LIVRE III
Los Paroles d'un Croyant. — Jugement porté sur Lamennais par M. Guizot. — Lamennais et Joseph de Maistre. — Lamennais socialiste.
Après sa rupture avec l'Église romaine qui ne représentait plus à ses yeux que la société du passé, F. Lamennais s'engagea sans réserve au service de la démocratie qui ne cessa d'être pour lui jusqu'à la fin de sa vie la société de l'avenir. Jamais il ne regretta la résolution qu'il avait prise avec un courage et qu'il maintint avec une fermeté dont l'histoire n'offre pas d'autre exemple, tout au moins cà un degré aussi éminent.
Lamartine, dont les sympathies pour Lamennais 8'étaient singulièrement refroidies dans la dernière phase de sa carrière si orageuse, a dit de lui :
« Il tomba de cheval, non pas sur la route de Damas, mais sur la route de Rome; il devint le saint Paul d'une autre religion. Il y eut un grand courage dans
cette transfiguration. Renier la première moitié de sa vie pour l'homme qui n'a qu'une vie à vivre, c'est un martyre dont peu d'esprits sont capables. »
Pour ceux qui cherchent à reconnaître le vrai Lamennais à travers les préjugés qui obscurcissent sa mémoire, on ne doit pas se lasser de répéter qu'il ne sortit pas de l'Église romaine, par d'autres motifs que le besoin impérieux de soulager sa conscience d'homme vivant au xixc siècle, et témoin d'une transformation politique et sociale à laquelle résistait l'Église, alors que, selon lui, pour rester fidèle à l'esprit évangélique comme à sa mission divine, c'est elle qui aurait dû en prendre l'initiative et travailler de toutes ses forces à rendre cette transformation aussi prompte et aussi complète que possible. Le besoin de libérer son intelligence du joug dogmatique ne se lit sentir que plus tard.
Lamennais reconnut à merveille les premiers effets de la publication de son petit livre. Le choc des opinions, le tumulte des jugements, le chaos des idées et des sentiments que remuèrent, dans toutes les classes de la société européenne, ces fameuses Paroles d'un Croyant, rien de tout cela ne le surprit : il s'y attendait, et ne demandait qu'à voir surnager la décision de l'opinion publique redevenue plus calme et plus éclairée. « Pour moi, ce que j'ai voulu, écrit-il à son ami M. de Vitrolles, c'est, en flétrissant les iniquités trop publiques des puissances mondaines, consoler les faibles, les pauvres, les petits, les opprimés, et leur montrer, dans leur retour aux sentiments de justice, de charité, d'humanité, l'espérance certaine d'un meilleur avenir. Et cette espérance, je l'ai, parce que je crois au progrès continuel du genre humain, malgré ies désordres, les passions, les crimes; et à la sagesse, à l'amour de la Providence
qui le conduit. Ce n'est pas là, il me semble, une scélératesse si grande. »
C'est cependant le petit livre des Paroles d'un Croyant qui a dicté à M. Guizot le jugement sévère jusqu'à l'injustice qu'il a porté sur Lamennais, quand il l'a rangé « parmi les malfaiteurs intellectuels de son temps ». Cette expression si vive d'une opinion si légère, et indigne d'un grand esprit comme M. Guizot, a réjoui les ennemis de Lamennais. Quelques-uns disent même qu'elle les a vengés de ce qu'ils appellent son apostasie. Il est plus que douteux que la postérité ratifie une pareille sentence, car elle récusera le juge qui l'a rendue, pour cause de suspicion légitime. M. Guizot n'était-il pas au premier rang de ces puissances mondaines que Lamennais a prises à partie pour les marquer de son fer rouge? Ce ne sont pas les catholiques ultramontains qu'il a voulu venger, en appliquant à Lamennais une qualification flétrissante; c'est sa propre injure. Pour être vraiment impartial, M. Guizot s'était senti trop offensé personnellement; il y avait là une raison de plus pour lui de s'abstenir d'un pareil outrage à l'égard d'un homme qu'il ne connaissait pas et dont il était d'ailleurs incapable, par éducation comme par tempérament, d'apprécier le caractère, la mission, les tendances intellectuelles et morales.
