant Boniface VIII, n'y avaient jamais prétendu. Toutes ces considérations parfaitement justes ne désarmaient point ses adversaires. L'abbé de La Mennais, comme tous les esprits systématiques, sentait ses propres opinions se retourner contre lui, et il crut rendre la paix à son esprit, en les poussant jusqu'à l'extrême. Mais après bien des hésitations, écartant délibérément tous les scrupules de son intelligence déjà délivrée de l'ancien joug qu'elle avait si longtemps porté, il se décida enfin, sur les instances de son ami, l'abbé Gerbet, à signer une déclaration qu'il écrivit lui-même en latin, et par laquelle il déclarait « dans les termes mêmes de la formule contenue dans le Bref du souverain pontife Grégoire XVI, du 5 octobre 1833, suivre uniquement et absolument la doctrine exposée dans l'Encyclique du même pape, et s'engager à ne rien écrire qui ne soit conforme à cette doctrine ». C'était le 11 décembre 1833. Cette déclaration fut remise à M. de Quélen, archevêque de Paris, qui la fit passer sous les yeux du Pape par les soins du cardinal Pacca; elle fut envoyée aussi à l'évêque de Bennes qui manifesta aussitôt la résolution de rendre à l'abbé de La Mennais ses pouvoirs ecclésiastiques et même de les étendre, pour peu qu'il en exprimât le désir.
Les termes mêmes dont l'abbé de La Mennais s'est servi pour expliquer cet acte si important de sa vie sont curieux à relire. Il écrit dans les Affaires de Rome : « Après avoir pesé devant Dieu les suites du parti quej'avois à prendre, j'allai trouver M. l'archevêque de Paris, et je lui annonçai que, ne comprenant plus rien aux principes que j'avois jusque-là regardés comme le fondement et la règle de l'autorité catholique, je ne voyois désormais qu'une chose à conserver, la paix; qu'en conséquence je me décidois à