LETTRE PASTORALE DE L EVEQUE DE RENNES
sa vie intellectuelle et morale, à l'idée de la séparation des deux domaines, le spirituel où il se déclarait soumis et le temporel où il entendait conserver son indépendance, en vue de sa mission de réformateur chrétien qu'il comptait bien poursuivre. A pareille demande, il ne pouvait faire qu'une réponse évasive. Ici encore, il fut accusé d'orgueil, et l'on ne voulut voir dans l'homme qui défendait si intrépidement les droits supérieurs de la conscience humaine qu'un malheureux en proie à l'esprit de révolte. L'évèque de Rennes lui porta le coup le plus sensible, en publiant dans une circulaire à son clergé, qu'il considérait l'abbé de La Mennais « comme ayant renoncé lui-même à tous les pouvoirs qu'il avait reçus de lui ou de ses vicaires généraux, et qu'il se réservait personnellement de les lui rendre, lorsqu'il aurait des preuves satisfaisantes de sa soumission entière et sans réserve à la décision du Souverain Pontife ».
Cette décision canonique, véritable capiiis minutio de l'abbé de La Mennais dans son statut sacerdotal, entraîna la dissolution de cette congrégation de Saint- Pierre fondée autrefois pour former une milice dévouée au Pontife romain. Les disciples songèrent dès lors à se disperser. Comment rester sous la direction d'un Père spirituel désormais privé de tout pouvoir ecclésiastique? La Chênaie fut abandonnée, et Malestroit ne tarda pas à être fermé. Ce fut à ce moment que l'abbé de La Mennais se brouilla, pour une affaire de la plus minime importance, avec son frère, l'abbé Jean. Comme on le sait, il y avait à La Chênaie une bibliothèque relativement riche et qui garnissait plusieurs pièces de la maison. Sur le point de quitter Ja Bretagne pour s'établir définitivement à Paris, l'abbé Féli fit procéder, sans en prévenir son frère, à l'emballage des livres; sur quoi
230 l'âhbé de la mennais dans l'église.
l'abbé Jean survint et dit de l'humeur d'un bibliophile à qui l'on enlève son trésor : « Ses livres, ses livres! il pourrait dire nos livres! » L'abbé Féli ne répondit rien, laissa les caisses déjà remplies et partit sans rien dire à son frère. Depuis, ils ne se revirent jamais.
Et cependant même à cette époque où il sentait redoubler l'orage qui devait le déraciner, Lamennais ne songeait pas encore à quitter l'Église. Abreuvé de dégoûts, plein de colères et de tristesses, il n'avait plus de confiance que dans la liberté. Gomme Lacordaire avant 1830, il voulait aller chercher la liberté et la paix aux États-Unis. Il entretenait ses jeunes amis de ce dessein qui les effrayait. Maurice de Guérin écrit à ce sujet à sa sœur :
(( Les nouvelles que je reçois de Paris me disent des choses fort tristes de l'état de M. Féli. Quand on connaît l'immense faculté de souffrance d'une âme comme la sienne et qu'on mesure la douleur qu'on lui a livrée, on s'étonne qu'il vive et l'on entend sortir de la bouche de ses amis, de ceux qui le connaissent bien, ces lugubres paroles : « Il ne vivra pas deux « ans; ils l'ont tué! » Oui, ils l'ont tué. Sais-tu que c'est un meurtre énorme que celui du génie et d'un génie catholique armé pour la foi? Le corps y passera peutêtre aussi, car d'ordinaire le fer qui traverse l'âme tranche aussi la vie mortelle, et alors deux meurtres chargeront certaines consciences. Si la santé lui revient, M. Féli fera un long et lointain voyage, aux Etats-Unis sans doute. Ainsi voilà qu'un ostracisme barbare et absurde aura banni de l'Europe son plus beau génie et qu'on le contraint d'aller se coucher vers l'Amérique. Il est vrai que le soleil décline aussi de ce côté. Singulière destinée! M. Féli et Chateaubriand sont nés tous deux à Saint-Malo dans deux