Ce n'est pas d'ailleurs que M. Guizot, dans ses Mémoires écrits vingt-cinq ans après la crise de X Avenir, ait manqué d'apprécier, avec autant d'équité que d'élévation, le mouvement irrésistible auquel obéirent ceux des catholiques qui suivirent Lamennais comme un chef, jusqu'à la censure prononcée contre lui par l'autorité romaine. M. Guizot a vu d'un regard à la fois sûr e1 profond que ce mouvement qui fermentait dans le catholicisme avait un but d'une tout
autre portée que la liberté d'ouvrir des écoles ou de revêtir des habits de moine, mais que tout un esprit nouveau, un esprit de rajeunissement et de progrès, commençait à respirer, à souffler de toutes parts, avec Tardent désir de ménager à l'Église des destinées plus lières et plus fécondes; il a compris que certains catholiques plus jeunes et plus hardis, plus sympathiques et tout aussi sincères que les autres, ne voulussent plus pour leur Église ni du moule brisé de l'ancien régime ni du rôle subalterne et méprisé de servante du pouvoir, et qu'ils visassent à lui faire accepter les principes de la société moderne et le régime nouveau qu'elle s'est donné, afin de pouvoir réclamer, dans ce régime, avec la place qui leur appartient, l'influence croissante que la liberté donne à ceux qui se confient à elle : « Il y avait là, dit M. Guizot, le pressentiment d'une grande œuvre à accomplir et un intelligent instinct des intérêts supérieurs comme des vraies forces de la religion et de l'Église chrétiennes ». Que faut- il de plus? Ce pressentiment, cet intelligent instinct, qui donc les a eus, qui les a manifestés et propagés avec plus de passion encore que de génie, si ce n'est Lamennais? Et dès lors pourquoi le condamner si sévèrement? C'est, dit M. Guizot, parce qu'il était l'homme le moins propre à comprendre et à servir cette cause. Mais encore une fois, cette cause même, qui donc Ta instituée, pour ainsi dire? Qui, si ce n'est Lamennais? A coup sur, le mérite n'en revient pas aux autres écrivains catholiques, ni à Chateaubriand, le poète de la renaissance religieuse, ni au vicomte de Bonald, le théoricien politique, ni même au comte de Maistre, cet homme de l'ancienne loi. A cet égard, il y a, dans la Correspondance, une lettre de Lamennais à son amie Mme de Senfft, où cette question est abordée indirectement,
mais qui tranche le débat. « Je trouve dans mon âme, dit-il, une foi immense dans l'avenir de la société, une espérance inébranlable de quelque chose de grand qui se prépare dans le secret des décrets divins. Nous assistons, n'en doutez pas, au commencement d'une ère nouvelle, et c'est parce qu'elle est nouvelle que le passé nous paraît mourir et qu'il meurt en effet dans ce qui, en lui, étoit assujetti aux conditions du temps. On s'étonne que, disposant d'une si grande masse de forces matérielles, on ne puisse arrêter les événements qui déplaisent et inquiètent : c'est s'étonner d'être impuissant contre les lors naturelles et universelles des êtres; c'est s'étonner de ne pouvoir vaincre Dieu. M. de Maistre le disoit il y a quarante ans, mais il le disoit en un sens faux et que l'humanité ne pouvoit avouer. Préoccupé d'une idée horrible de châtiment fatal, il ne voyoit que deux choses dans l'histoire, le crime d'un côté, le supplice de l'autre. Avec une âme généreuse et noble, tous ses livres semblent avoir été écrits sur un échafaud. Sa philosophie impitoyable a l'impassibilité du juge qui dit toujours : « La mort! » Je ne suis pas surpris que le bourreau ait été, à ses yeux, si grand. Dieu au contraire dit toujours : « J^a vie! » car il n'est pas le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants. Cependant cet homme, si sec et si dur comme penseur, ne pouvoit se défendre d'un pressentiment magnifique : un reflet de je ne sais quel resplendissant avenir, impénétrable à sa raison prévenue, avoit plus d'une fois brillé sur le glaive qu'il tenoit constamment levé sur le genre humain; son œil apercevoit ce que son cœur ne reconnoissoit point, tandis qu'à d'autres le cœur révèle ce qui est encore profondément caché à leurs regards. N'écoutez que votre âme : elle vous rassurera sur les destinées
futures des peuples; F âge terrestre n'est point fini. L'homme n'a pas, il s'en faut de beaucoup, accompli le cercle de ses progrès ici-bas. On a dit de lui une chose très vraie, c'est qu'il n'a pas été mis sur la terre pour y jouir du bonheur, mais pour s'y perfectionner : l'histoire seule le prouverait. »
S'il est vrai, comme le dit Ballanche, que toutes les vérités essentielles au bonheur de l'humanité soient des vérités de sentiment, nul ne regrettera que Lamennais ait laissé parler si souvent son cœur, incessamment ému par les plus saintes colères et les plus douloureuses pitiés. Seulement, ces vérités de sentiment, « ces raisons du cajur que la raison ne connaît pas », pour parler comme Pascal, les politiques comme M. Guizot ne les connaissent pas non plus : aussi, tout leur échappe dans la vie de ces hommes privilégiés qui les découvrent et les répandent comme une semence féconde pour la nourritim à venir de la pauvre humanité.
