L' (( ESQUISSE D'UNE PHILOSOPHIE )). M
le temple représente aussi l'homme et l'idée que l'homme se fait de Dieu. » Toute cette théorie forme la base de l'esthétique mennaisienne, qui est, on le voit, fort systématique et conséquemment exclusive. Il est à peine besoin de dire que Lamennais a écrit sur le temple chrétien, tel que l'a construit l'art gothique, des pages d'une grande poésie. Sans rabaisser le mérite de ces pages, on peut leur préférer celles de Michelet, dans son Histoire de France, plus vivantes, plus pénétrées de sentiment humain et d'une imagination plus riche encore. En revanche, sur le beau en musique, Lamennais reste sans rival : cet art lui était le plus familier de tous, et il s'y piquait de connaissances techniques dont son livre porte la trace. Ce qu'il a écrit sur le plain-chant et sur l'orgue est certainement admirable, mais la création progressive de l'orchestre, l'analyse du grand et profond génie de Beethoven, la description en prose magnifique des merveilles de la Symphonie pastorale, ne sont à coup sûr pas moins dignes d'être célébrés comme de véritables chefs-d'œuvre.
C'est dans un quatrième et dernier volume que devaient se trouver les dernières méditations de Lamennais sur l'homme et la société politique. Toutefois il ne voulut pas attendre que ce dernier volume lût terminé, pour faire connaître les phases diverses par où passait sa pensée sur les sujets les plus importants de la politique et de la religion. Il fit paraître (1rs 1841 sous le titre de Discussions critiqiies un premier recueil de fragments d'inégale étendue mais d'une forme particulièrement soignée, où l'on peut voir cette sincère nature comme dans un miroir, et lire l'histoire de cette âme comme dans un livre écrit par elle-même. Plus tard, après la mort de l'auteur, les Discussions critiques reparurent, par les soins de
l'éditeur des Œuvres posthumes, enrichies de maximes, de pensées et de réflexions nouvelles, en sorte que c'est aujourd'hui l'un des livres de Lamennais, les plus curieux comme les plus instructifs, un de ceux que l'on voudrait, avec la Correspondance, conserver de préférence à tous les autres, si les œuvres de ce grand homme étaient menacées de périr.
Lorsque les ennemis de la personne de Lamennais et les adversaires de ses idées se virent en présence d'une sorte de révélation des métamorphoses successives de son esprit, il y eut comme un redoublement de fureur. Lamennais en était venu à nier le surnaturel! Quoi d'étonnant en cela? Diderot n'at-il pas dit que le premier pas vers la philosophie, c'est l'incrédulité? Lamennais, scrutant chacune de ses opinions, arriva très vite à en reconnaître la débilité. « Il va des miracles, quand on y croit, écrit-il; ils disparaissent, quand on n'y croit plus » : en une ligne, voilà tout le surnaturel renversé. Il est bien clair que ceux qui persistent à croire au surnaturel ne peuvent se contenter d'une pareille assertion ; mais ceux qui n'y croient point ne pensent pas qu'il y ait mieux à dire. Lamennais nie en termes formels la chute de l'homme, et par suite l'incarnation, la rédemption, la divinité de Jésus-Christ. Il nie les mystères et les sacrements. Il nie les peines éternelles; en un mot, il nie tout l'ordre surnaturel, qu'il accuse d'être la source de toute erreur et de toute obscurité. Encore une fois, y a-t-il là de quoi se montrer si surpris et si effrayé? Tous les déistes en font autant, et nul ne les accable de malédictions, excepté ceux qui croient. Mais pour Lamennais, c'est tout différent. Le philosophe est homme de parti, et ce sont moins ses opinions en matière de religion que ses vues en politique qui lui attirent la réproba-