M. Guizot dit encore que, par son esprit faux et son fougueux orgueil, Lamennais entraîna pour un temps dans son propre naufrage, en l'associant à des rêveries et à des passions antisociales, la première et généreuse tentative faite pour réformer, non pas la doctrine religieuse, mais l'attitude politique du catholicisme, et pour rétablir entre l'Église catholique et la société moderne non pas seulement une froide paix mais une véritable et confiante harmonie. L'homme d'État se fût fait honneur à lui-même, en rendant à Lamennais la justice qui lui est due, et en rappelant qu'il a été le premier initiateur de cette tentative. Il a manqué à ce devoir : ce sont là les iniquités ordinaires de l'esprit de parti.
Mais Lamennais,, en sortant de l'Église romaine, était allé à la République, et c'était assez pour qu'on
ne lui pardonnât point. Dans le monde de la philosophie, l'accueil qu'il reçut fut assez froid. Gomme les doctrinaires, les éclectiques ne pouvaient guère comprendre une pareille évolution. A part Lerminier qui, dans la Revue des Deux Mondes, écrivit un véritable dithyrambe en l'honneur des Paroles d'un Croyant et de leur auteur, on ne voit personne de notable qui ait relevé, pour la caractériser comme elle le méritait à tant de titres, une oeuvre dont l'apparition marque une date dans l'histoire de l'opinion publique au xixc siècle. Et cependant Sainte-Beuve avait écrit dans la même Revue, en annonçant le petit livre :.(( Socialement, la signiiication de semblables œuvres est grande, et tant pis pour qui la méconnaît! » Les Paroles d'un Croyant furent données au public quinze jours après le fragment des Mémoires de Chateaubriand sur Y Avenir du monde, où les mêmes problèmes de haute philosophie religieuse et sociale étaient abordés, soulevés et traités dans un sens à peu près semblable; et déjà Ton savait, par la brochure de Lamartine sur la Politique rationnelle, que l'étude et la solution des questions sociales tenaient attentif un autre de ces grands esprits qui apparaissent comme les conducteurs des nations. Il y avait là une coïncidence qui valait la peine d'être plus que signalée, mais étudiée dans ses causes intimes et profondes.
« Un prêtre vient d'émouvoir l'Europe, s'écriait Lerminier. Qu'a-t-il donc fait? Il a changé; il a changé non pas de Dieu, mais de manière de le servir, et il a fait de la croix de Jésus-Christ un étendard de liberté. Au milieu des faiblesses et des indécisions de son siècle, de ses hypocrisies pusillanimes et de ses demimesures impuissantes, M. de La Mennais s'est comporté avec audace : il a été lui-même; nous l'avions
appelé (( révolutionnaire au service d'une vieille cause », il a embrassé la nouvelle. Il a jeté à la face de Rome un poème, un pamphlet, un tonnerre; il a éclaté à l'improviste et avec un irrésistible fracas; il a rempli les peuples d'espoir et les rois de stupeur; il a consterné l'Église en la désertant; il a été courageux, nouveau, grand, sublime, le seul prêtre de l'Europe. 11 a changé, voilà sa gloire et sa force. Il avait maudit la Révolution française, il la sert aujourd'hui; il avait déclamé contre la liberté, il parle pour elle. Depuis 1830, il est sensible que M. de La Mennais est mené par un esprit inspirateur qui a doublé ses forces : le cri du peuple a été pour lui la voix de Dieu. Comme saint Paul et Luther, M. de La Mennais a changé, il a obéi à la voix intérieure qui lui révélait son vrai devoir et son vrai génie; il n'était pas fait pour s'enterrer dans les rangs inférieurs d'une orthodoxie surannée, pour accomplir obscurément de stériles pratiques; apparemment, on n'attendait pas de lui qu'il calculât les petites chances d'un avancement ecclésiastique : que pouvait-on faire pour lui? Pape, il eût été moins grand que prêtre breton, que prophète de liberté, que vengeur de l'Évangile et de Jésus-Christ. Oh! que ce prêtre ;i souffert au pied de la croix! C'est après y avoir usé ses genoux et rongé son cœur qu'il s'est levé pour donner des accents de colère et de vengeance à son amour des hommes et de Dieu. Voilà comment il faut comprendre les Paroles d'un Croyant. Ce n'est pas un livre de fantaisie littéraire, c est une œuvre de fatalité; l'homme qui fait ces choses y était prédestiné, et quand il les a faites, il se tient debout au milieu des hommes dans sa douleur et sa majesté. )> Aujourd'hui , dans notre monde littéraire, les Paroles oVxm Croyant, et ceux des autres ouvrages de
F. Lamennais écrits du même style, le Livre du Peuple, Une voix de prison sont sous le coup d'un arrêt passé en force de chose jugée, qui a été rendu par M. Ernest Renan. Cet éminent juge des œuvres de l'esprit a écrit que « Lamennais créa, pour composer cet ouvrage étrange, avec des réminiscences de la Bible et du langage ecclésiastique, cette manière harmonieuse et grandiose qui réalise le phénomène unique dans l'histoire des littératures d'un pastiche de génie ». Ed. Scherer déclare que « pour sa part, il n'a jamais pu goûter ce pastiche apocalyptique, ce genre emprunté à la Bihle et qui consiste essentiellement dans le dépècement du discours en versets et dans l'usage de la conjonction et au commencement des phrases, cette prose soi-disant poétique enfin, qui trahit, par son ambition même, l'impuissance (récrire un poème véritable ». Il y a du vrai dans cette critique d'ordre purement scolaire et grammatical. Il est certain que les Paroles d'un Croyant ne sont pas un livre à proposer à l'imitation de quiconque veut écrire avec une libre originalité dans notre langue. Pasticher un pastiche! qui pourrait y songer? Plusieurs cependant n'ont pas craint de s'y essayer, et ils y ont piteusement échoué, bien qu'au premier abord rien ne semble plus facile. Mais les Paroles d'un Croyant, où Ton ne retrouve pas le style ordinaire de Lamennais, ce style puissant et magnifique qui classe l'auteur parmi les premiers écrivains de la France, n'en restent pas moins un livre unique, et qui fera toujours l'étonnement et l'admiration des artistes et des lettrés : il y a des pages qui,- pour l'horreur, ne peuvent être comparées qu'à certaines scènes de Dante dans V Enfer de la Divine Comédie, et d'autres pages, dont on ne saurait dire si elles ne sont pas tirées textuellement des chapitres les plus
touchants et les plus suaves de Y Imitation de Jésus - Christ et même des Évangiles. Les Paroles d'un Croyant à la main, Lamennais est en marche vers l'avenir et sur d'aller à la postérité. Il est même à craindre que ce petit livre ne continue, comme il a déjà fait depuis un demi-siècle, de nuire aux autres écrits de son auteur, aux Affaires de Rome par exemple ou au Traité de l'art et du beau, qui, sous le rapport du style, sont peut-être d'une égale magnificence.
Les Paroles d'un Croyant ne sont pas un exposé didactique d'un système de philosophie sociale : c'est un poème chrétien, une sorte de rêve apocalyptique. C'est, avec la malédiction du présent, l'évocation radieuse d'un prochain avenir de justice et de bonheur au sein de la liberté. Nul doute que, dans ce livre, il n'y ait beaucoup plus d'un visionnaire que d'un penseur. C'est là que Ton voit pour la première fois, dans tout son éclat et toute sa portée, la tendance socialiste de Lamennais; et, par tendance socialiste, il faut entendre cette illusion, commune à tous ceux qui aspirent à régénérer la société humaine et qui plaide en leur faveur en même temps qu'elle les accuse et dénonce leur faiblesse, cette illusion souvent honorable mais plus encore dangereuse, qui porte certains esprits généreux mais dénués du sens des réalités, à croire que ce serait assez, pour substituer le règne de la justice à celui de l'iniquité, d'un acte du pouvoir, d'une chiquenaude du hasard ou d'un décret de la Providence. Ignorants à la fois et de l'inexorable fatalité des lois du monde et des conditions toujours si difficiles et si lentes du progrès parmi les hommes, les socialistes s'imaginent, dans leur ardent et utopique désir de tout bouleverser pour tout refaire selon leurs systèmes, qu'il nous suffirait à tous de quelque bonne volonté et d'un petit nombre d'efforts
pour arriver à l'accord dont ils auraient besoin pour accomplir leur œuvre. Comme ils ne peuvent ni ne veulent accuser l'humanité de perversité originelle, ils s'en prennent à ceux qui jusqu'à présent l'ont conduite, les décrètent d'accusation, et les poursuivent de leurs colères et de leurs haines. Lamennais n'a pas échappé plus que les autres socialistes à cette fatale tendance. Désirant le bien de l'humanité avec une impatience toute fébrile, il s'est jeté dans la lutte sans frein ni règle, sans rien peser ni rien mesurer : de là ces imprécations violentes et lugubres, ces menaçantes prédictions, ces visions noires, effrayantes, dont plus d'un esprit délicat et rassis s'est plus d'une fois trouvé excédé et même exaspéré. Mais Lamennais n'est pas un Montesquieu ni un Royer-Collard .; c'est un Jérémie qui se lamente sur le sort des nations, ou un Daniel qui écrit en caractères flamboyants sur les murs de la salle où festoient les heureux du jour, les mots fatidiques qui leur annoncent les inévitables catastrophes.
Entrée de F. Lamennais dans le parti républicain. — Lamennais au procès d'avril.— La Préface, des Troisièmes Mélanges. — La démocratie chrétienne. — Le Livre du peuple. — Éducation de la démocratie. — Lamennais et le suffrage universel.
A son entrée dans le parti républicain, F. Lamennais paraît avoir été accueilli avec la plus grande faveur. On a vu de quel enthousiasme s'étaient sentis transportés les ouvriers typographes de l'atelier parisien où les Paroles d'un Croyant avaient été composées et imprimées. Toutefois, dans d'autres milieux démocratiques, le livre avait produit un effet tout différent. Les Paroles d'un Croyant commencent, on le sait, par une invocation liturgique : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il! » Il arriva plus d'une fois que le lecteur fut arrêté dès ce début, par cette phrase d'une rudesse toute populaire : « Allons! en voilà assez! Laisse ce prêtre dire ses prières! Il ne parle pas pour nous. » Ceux qui tenaient ce langage se trompaient. Le livre avait bien été écrit pour eux. Il portait pour dédicace ces mots : Au peuple, et il disait, dès les premiers mots, dans une langue que personne, depuis Lamennais, n'a pariée aux foules :
SON ENTRÉE DANS LE PARTI RÉPUBLICAIN. 2o3
(( Ce livre a été fait principalement pour vous; c'est à vous que je l'offre. Puisse-t-il, au milieu de tant de maux qui sont votre partage, de tant de douleurs qui vous affaissent sans presque aucun repos, vous ranimer et vous consoler un peu ! Vous qui portez le poids du jour, je voudrois qu'il pût être à votre pauvre âme fatiguée ce qu'est, sur le midi, au coin d'un champ, l'ombre d'un arbre, si chétif qu'il soit, à celui qui a travaillé tout le matin sous les ardents rayons du soleil. Vous vivez en des temps mauvais, niais ces temps passeront. Espérez et aimez. L'espérance adoucit tout, et l'amour rend tout facile. »
Les premiers amis que Lamennais compta dans les rangs du parti républicain furent des hommes comme le poète Béranger, qu'il aima jusqu'à la fin de sa vie, comme le philosophe Jean Reynaud, cette âme si haute et si profondément religieuse, comme le savant F. -Y. Raspail, qui publiait alors le Réformateur, comme l'éloquent Michel (de Bourges), qui allait jouer, avec Ulysse Trélat, un rôle si éclatant et si glorieux dans le procès des accusés d'avril. Enfin, pour la nommer à part, et non pas après tant d'autres, George Sand s'était empressée d'aller à lui, en lui prodiguant tous les témoignages de respect dus à son caractère, à ses malheurs et à son génie.
Dans les dernières pages de l'Histoire de ma vie, Ceorge Sand s'est contentée de noter la première impression qu'elle éprouva, en voyant Lamennais, le jour où il lui fut présenté par Listz, le célèbre pianiste, dont le vieux prêtre aimait la société pour les jouissances que lui procuraient son brillant esprit et son incomparable talent. Celle que Victor Hugo a nommée « la grande femme du xix° siècle » avait promis de compléter, dans une étude spéciale, ce quelle avait à dire sur l'illustre écrivain; elle vou-
:>;i4 F. LAMENNAIS HORS DE L EGLISE.
lait, en racontant leurs dissidences, le montrer sous un des aspects de sa rudesse apostolique, soudainement tempérée par sa suprême équité et sa bonté charmante. Cette étude n'a jamais été faite : il y a là une lacune à jamais regrettable.
(( M. Lamennais, dit George Sand, petit, maigre, souffreteux n'avait qu'un faible souffle de vie dans la poitrine. Mais quel rayon dans sa tête! Son nez était trop proéminent pour sa petite taille et pour sa figure étroite. Sans ce nez disproportionné, son visage eût été beau. L'œil clair lançait des flammes; le front droit et sillonné de grands plis verticaux, indices d'ardeur dans la volonté, la bouche souriante et le masque mobile sous une apparence de contraction austère, c'était une tête fortement caractérisée pour la vie de renoncement, de contemplation et de prédication.
« En ces premiers jours où je le vis, il arrivait à Paris et malgré tant de vicissitudes passées, malgré plus d'un demi-siècle de douleurs, il redébutait dans le monde politique avec toutes les illusions d'un enfant sur l'avenir de la France. Après une vie d'étude, de polémique et de discussion, il allait quitter définitivement sa Bretagne pour mourir sur la brèche dans le tumulte des événements, et il commençait sa campagne de glorieuse misère par l'acceptation du titre de défenseur des accusés d'avril. »
Lamennais avait en effet été appelé à prendre part à ces grandes assises du parti républicain. Il y fut invité par une lettre des membres du comité de défense des accusés de Paris, de Lyon et des départements impliqués dans les poursuites que le gouvernement du roi. Louis-Philippe avaient ordonnées devant la Cour des Pairs. « Il ne s'agit pas pour nous, disaient les accusés principaux et les chefs du parti républicain
LAMENNAIS AU PROCÈS U AVRIL. 25 o
d'alors, d'un procès judiciaire à soutenir; il s'agit d'une victoire politique à remporter. Ce ne sont pas nos têtes que nous avons à défendre, mais nos idées. Apprenons à l'Europe, apprenons au monde quelle toi est la nôtre et pour quels principes il nous a plu de jouer cette formidable partie. Qu'importe que nos ennemis aient vaincu par le glaive et puissent compléter leur succès par l'échafaud, s'il reste démontré que de notre côté se trouvaient la vérité, l'amour du peuple et la justice? » Et Louis Blanc ajoute : « C'était là un noble et grand dessein. Pour le réaliser, les prisonniers résolurent de convoquer à Paris, des divers points de la France, tous les hommes qui, par leurs talents, leurs vertus, leur renommée, leurs services étaient en état de défendre et de représenter dignement le parti républicain. Alors, on vit ces hommes sur qui pesait la menace d'un arrêt terrible, s'élever soudain au-dessus du péril et de leurs passions, pour se livrer à l'étude des plus arides problèmes. Le comité de défense parisien avait commencé par distribuer entre les membres les plus capables du parti les principales branches de la science de gouverner, assignant à l'un la partie philosophique et religieuse, à l'autre la partie administrative, à celui-ci l'économie politique, à celui-là les arts. Ce fut pour tous, le sujet des plus courageuses méditations, des recherches les plus passionnées. »
C'est au titre de philosophe religieux que Lamennais fut appelé à prendre, aux côtés de Ph. Buonarotti, de Voyer d'Argenson, d'Armand Carrel, de Pierre Leroux, d'Auguste Comte, de Jean Reynaud, d'Hippolyte Carnot, place parmi les défenseurs des accusés d'avril. Il se sentait plus spécialement attiré vers les accusés du groupe de Lyon. Il avait traversé cette grande ville, métropole de la démocratie sociale, peu
de temps après l'insurrection de 1831 et il en avait conservé un vivant et sympathique souvenir, qu'il a consigné dans les premières pages des Affaires de Rome : « En arrivant à Lyon, dit-il, les écrivains de l'Avenir trouvèrent la ville au pouvoir des pauvres ouvriers, que tous, hors leurs implacables ennemis, bénissoient; car, défenseurs d'une cause juste et sainte, et jusqu'au bout dignes d'elle, pas une pensée mauvaise ou suspecte n'étoit montée en leur cœur après le combat; le peuple avoit vaincu, et l'ordre et la liberté, et la sécurité régnoient. Tels étoient les hommes que le maréchal Soult, un mois plus tard, refusoit même d'écouter, parce qu'il ne traitoit pas, disoit-il, avec des brigands. Ces souvenirs doivent être conservés; ils ne forment pas la moins instructive partie de l'histoire. » Parmi les accusés de la catégorie dite de Lyon, se trouvait un prêtre, Jean- Augustin Noir, qui naturellement réclama Lamennais comme son défenseur spécial devant la Cour des Pairs. Après l'arrêt qui interdit la défense des accusés par des personnes étrangères au barreau, Noir se trouva privé du secours qu'il attendait et protesta vivement : « Qu'on me lie, dit-il, qu'on m'enchaîne, qu'on me garrotte, qu'on me mutile, qu'on me coupe la tète, je n'accepterai Je procès qu'autant que mes défenseurs seront présents. J'avais un avocat d'office, il s'est retiré, tant mieux. » Au cours du procès, l'abbé Noir mourut, et il n'y eut lieu à statuer contre lui.
Dans un écrit publié après la mort de Lamennais et intitulé Du Procès d'avril et de la République, véritable réquisitoire dressé contre la monarchie de Juillet, on ne voit pas que le grand écrivain se soit beaucoup soucié d'exposer les doctrines philosophiques ou religieuses du parti républicain, comme il semble qu'il y fût destiné. Un tel sujet ne pouvait
que diviser profondément les esprits, et il n'y avait déjà que trop de causes de divisions, non seulement entre les accusés mais entre leurs défenseurs eux-mêmes. On se souvient de la vive altercation qui s'éleva, dans une réunion des défenseurs tenue chez Auguste Blanqui, entre Armand Carrel et Jules Favre : l'homme politique, le chef de parti ne voulant faire du procès qu'une grande démonstration politique de nature à frapper l'opinion, tandis que l'avocat, invoquant son devoir professionnel, tenait avant tout à défendre les accusés pour les, rendre à leurs familles : « Eh bien ! soit, dit le journaliste parisien à l'avocat lyonnais ; puisque vous le voulez, nous ferons de tout ceci une simple affaire de police correctionnelle » : paroles dédaigneuses et sévères, qui n'ont pas laissé de peser sur toute la vie publique de Jules Favre et de le montrer, ce qui était vrai, plus attaché à sa profession qu'à son parti.
L'écrit de Lamennais sur le procès d'avril ne manque cependant pas d'intérêt, encore que l'on n'y trouve rien de ce que l'on s'attendrait à y lire; mais les griefs du parti républicain contre la monarchie bourgeoise y sont bien exposés, et aussi les fautes graves, peut-être inévitables de ce parti généreux mais inexpérimenté, qui eut besoin d'un si long temps et de subir tant d'épreuves pour conquérir enfin le pouvoir. L'auteur montre à merveille comment la royauté de Juillet sut habilement profiter de ces fautes. Les républicains mêlaient — et ils ne pouvaient faire autrement, sans abaisser leur idéal de justice dans l'égalité — les questions sociales aux questions politiques. « Deux questions s'agitoient, toutes deux d'une importance souveraine, et sous plusieurs rapports inséparablement liées, Tune relative à la constitution de l'État et à la forme du gouverne-
ment ; l'autre, plus vaste et plus profonde, soulevée par des maux présents, comprenoit les problèmes divers que se propose la science politique pour améliorer le sort du peuple, et, d'abord, pour lui assurer la jouissance du premier de ses droits, celui de vivre. C'est le caractère du génie français d'aimer à tout généraliser, à ramener tout, et non sans danger quelquefois, à des lois rigoureuses, inflexibles, à des théories absolues, en négligeant trop les modifications nombreuses que les faits apportent nécessairement dans la vie pratique aux vues spéculatives de l'esprit. Nous avons donc, comme peuple, à nous garder, avec un soin extrême, du défaut attaché naturellement à l'une de nos qualités, la plus élevée et la plus séduisante. Or, parmi les républicains, hommes pour la plupart jeunes, pleins de courage, de dévouement, de pures et nobles sympathies, il dut se rencontrer des imaginations ardentes, hardies au delà de toute sagesse, disposés à émettre, avec une fâcheuse irréflexion, des idées inapplicables, bizarres, fantastiques, extravagantes même aux yeux de la raison calme. C'est ce qui aura toujours lieu dans les temps de souffrance et d'effervescence. La pensée qui aperçoit le but, le dépasse de peur de le manquer. On eut aussi Je tort de rappeler quelques paradoxes choquants, avancés déjà sous la Restauration et justement repoussés par la conscience publique. Le Pouvoir profita de ces fautes en partie provoquées par lui. Il s'en servit pour effrayer la bourgeoisie crédule, les gens de boutique et de comptoir, leur représentant les aberrations de quelques tètes exaltées comme un système que l'on vouloit sérieusement réaliser, en un mot comme le type de la république future. »
Ces pages et d'autres encore que Ton trouverait disséminées dans les nombreux écrits polémiques de
Lamennais sont marquées au coin d'un bon sens politique supérieur, et suffiraient à prouver que ce grand esprit n'était pas toujours l'énergumène que l'on s'est plu à représenter, véritable échappé de l'enfer et digne d'y reprendre à jamais la chaîne. Il ne se rangeait nullement parmi les socialistes, et même il ne se doutait pas qu'il fût socialiste à sa manière. Dans tous les temps, il a protesté contre cette qualification, bien que personne ne l'ait plus complètement méritée. 11 y a, dans la brochure Du Procès d'avril et de la République, l'esquisse du discours que Lamennais se proposait de prononcer, si les accusés avaient consenti à se laisser juger. Dans ce discours, il défend les républicains contre les calomnies dont ils sont l'objet; il glorifie les prolétaires de Lyon qui, pendant leur triomphe momentané, ont si scrupuleusement respecté les personnes et les biens.
ce Que veulent-ils donc, ces républicains poursuivis par tant de haines? s'écrie-t-il à un certain moment. Que veulent-ils, si ce n'est le règne de l'équité, seul lien solide d'union, de la fraternité qui, par un libre échange de services, sous l'égale protection de la loi assure à tous la paix, la sécurité personnelle, et ce qui ne doit jamais manquer à aucun, le pain quotidien, l'aliment du corps et celui de l'esprit non moins nécessaire à l'homme? Ils ne cherchent point l'ombre; leur gloire comme leur force est de n'avoir rien à dissimuler. Pleins d'une immense foi au progrès social leur pensée de chaque jour, de chaque heure est de concourir à le hâter. Ils ont vu les maux innombrables qui pèsent sur la race humaine, et ils se sont dit : Travaillons sans relâche à les diminuer. Soulager les souffrances du pauvre, secourir le faible que le puissant opprime, se dévouer à ses frères, et s'il le faut, mourir pour eux. Qu'y a-t-il de meilleur
et de plus grand sur la terre? Venez donc vous tous qui ne croupissez point au sein d'un abject égoïsme, vous qui vivez, vous qui aimez, venez et unissonsnous pour accomplir l'œuvre d'amour. Le temps propice est arrivé, la moisson blanchit et déjà l'orient resplendit des feux qui achèveront de la mûrir. Espérance et joie, ineffable joie à ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront bientôt rassasiés! »
De telles effusions seraient mieux à leur place dans un prêche que dans une plaidoirie politique, et l'inspiration profondément chrétienne, l'onction vraiment sacerdotale de ces grandes et belles paroles montrent assez que Lamennais, en abandonnant l'Église, ne renonça point tout d'abord à celles de ses opinions non plus qu'à ceux de ses sentiments qui tenaient enchaînés son esprit et son cœur. A dire la vérité, il n'y renonça jamais. Même au temps où il put se considérer lui-même comme définitivement affranchi du joug des dogmes, il resta toujours chrétien ; et, en cela, il ressemble beaucoup à J.-J. Rousseau, le premier maître de sa jeunesse qui redevint le maître de son âge mûr : ce qui faisait dire à P.-J. Proudhon avec une énergique familiarité : « Tu n'as rien ajouté à ton modèle; ta philosophie se tait où les difficultés commencent, prêtre jadis par le cœur, prêtre aujourd'hui par la raison, prêtre toujours ». Prêtre, non; mais chrétien, sans aucun doute; et même à cette époque, en 1835, il n'avait pas encore chassé de son intelligence le rêve de régénérer la société, non seulement par un christianisme évolutif et progressif, véritable rajeunissement de l'ancien catholicisme romain, mais par l'action même du clergé.
Au cours des études qu'il avait recommencées, il en était venu à se prendre d'une belle admiration, comme tous les républicains de son temps, comme